Une bulle nommée football (1/4): la poudrière actuelle

15
août
2017

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Catégorie : Dossiers

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Chaque année il revient. Chaque année il nous parait de plus en plus fou. Chaque année il repousse les limites. Et pourtant chaque année nous le regardons frénétiquement un peu comme des lapins devant les phares d’une voiture. Lui, c’est le mercato, ce moment béni pour toutes les rédactions de France, de Navarre et du monde, d’autant plus depuis l’émergence de Twitter et la logique du buzz effréné. La course au clic que génère cette période ainsi que le trafic apporté par les infos ou rumeurs toutes plus farfelues les unes que les autres font, en effet, de cette période celle sur laquelle repose une part très importante du business model de beaucoup de sites traitant le foot, ce sport que nous aimons tant. Au-delà de la course aux clics, le mercato est évidemment le révélateur le plus cru de cette folie qui semble s’être emparée du football professionnel puisqu’il est ce moment où ladite folie s’exprime le plus crûment et le plus violemment. Toutefois, loin de résumer cette folie, le mercato n’est que le symbole le plus caricatural de la logique du foot business qui s’est progressivement imposé dans le monde du football professionnel. Tous les ans donc nous constatons dans un mélange de fascination et de répugnance que les bornes posées l’année précédente que nous pensions être le bout du chemin ne sont en réalité qu’une simple étape qui a vocation à être supplantée l’année suivante.

Cette logique actuellement en place dans le football professionnel ressemble à s’y méprendre aux saignées pratiquées par les médecins de Molière qui expliquaient aux patients que la précédente n’avait pas été suffisante mais que la suivante les sauverait. Jusqu’au jour où le patient mourra ? Sans contestation possible le mercato de cette année – avec l’arrivée de Neymar à Paris (nous y reviendrons) et toutes ses répercussions à la manière d’un jeu de domino – a marqué une singulière accélération de la logique que nous vivions depuis bien des années dans le marché du football. C’est évidemment à dessein que j’utilise le terme de marché parce qu’il me semble qu’aujourd’hui plus que jamais le football est pareil à un marché financier et est soumis à la spéculation la plus totale. Nombreux sont les observateurs ou dirigeants de clubs à s’être inquiétés de la bulle spéculative qui semble se mettre en place dans le monde du football professionnel. Si pour beaucoup ces critiques à l’égard du PSG fleurent bon l’hypocrisie la plus totale, il ne me semble pas aberrant de s’interroger sur cette dynamique que je trouve très dangereuse. Nous sommes effectivement en présence d’une véritable poudrière à mes yeux dans le monde du football qui pourrait bien aboutir à un éclatement dont la déflagration risque de ne laisser personne indemne.

Marché des transferts, la folle inflation

Evidemment, au cours de ce cru 2017, la transaction – il est compliqué de parler de transfert tant que nous ne saurons pas réellement qui a payé la clause – qui a vu l’arrivée de Neymar au PSG et les 222 Millions d’euros de sa clause libératoire sont l’objet d’une hypertrophie médiatique bien légitime. Toutefois, nous y reviendrons, il ne faut pas s’arrêter à ce seul transfert lorsque l’on évoque l’inflation sur le mercato. Au-delà de l’arrivée de Neymar on attend évidemment d’autres transferts mirobolants en conséquence de celui-ci (Dembélé, Coutinho ?) tout comme le cas MBappe – et un potentiel transfert aux alentours de 180 Millions d’euros – pourrait venir garnir la rubrique de ces transferts complètements fous. Pour bien saisir cette folle inflation qui a frappé le football professionnel depuis quelques années, il nous faut, il me semble, faire un détour par quelques notions économiques. S’intéresser à l’inflation c’est étudier la hausse des prix dans un domaine donné. Néanmoins, le football s’inscrivant aussi dans une économie plus globale, pour avoir une vue fine de la variation des prix il est nécessaire de mettre en regard l’inflation constatée dans le marché du football avec celle qui touche l’économie réelle. Aussi est-il absolument fondamental de faire la distinction entre les prix courants et les prix constants (distinction qui n’est jamais faite dans les classements des transferts). Un euro d’aujourd’hui n’a en effet pas la même valeur qu’un euro d’il y a quelques années, c’est en appliquant le correctif de l’inflation constatée entre l’année X et l’année Y que l’on peut réellement comparer des prix à des années d’intervalle. Par exemple, le transfert de Zidane qui s’est élevé à 72 Millions d’euros (courants) en 2001 équivaut en réalité à 92 Millions d’euros (constants) de 2017.

