Une bulle nommée football (2/4): too big to fail ?

18
août
2017

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Catégorie : Dossiers

david-and-goliath

[Disclaimer] : L’économie n’étant pas une science exacte, elle ne saurait prédire ce qu’il va advenir. Au mieux peut-elle s’inspirer de ce qui a pu arriver par le passé pour conjecturer ce qui pourrait arriver. Cette partie prospective n’est donc pas un pronostic ou une prévision ayant valeur de prophétie mais simplement une conjecture de ce qu’il pourrait advenir en cas de krach brutal.

 

Bulles spéculatives et krach

 

Dans la logique capitaliste, la destruction créatrice si chère à Schumpeter est une composante très importante. Celle-ci postule, en effet, que les innovations induisent inévitablement des créations mais également des destructions. Dans cette logique, les créations apportent une valeur ajoutée bien supérieure à ce que la destruction a fait perdre si bien que l’accumulation de capital peut se poursuivre et s’amplifier. C’est pourquoi l’économiste autrichien considère que la destruction n’est pas néfaste en elle-même en cela qu’elle ne constitue qu’une seule des phases des cycles qu’il met en évidence. De la même manière on pourrait rapprocher cette logique de celle qui postule que l’économie est nécessairement cyclique : à une phase d’expansion succède une phase de récession. Ces cycles peuvent être plus ou moins longs (cycles longs pour Kondratiev, courts pour Juglar qui affirmait que « la crise naît de la prospérité). L’on pourrait donc penser que si phase de récession il devait y avoir dans le monde du football au cours des années à venir celle-ci répondrait à ces logiques économiques. Ce serait passer à côté de l’une des spécificités – loin d’être propres au monde du foot – qu’est la spéculation folle actuellement en cours. Comme je le disais en première partie, notamment au niveau des transferts, la spéculation a remplacé la reconnaissance d’un talent avéré dans la plupart des recrutements effectués.

Historiquement, les économistes placent la naissance de la spéculation à cheval sur les années 1636-1637 lors de ce que l’on appelle communément la tulipomanie. A cette époque, les tulipes étaient des plantes prisées par toutes les cours d’Europe et progressivement la spéculation a vu le jour au tournant de ces deux années lorsque les transactions se sont mises à porter sur des bulbes fictifs (pas encore produits). Les Néerlandais à l’époque définissent d’ailleurs cette spéculation sur les contrats à terme de « commerce du vent » (Windhandel en version originale). En février 1637, le cours chute brutalement, créant le premier krach boursier de l’histoire. Plus proche de nous, la crise des subprimes est également une crise de spéculation boursière puisque celle-ci a pour fondement la vente de logements à des personnes quasiment insolvables aux Etats-Unis aboutissant ainsi à des créances à risques maquillées et fusionnées à d’autres créances plus sures pour les vendre aux banques et autres institutions financières. Le principe même d’un krach est que le voile se déchire soudain sur le mensonge qui a servi d’hélium à la bulle. Malgré tous ces exemples d’aucuns n’hésitent pas aujourd’hui encore à expliquer que les bulles spéculatives sont bonnes pour l’économie mais on ne compte plus les exemples de bulles ayant explosé en faisant l’effet d’une déflagration à la fois pour le domaine touché mais également pour l’économie réelle.

 

Spéculation et confiance

 

Je le disais plus haut, en matière d’économie, notamment d’économie financière et donc de spéculation, l’un des paramètres les plus importants est également un paramètre qui échappe complètement aux protagonistes recevant les flux de liquidités : la confiance. La pyramide de Ponzi, un des montages financiers les plus rudimentaires, démontre bien que la confiance est l’alpha et l’oméga de toute opération de spéculation. Le principe est très simple, il s’agit d’un montage financier frauduleux qui consiste à rémunérer les investissements des clients essentiellement par les fonds procurés par les nouveaux entrants. Tant que tout le monde a confiance et ne réclame pas son argent en même temps le système peut fonctionner, le jour où cette confiance est rompue l’escroquerie apparait au grand jour et tout le système s’écroule comme un château de cartes. Il ne s’agit évidemment pas de comparer le système économique du football professionnel à une escroquerie mais simplement de montrer comment la confiance est primordiale dans une opération de spéculation et le football professionnel contemporain répond pleinement à cette définition.

