Une bulle nommée football (4/4): le football ou le miroir tendu

25
août
2017

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Catégorie : Dossiers

marwen-belkaid

L’arrivée de Neymar ou le paroxysme de l’hypocrisie

En fin de première partie, j’ai évoqué, sans m’appesantir, l’hypocrisie qui régnait chez certains des plus grands clubs européens à l’égard du transfert de Neymar et du PSG. Selon Jean-Michel Aulas, jamais le dernier pour faire preuve d’outrance, un front anti-PSG serait en train de se mettre en place parmi certains des poids lourds historiques du football européen, le Bayern et la Juventus semblant être le fer de lance de ce mouvement de contestation. En évoquant la figure de Julien Sorel j’ai avant tout voulu montrer à quel point cette fronde anti-parisienne qui se met en place parmi les mastodontes du foot européen est bien plus la réponse à un outrage qui serait fait à cette aristocratie qu’une réelle préoccupation morale. Le PSG finalement c’est le bourgeois qui s’est enrichi mais qui n’a pas encore de titre de noblesse et ces grands clubs européens qui ont tout fait pour transformer le dernier carré de la Ligue des Champions en cercle fermé tout en s’échinant à refermer la porte du gotha voient leurs efforts être menacés par le PSG et dans une moindre mesure Manchester City. Ces mêmes mastodontes qui ont profité à plein régime de l’arrêt Bosman pour écraser leurs championnats, qui ont pesé de tout leur poids pour transformer la Coupe Européenne des clubs champions en Ligue des Champions dont sont exclus une bonne partie des champions européens n’ont, selon moi, absolument aucune leçon à donner. Je le disais précédemment, la situation actuelle est le fruit d’une logique mortifère qu’ils ont grandement contribué à instaurer et renforcer. Si Dieu se rit réellement de ceux qui déplorent les effets dont ils chérissent les causes, tendons l’oreille. Il y a de fortes chances que nous l’entendions rire à gorge déployées de ces tristes sires.

Néanmoins, l’hypocrisie s’est doublement déployée à l’occasion de cette transaction et de l’arrivée de Neymar au PSG. Nous avons, en effet, eu droit aux sempiternelles comparaisons toutes plus absurdes les unes que les autres selon moi à propos du montant de la transaction ou du salaire du brésilien (la confusion est d’ailleurs savamment entretenue dans les médias et dans la sphère politique entre le montant de la transaction et le salaire). Comme d’habitude nous avons donc eu le droit de savoir combien d’années de SMIC représentait le montant de la transaction et d’autres comparaisons toutes aussi farfelues les unes que les autres. Bizarrement personne n’a jugé bon de dire que le montant de la transaction ne représentait « que » 220 fois la culbute financière exécutée par Muriel Penicaud mais passons. Comme à l’accoutumée le football a donc été cloué au pilori, suscité l’indignation des politiciens de tous bords suintant bon la démagogie et, osons le mot, le foutage de gueule. J’ai en effet découvert à l’occasion de l’arrivée de Neymar que nous vivions dans un pays où le seul problème était le salaire d’un joueur de foot. Moi qui pensais que le nombre de pauvres, le creusement des inégalités, la crise écologique, etc. étaient les vrais problèmes de notre pays et de notre temps. Bizarrement les mêmes personnes qui se sont offusquées du salaire du numéro 10 brésilien ne trouvent souvent rien à redire sur les rémunérations des acteurs ou autres chanteurs. Cette hypocrisie crasse fleure bon le mépris de classe de la part de bien des contempteurs dans la mesure où, quoiqu’on en pense, le substrat du football reste populaire.

Le cru reflet

Médias et politiciens se sont donc adonnés à leur sport favori dès qu’il s’agit d’évoquer le football professionnel. Ne reculant devant aucune outrance ni démagogie les voilà qui ont à nouveau tapé en cœur sur le football pour mieux dire à quel point il incarnait les dérives de l’époque. Nombreux sont en effet ceux qui expliquent à longueur de journées que le football n’est qu’une excroissance monstrueuse du système politico-économique dans lequel nous vivons. Je suis bien plus enclin à voir dans le football un reflet, parfois déformé, de la société dans laquelle nous vivons. Résumer le football dans sa globalité au seul football professionnel voire aux seules armadas européennes qui luttent pour emporter la Ligue des Champions c’est faire injure aux millions de passionnés et d’amateurs qui, toutes les semaines et tous les week-ends, sur les terrains de France et de Navarre font vivre ce si beau sport. C’est insulter les milliers d’éducateurs qui ont un véritable rôle social au quotidien dans bien des quartiers difficiles. C’est mépriser – mais ça on a l’habitude – les ultras qui se battent et doivent faire face aux interdictions les plus arbitraires et digne d’un Etat totalitaire pour faire vivre la passion et le football populaire. Finalement, dire que le football se résume au football professionnel revient à considérer que le CAC 40 représente l’ensemble de l’économie de notre pays.

