Une histoire très personnelle du derby

05
novembre
2017

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Catégorie : Ligue 1

derby-asse

Dimanche soir se jouera à Geoffroy-Guichard le 115ème derby de l’histoire entre l’AS Saint-Etienne et l’Olympique Lyonnais. Le 115ème épisode de la rencontre qui déchaine certainement le plus les passions dans le foot hexagonal. Pourtant, en dehors de la région Rhône-Alpes et de sa cousine auvergnate, peu semblent comprendre, ou même réellement s’intéresser à ce match que les principaux concernés vivent quasiment 365 jours par an. C’est parce que le derby n’a pas d’équivalent en France et qu’il tient une place singulière dans la vie des supporters stéphanois et lyonnais, que j’ai décidé, dans un texte inhabituellement écrit à la première personne, de conter mon derby. Car derrière l’effet de groupe indissociable du supportérisme, chaque vert ou chaque gone a sa propre relation à ce match unique.

Aux origines, une rivalité historique entre deux villes voisines

Pour la France du foot, le derby n’évoque certainement que deux Dimanche soirs dans l’année, pas plus particuliers qu’un autre, et un match que l’on regarde si l’on tombe dessus par hasard, ou pour faire plaisir à un ami lyonnais ou stéphanois qui nous aura un peu trop parlé de ce match depuis un mois. Mais pourquoi votre collègue vous parle chaque année avec insistance de ce match avec la même ferveur, que ces deux clubs soient bien ou mal classés ? La vérité c’est que la rivalité entre la préfecture de la Loire et son homologue rhodanienne dépasse largement le cadre du football, et daterait de plusieurs siècles. La page wikipédia du derby liste différents événements historiques ayant construits cette rivalité entre les deux villes, qu’une infime poignée des supporters des deux camps serait capable de citer. Ces dates ne sont pour autant pas totalement anecdotiques, elles traduisent la lente construction de cette concurrence, sans laquelle les éléments plus contemporains n’auraient certainement pas pris autant de sens.

Car lorsque les supporters, notamment stéphanois, sont interrogés sur les origines de leur mépris du voisin lyonnais, la même idée revient inlassablement : c’est nous les ouvriers, le peuple, contre eux les riches, les nantis. Cette dichotomie renvoie à la situation économique des deux villes, à une agglomération stéphanoise en déclin démographique et économique, qui se meurt dans l’ombre de sa brillante voisine qui se rêve en métropole européenne avec sa skyline de Part-Dieu comme vitrine. Elle renvoie également au passé ouvrier de Saint-Etienne, oubliant toutefois l’histoire des canuts Lyonnais. Il n’est pas question ici de débattre du bien fondé de cette opposition, mais toujours est-il qu’à titre personnel je ne me reconnais pas dans cette dualité somme toute simpliste, dans laquelle s’enferme à tort beaucoup de supporters stéphanois.

Comment la ferveur unique du Chaudron m’a sauvé de l’épidémie “OListe” du début des années 2000

Car si le derby me fait vibrer aujourd’hui, ce n’est pas en raison du passé des deux villes, ou de leurs caractéristiques socio-démographiques. Arrivé dans un village à mi chemin entre Saint-Etienne et Lyon, j’aurais pu en effet mal tourner, si mon père ne m’avait pas fait découvrir Geoffroy-Guichard quelques années plus tard… à l’occasion d’un match amical de la France, puis de la Coupe du Monde 98. Mon histoire avec les Verts commence en effet par un coup de foudre pour leur antre, ce Chaudron que je découvrirai rapidement par la suite, bouillonnant, pour des matchs de Sainté. A une époque, fin des années 90/début des années 2000, où l’ASSE ne brille pas tellement pour ses résultats, et à un âge, 10 ans en 2000, où l’on ne comprend pas toutes les subtilités du football et où l’on cherche ses références en la matière, c’est donc le peuple vert qui m’a fait choisir mon camp. Pourtant, à une cinquantaine de kilomètres de là, à la même époque, le voisin lyonnais entame sa conquête de sept titres consécutifs, se hissant au niveau des meilleures équipes d’Europe. J’ai ainsi vu fleurir progressivement au cours de mes années collèges, les maillots de l’OL dans la cour de récré, les écharpes dans la rue, les fanions sur les voitures…

Mais pendant ces longues années de purgatoire pour le supporter stéphanois que je suis, jamais je n’ai douté, car le Chaudron a toujours été le Chaudron. En effet, l’autre élément de fierté brandi par les stéphanois face aux gones, est cette ferveur populaire qui a contribué plus largement à donner une certaine image au club dans toute la France. Jamais les lyonnais n’ont fait preuve d’autant de dévouement ou de passion pour leur club, et ce malgré des résultats sportifs largement meilleurs que ceux enregistrés dans le Forez depuis le début du siècle. Pendant que rhodaniens peinaient à animer Gerland et maintenant le Parc OL, le peuple vert a déferlé sur le Stade de France (la demande pour la finale de la Coupe de la Ligue aurait pu remplir 3 stades!), San Siro (10 000 supporters pour un match de poule d’Europa League contre l’Inter) et Old Trafford, tout en déployant régulièrement de sublimes tifos dans les tribunes de Geoffroy-Guichard. Du côté de Saint-Etienne on espère pouvoir rapidement réussir à refaire le retard sportif accumulé ces dernières années sur nos meilleurs ennemis, mais nous sommes convaincus de l’éternelle supériorité de notre ferveur.

