Une bulle nommée football (3/4): résilience et innovation

24
août
2017

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Catégorie : Dossiers

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La conquête de nouveaux horizons

Se contenter de voir les risques qui pèsent sur le football professionnel serait à la fois partiel et partial. Il y a, en effet, bien des éléments qui permettent de penser que l’éclatement (que je persiste à croire inéluctable même s’il peut arriver dans bien des années) n’est pas encore pour demain. Dans n’importe quel domaine économique la croissance peut être extensive ou intensive. La seconde découle d’une hausse de la productivité quand la première est liée à l’augmentation de la quantité de facteurs de production au sein de l’économie : travail, capital et terre. Appliquée au monde du football professionnel, cette dichotomie prend un sens que je trouve tout à fait pertinent. La croissance intensive est par analogie une croissance fournie par l’augmentation de la valeur intrinsèque du football européen alors que la croissance extensive s’appuie bien plus sur la conquête de nouveaux horizons par le marché du football. En somme nous voyons se mettre à nouveau en place une ruée vers le Nouveau Monde à la nuance près que cette fois-ci il s’agit de football et non pas de minerais d’or ou de matières premières que le Vieux-Continent n’a pu se procurer que par le biais de la domination et de la colonisation.

De la même manière que le capitalisme a connu une première mondialisation avec la colonisation, le football professionnel pourrait bien être sauvé par les terres lointaines après être né et avoir prospéré en Europe. Cette dynamique est d’ailleurs déjà à l’œuvre dans bien des championnats et même la Ligue 1 s’y met cette année en diffusant deux matchs dans la saison à 13h pour toucher le marché asiatique. C’est effectivement à l’Extrême-Orient mais également outre Atlantique que se joue assurément l’avenir du football professionnel. Que ce soit en Chine ou aux Etats-Unis, le sport roi est progressivement en train de s’y imposer et de générer de plus en plus de retombées. A l’heure où l’essor du streaming ne tardera pas à mettre en péril les chaines de télévisions et donc in fine les revenus TV des grands championnats et de la Ligue des Champions, le salut du football professionnel ne peut passer que par la conquête de ces nouveaux marchés gigantesques. A elles deux, les deux premières puissances économiques du monde représentent un marché de plus d’un milliard et demi de personnes. Et cette nouvelle expansion du football, loin d’être le terminus n’est qu’une étape dans son développement mondial. Le foot, sport populaire par excellence, est en effet suivi sur tous les continents. Après avoir définitivement conquis le marché sino-américain, le football professionnel s’attaquera sans doute au reste de l’Asie mais également à plus long terme sans aucun doute à l’Afrique. Nous le voyons donc, il existe au moins une raison plus que solide de penser que la bulle n’est pas prête à éclater mais bien plus qu’elle va continuer à grossir.

La passion comme bouclier

Le capitalisme, comme son nom l’indique, repose sur un principe aussi simple que puissant : l’accumulation illimitée du capital. En outre, si l’on s’intéresse de près aux grandes crises qui l’ont ébranlé (1929 et 2007 pour citer les plus violentes), on remarque assez rapidement que celui-ci est doté d’une résilience qu’aucun autre système économique n’a réussi à atteindre si bien que le capitalisme est depuis plusieurs siècles le modèle économique dominant. Personnellement, je considère que le marché du football professionnel épouse pleinement les contours du capitalisme. Il repose donc comme ce système économique sur une accumulation de capital. Dans ce domaine-là, le football possède un bouclier en titane constitué par la passion des afficionados répartis sur toute la planète.

A l’heure actuelle en effet le merchandising et la billetterie constituent une manne financière considérable pour les clubs du monde entier ou presque tant ce sport reste de très loin celui qui est le plus suivi. Lorsque certains clubs peuvent afficher des communautés de plusieurs dizaines voire centaines de millions de personnes, il devient évident que ce capital immatériel est l’un des meilleurs atouts possédés par lesdits clubs. Même en cas de krach soudain et violent, ce bouclier qu’est la passion de supporters pourrait bel et bien jouer le rôle d’amortisseur de la crise. L’époque est en effet celle de la starisation non seulement des clubs mais également des joueurs qui deviennent de véritables marques à eux seuls générant des flux financiers conséquents. Le football professionnel, ce marché devenu complètement fou, sauvé par la ferveur populaire ? L’éventualité ne manque, en tous cas, pas de piment.

La possibilité d’un soft landing

Là encore, comme pour la deuxième partie de ce dossier, il ne s’agit que de conjecture s’appuyant sur ce qui a pu se faire par le passé. Il me semble toutefois important de ne pas passer sous silence cette possibilité qui pourrait permettre de sortir de cette spirale inflationniste complètement folle qui, selon moi, ne peut que mal se finir. La plupart des bulles spéculatives ont fini par exploser dans l’histoire mais il est aussi arrivé que la spéculation finisse par être enrayée et cet enrayement a très souvent pu se produire uniquement à la faveur d’une politique volontariste de soft landing – d’atterrissage en douceur en français. Il n’est guère compliqué de comprendre de quoi il s’agit. Le principe d’une bulle spéculative est précisément de tirer à la hausse les prix de manière à la fois irrationnelle et inconséquente puisque plus les prix augmentent rapidement et violemment plus le risque est grand de voir se produire une baisse violente des cours et donc un krach à la fois dévastateur et soudain. Ce qui crée la crise en effet n’est pas tant l’augmentation irraisonnée des prix mais la chute soudaine qui peut s’ensuivre et finit par ruiner les membres du marché.

Aussi une politique de soft landing est-elle la meilleure assurance de lutter contre la spirale spéculative et d’écarter le risque de krach. En somme il s’agit de permettre au marché de revenir à un cours que l’on juge normal mais en douceur et en prenant le temps de ne pas brusquer l’économie afin de permettre à ses acteurs de préparer cette baisse constante et encadrée et donc d’éviter les multiples faillites qu’aurait entrainé un krach du marché. Dans le cas du marché footballistique il parait évident que cette politique devient chaque jour plus urgente tant l’inflation constatée est totalement déconnectée de l’inflation de l’économie réelle. Il est toutefois utopique de penser qu’une politique de soft landing ambitieuse puisse se mettre en place rapidement. Une telle politique en effet ne saurait se passer d’un très fort volontarisme et donc de la mise en place d’une régulation draconienne qui n’a strictement rien à voir avec le simulacre de régulation constitué par le fair-play financier ou l’interdiction timide de la tierce propriété (TPO) édictés respectivement par l’UEFA et la FIFA. Ces soi-disant mesures de régulation sont effectivement allègrement détournées par les clubs et/ou agents ainsi que le montre notamment très bien Romain Molina dans sa série de vidéos sur Pini Zahavi. Pour qu’une telle politique de régulation se mette en place il faudrait que les institutions internationales prennent les choses en main et acceptent d’appuyer progressivement sur le frein. Pour le moment, elles ont bien plus tendance à appuyer sur l’accélérateur qu’autre chose alors que le mur se rapproche un peu plus chaque jour. Il n’est sans doute pas encore trop tard pour mettre en place une telle politique volontariste de régulation mais l’urgence se fait chaque jour plus pressante.

Poursuivez votre lecture vers …

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Auteur : Marwen Belkaïd

Qui a dit que le foot et la culture étaient antinomiques ? Mon (humble) ambition est de réunir Camus, Jaurès et Shankly et de montrer que non le foot n'est pas un monde de débiles et de brutes

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