Nous l’avons vu au cours de la première partie, si une inflation aussi folle a pu se produire dans le monde du football c’est parce que les clubs européens ont reçu une masse absolument pharamineuse de liquidités que ça soit par le biais des droits TV ou par l’endettement. Or, dans les deux cas il s’agit également de spéculation pour les créanciers (banques) ou sponsors (chaines TV) et c’est précisément ici que rentre en compte la question de la confiance. Comme je l’ai expliqué précédemment, si les banques acceptent de prêter de l’argent c’est parce qu’on leur oppose des garanties. Aucune banque en effet ne prendrait un risque inconsidéré et certains sont grassement payés pour s’occuper de l’ingénierie financière et effectuer tous les calculs probabilistes possibles et imaginables. De la même manière, les chaines de TV qui offrent des ponts d’or pour pouvoir retransmettre tablent sur un retour sur investissement (pas forcément en termes mercantiles purs) et sont dans une démarche de confiance vis-à-vis des clubs et des ligues qu’elles diffusent. Le dernier contrat TV pour la Premier League a explosé tous les records mais imaginons que le prochain pour une raison X ou Y soit en forte baisse ceci pourrait évidemment avoir des répliques dramatiques pour les clubs de football à la fois en Angleterre et ailleurs. En effet lorsque l’on reçoit un certain budget émanant des droits TV, on a un certain train de vie. Ce train de vie c’est précisément ce qui a induit l’inflation folle sur le marché des transferts où le moindre joueur moyen de Ligue 1 vaut désormais au moins une quinzaine de millions d’euros sur le marché anglais. De la même manière si les droits TV venaient à diminuer les garanties que les clubs ont présenté aux banques pour obtenir leurs prêts ne seraient plus pertinentes et il y a fort à parier que les créanciers exigeraient la cession d’actifs ou augmenteraient les taux d’intérêts. Dans les deux cas, il est plus que compliqué d’imaginer quelles pourraient être les conséquences précises dans la mesure où l’on ne sait jamais jusqu’où la panique peut mener comme en a témoigné la crise des subprimes avec la faillite de Lehman Brothers notamment.

Personne ne sauvera le football

 

A ce titre, la faillite de Lehman Brothers est un parallèle parfait pour cette fin de partie. Le titre de celle-ci – Too big to fail ? – pourrait être traduit par « Trop gros pour chuter ? ». Il ne s’agit bien sûr pas de parler du PSG qui jouerait un match face à une CFA en coupe de France mais bien plus d’un concept économique. Le « too big to fail » a une double acception. La première, la plus directe, c’est de décrire des entreprises, des institutions voire des pans entiers de l’économie que l’on considère comme trop solides pour finir par s’effondrer. C’est d’ailleurs ce qu’il s’est passé lors de la crise des subprimes et que raconte très bien le film The big short : personne ne croyait réellement à un effondrement du marché immobilier et encore moins à la faillite d’un géant du type de Lehman Brothers. Nous l’avons pourtant vu, tout pourrait aller très vite pour les grandes institutions et les gros clubs européens tant la poudrière n’a besoin que d’une étincelle (au hasard la remontée des taux directeurs des banques centrales après des années de mansuétude) pour exploser. Si une institution financière aussi prestigieuse et réputée solide que Lehman Brothers a pu disparaitre entrainant dans sa chute une économie mondiale qui ne s’est toujours pas remise de la déflagration d’il y a presque dix ans, inutile de dire que le monde du football professionnel pourrait lui aussi être emporté en moins de temps qu’il n’en faut pour s’en rendre compte.

Mais le « too big to fail » a également une autre acception. Il décrit la situation d’une banque ou toute autre institution financière dont la faillite aurait des conséquences systémiques désastreuses sur l’économie et qui par conséquent se retrouve renflouée par les pouvoirs publics dès lors que ce risque de faillite est avéré. En somme, ce principe postule que l’importance de telle ou telle entreprise est si grande que l’Etat ne pourra pas le laisser chuter. Cela fait quelques temps que j’entends ci et là cet argument utilisé pour expliquer que la bulle du foot n’explosera jamais pour la simple et bonne raison que les pouvoirs publics sauveront le football parce qu’il est trop important dans la logique pluriséculaire « du pain et des jeux » utilisée pour tenir les masses. Les mêmes ajoutent que le football crée bien trop d’emplois pour qu’on le laisse sombrer. C’est, à mes yeux, faire fi du fait que le football ne génère pas tant d’emplois directs que cela et surtout que le pouvoir politique ne pourra selon moi absolument pas renflouer les clubs de foot si un tel krach venait à se produire. Politiquement en effet une telle démarche serait suicidaire et serait vu comme le sauvetage de millionnaires capricieux ayant joué aux apprentis sorciers. Les Etats interviendront sans doute si un tel krach venait à se produire mais cela serait assurément pour sauver une nouvelle fois les banques impactées par les défauts de paiement de clubs qui ne manqueront pas d’arriver que pour renflouer les caisses du monde du foot. Nous le voyons donc, le football professionnel semble opérer sur un fil mais, par définition, lorsque l’on évolue sur un fil c’est qu’on a des opportunités de s’en sortir sans trop de dégâts. Le football professionnel a assurément des capacités d’innovation en même temps qu’il est doué d’une formidable résilience.

Auteur : Marwen Belkaïd

Qui a dit que le foot et la culture étaient antinomiques ? Mon (humble) ambition est de réunir Camus, Jaurès et Shankly et de montrer que non le foot n'est pas un monde de débiles et de brutes

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