À chaque derby, chacun son histoire

Cet attachement à l’ambiance est réel et sincère, tant elle constitue pour moi, derby ou pas derby, l’un des principaux intérêts de se déplacer dans un stade pour assister à un match. Il faut néanmoins reconnaître qu’il a aussi représenté un refuge pendant toutes ces années sans victoires dans le derby. Mon premier souvenir de derby date de celui de novembre 1999, et de cette frappe d’en dehors de la surface de Stéphane Pédron pour égaliser à Geoffroy-Guichard. De ce jour là, à la première victoire stéphanoise que j’ai réellement connue en septembre 2010, se sont écoulées 11 années et 16 confrontations, entre coupées de faux passeports, de transfert de Gomis, et de coups-francs de Juninho. Je me souviens quasiment de toutes ces rencontres, et je pourrais parler de chacune d’entre elles. Si je devais n’en choisir que trois, il y’aurait tout d’abord le 100ème derby gagné à Gerland en septembre 2010, grâce à un coup-franc magistral de Payet alors que Sainté n’avait pas vu le jour de toute la rencontre. Je n’avais pourtant pas vu le match, en raison d’un anniversaire surprise organisé dans un coin perdu… pour un ami lyonnais ! Une fois le match terminé la soirée fût excessivement festive, mais je me revois aller acheter l’Equipe dès que j’avais retrouvé mes esprits, pour voir cette une mythique « évidemment c’est les Verts », en réponse à celle de la veille « qui c’est les plus forts ? »

Mes deux autres souvenirs les plus marquants, sont bizarrement des défaites, qui plus est, à domicile. La première est le 1-4 de février 2011, le match retour du 100ème derby, mon premier derby à domicile, qui a commencé de la meilleure des manières grâce à un but très tôt dans le match de Carlos Bocanegra. La suite fût beaucoup plus douloureuse… Ce qui m’avait marqué, et ce que j’ai retrouvé pour mes derbys suivants, c’est l’ambiance que j’avais trouvé décevante. Non pas en raison du résultat final, mais à cause de l’atmosphère très pesante qu’il règne en tribunes pour ces matchs. Il y’a tout d’abord une tension palpable, qui semble crisper tous les supporters : la passion est tellement grande autour du derby, que parfois le jour-J, d’une manière assez inexplicable, elle bride cette ferveur d’habitude assourdissante. Mais ce qui m’avait le plus déçu, c’était avant tout la manière dont des supporters que j’imaginais d’ordinaire si calmes, pouvaient exprimer des relents de haine malsaine, ce qui constitue pour moi la face sombre des derbys. Comme beaucoup de stéphanois, je ne compte plus les supporters lyonnais dans mon entourage, et je ne m’imagine pas passer 90 minutes à proférer des insultes à leur encontre. Je prends un malin plaisir à en crier deux ou trois, mais c’est là où s’arrête pour moi le folklore. Ce qui est dommage, c’est que lorsque Jean-Michel Aulas ne souhaite pas mettre de siège 42 (le numéro de département dans la Loire) dans son stade, ou que Jérémie Janot envisage de jouer avec un maillot du Milan pour chambrer, les deux se rétractent devant des réactions disproportionnées, alors que ce sont justement ces initiatives qui font vivre une rivalité !

Enfin, le troisième derby marquant est cette cruelle défaite à la 93ème minute de novembre 2013. Pour faire écho à ce qu’il vient d’être écrit, les débordements d’avant match (épisode de Joël Bats qui accroche son écharpe dans la cage, ce qui provoque une réaction inappropriée chez certains supporters), représente ce que je n’aime pas dans un derby, que ce soit la petitesse de la provocation ou la bêtise de la réponse Je n’étais pas au stade, mais je reverrai toute ma vie ce centre du gauche d’un Gourcuff qui n’était déjà plus que l’ombre de lui même, et cette tête de Briand qui surgit tout seul dans une défense amorphe. Je ne sais pas pourquoi cette défaite m’a marqué à ce point, peut-être est-ce en raison de cette image du banc lyonnais qui se lève d’un seul homme en arrière plan d’un Galtier dépité ? Ou alors parce que je fêtais quelques jours plus tard mon anniversaire, et que de vieilles connaissances lyonnaises ont jugé bon de redonner comme par hasard signe de vie à ce moment là ?

Je pourrais écrire des pages sur le derby, des grands ponts d’Hamouma sur Lopes, mes poils qui se hérissent quand j’entends le début de la chanson de Aznavour « Emmenez-moi… », ou la nausée instantanée à la simple évocation de Benjamin Biolay… Mais encore sur ce petit sourire narquois que me provoque des souvenirs comme les éliminations lyonnaises contre le Milan, Maribor ou le PSV Eindhoven… Certains ont fait des films, des livres ou des documentaires de cette rivalité. Le but de ce papier était simplement de donner un peu de corps à cette dernière, en dépassant quelques poncifs réducteurs, et en montrant à partir d’un vécu personnel, ce que représente vraiment un derby, et comment cette rivalité peut être vécue au quotidien. Chacun a ses histoires sur le sujet, tous pourraient en parler des heures durant, et c’est pour ça que ce match est, et demeurera unique dans le paysage du football hexagonal. Allez les verts !

Auteur : Raphaël Grandseigne

Enfant du Chaudron, c'est avant tout la ferveur du peuple vert qui m'a rendu fou de foot. Pour un football populaire et le respect des libertés des Ultras. (A gagné le 100ème derby).

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