Je le répète le football est un puissant miroir de la société dans laquelle nous vivons. La concentration des richesses par quelques clubs faits écho à la concentration de la richesse par quelques-uns. De la même manière on nous vend une supposée théorie du ruissellement qui n’arrivera jamais puisque loin de tirer vers le haut leur championnat, ces très grosses écuries l’écrasent et l’affaiblissent. A cet égard les deux clubs qui se complaisent dans un rôle de vierge effarouchée à l’égard du PSG – le Bayern et la Juventus – sont des modèles de concentration capitalistique des richesses et d’affaiblissement substantiel de leurs concurrents à chaque marché des transferts. A ce creusement des inégalités au sein du monde professionnel, symbolisé de manière caricaturale par l’évolution prochaine de la Ligue des Champions se surimpose un autre creusement des inégalités, beaucoup plus dramatique celui-là. Le fossé entre le football professionnel et le football amateur voire semi-professionnel ne cesse en effet de se creuser. En parallèle de l’explosion des divers droits TV et autres budgets des clubs professionnels nous voyons actuellement une véritable dépression au sein du football amateur qui doit faire face à la baisse des moyens alloués notamment par les collectivités territoriales. Le foot amateur ne touche que quelques miettes de l’incroyable manne financière générée par le football professionnel. Loin d’être spécifique au football, cet état de fait est le même dans la société dans laquelle nous vivons au sein de laquelle les riches sont toujours plus riches et les pauvres toujours plus nombreux. Se draper dans l’indignation seulement pour le football c’est faire sciemment le choix de fermer les yeux sur le reste des maux qui touchent notre monde.

Mensonges à nous-mêmes et courage de la vérité

Il serait aisé d’accuser tout le monde d’hypocrisie, de céder aux si confortables « tous pourris » et autres « le business tue le foot ». Je crois qu’il est plus courageux de regarder nos propres contradictions en face. Nous sommes nombreux, moi le premier, à déplorer et critiquer farouchement ce système fou dans lequel est plongé ce sport que nous aimons tant. Pourtant nous continuons à regarder la Ligue des Champions, symbole caricatural de ce monde devenu complètement fou. Je suis de ceux qui pensent qu’on ne se défait pas de ses contradictions en les ignorant mais bien plutôt en les assumant et en y faisant face. D’ailleurs ces contradiction présentes ne font que souligner ce que j’évoquais en deuxième partie en affirmant que le football professionnel se reposait sur un capital quasiment illimité constitué par la passion qui est la nôtre pour ce sport. Comme l’écrivait si justement Camus dans Le Mythe de Sisyphe, « il est toujours aisé d’être logique mais il est presque impossible d’être logique jusqu’au bout ». Pour autant je suis intimement persuadé que nous avons tous, à notre petite échelle, un rôle à jouer pour lutter contre cette logique folle et mortifère qui s’est emparé du football professionnel. Cette lutte doit, selon moi, passer par ce que l’on pourrait définir comme un code de vie : : la parrêsia. Dans la Grèce antique cette notion désignait le « courage de la vérité » et appelait à briser la loi du silence. C’est, je crois, ce qui nous incombe à chacun de faire afin de n’être ni bourreau ni victime. Dans son dernier cours au Collège de France, Michel Foucault a traité la notion de parrêsia et voilà ce qu’il en disait : « La parrêsia a pour fonction justement de pouvoir limiter le pouvoir des maîtres. Quand il y a de la parrêsia, et que le maître est là – le maître qui est fou et qui veut imposer sa folie –, que fait le parrèsiaste, que fait celui qui pratique la parrêsia ? Eh bien justement, il se lève, il se dresse, il prend la parole, il dit la vérité. Et contre la sottise, contre la folie, contre l’aveuglement du maître, il va dire le vrai, et par conséquent limiter par-là la folie du maître. A partir du moment où il n’y a pas de parrêsia, alors les Hommes, les citoyens, tout le monde est voué à cette folie du maître ».

Il ne s’agit pas de se gargariser dans la vérité mais bien de s’en servir comme d’un fer brûlant capable de faire déguerpir la folie qui dirige le monde du football actuellement. En somme il s’agit de s’opposer aux Caligula et autres Néron avant que leur folie n’ait entrainé des catastrophes irrémédiables. En somme, la parrêsia, c’est faire nôtre les célèbres mots de Jaurès dans son Discours à la jeunesse : « Le courage c’est d’agir et de se donner aux grandes causes sans savoir quelle récompense réserve à notre effort l’univers profond, ni s’il lui réserve une récompense. Le courage, c’est de chercher la vérité et de la dire ; c’est de ne pas subir la loi du mensonge triomphant qui passe, et de ne pas faire écho, de notre âme, de notre bouche et de nos mains aux applaudissements imbéciles et aux huées fanatiques ». Mes amis, faisons preuve de courage. Il est temps. Il est grand temps. Il est plus que temps. Peut-être un tel engagement massif est-il une utopie. Mais si nous ne le tentons pas, alors le football professionnel sera sans doute réellement perdu. Et nous mériterons notre sort.

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Auteur : Marwen Belkaïd

Qui a dit que le foot et la culture étaient antinomiques ? Mon (humble) ambition est de réunir Camus, Jaurès et Shankly et de montrer que non le foot n'est pas un monde de débiles et de brutes

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