Une fois ces quelques considérations économiques établies, il devient alors possible d’étudier plus en détail l’évolution du mercato depuis des années et l’accélération folle que nous connaissons depuis l’été 2013. Avant cette date il y a eu des transactions aux montants très élevés (Zidane, Figo, Cristiano Ronaldo pour les plus symptomatiques) mais ces transferts très onéreux étaient alors exceptionnels, le prix payé pour des joueurs d’exception. Pour résumer, avant 2013 ces mouvements impliquant énormément d’argent ne faisaient pas encore système. C’est à partir de la saison 2013/2014 que le marché s’est complètement emballé à la fois au niveau des transferts situés tout en haut de la liste mais, et c’est ici que réside la véritable inflation absolument folle, aussi pour des joueurs que l’on pourrait considérer comme moyens en regard des superstars. Le symbole le plus caricatural de cette nouvelle logique consistant à payer très cher pour des joueurs somme toute moyens est sans aucun doute la politique de Manchester City à l’égard de sa défense. Il n’est pas rare, en effet, de voir le club citizen dépenser plus de 50 Millions d’euros pour des défenseurs loin d’être exceptionnels. En somme ce qui a généré cette inflation folle (si l’on met le cas Neymar à part étant donné qu’il sera traité pour lui-même) est bien plus le fait de surpayer des joueurs moyens et/ou très jeunes (c’est-à-dire à fort potentiel). Cette dernière logique est assurément ce qui rapproche le plus le football professionnel contemporain d’une bulle spéculative dans la mesure où, aujourd’hui, les mastodontes européens sont largement fournis en liquidités et que l’offre de joueurs prometteurs est de plus en plus réduite. A l’heure actuelle, on n’achète pas simplement un joueur pour son niveau mais également pour son potentiel, Anthony Martial étant le joueur le plus symbolique de cette logique. En euros courants, en effet, entre les 92M payés pour Zidane et les 105 payés pour Pogba il n’y a pas de différence majeure. En outre, il est assez intéressant de constater que cette inflation folle qui a touché le monde du football à partir de l’été 2013 a coïncidé avec une période de basse inflation (voire de déflation) de l’économie globale, ce qui concourt à définir le marché du foot comme une bulle.

Droits TV, le tonneau des Danaïdes

Si les clubs du Vieux-Continent ont pu générer cette inflation c’est évidemment parce que ceux-ci ont vu leurs revenus augmenter de manière substantielle au cours des dernières années. Il aurait en effet été très difficile de générer une telle inflation si les revenus n’avaient pas connu une forte hausse. Dans un cercle qui s’auto-entretient, les droits TV font office de fournisseurs de liquidités à bien des clubs. C’est, comme pour beaucoup de choses, encore une fois l’histoire de l’œuf et de la poule : est-ce l’arrivée de stars qui induit l’augmentation des droits TV ou l’inverse ? Je crois qu’il n’existe pas de réponse une et unique à cette question mais que selon les championnats des spécificités peuvent poindre. Comment parler de l’augmentation des revenus issus des droits TV sans parler de l’exemple anglais, assurément le plus caricatural de cette bulle qui s’est progressivement formée. En 2016 en effet, les droits de diffusion de la Premier League ont été vendus à près de 7 Milliards d’euro pour la période 2016-2019. Cette augmentation exponentielle des droits anglais (70% par rapport à la période précédente) a permis aux clubs anglais dans leur ensemble de disposer d’une manne financière sans précédent et sans commune mesure avec les autres championnats puisqu’à titre de comparaison, la Ligue 1 se vend trois fois moins cher et la Série A deux fois et demi si bien que les clubs anglais se sont mis à acheter le moindre joueur moyen de Ligue 1 à près de 20 Millions d’euros ce qui, comme nous l’avons vu plus haut, concourt grandement à cette inflation folle que nous constatons.

Néanmoins, cette nouvelle manne financière constituée par l’augmentation des droits TV sur les grands championnats et la Ligue des Champions ressemblent, à mes yeux, doublement au tonneau des Danaïdes. Celui-ci apparaît sous la plume de Platon lors d’un discours socratique au cours duquel le philosophe explique que ce tonneau est semblable à tous les tonneaux à l’exception près, qu’étant troué, tout le liquide que l’on y verse s’en échappe, manière métaphorique de décrire une tâche absurde ou sans fin. Cet afflux de liquidités apportés par les diffuseurs aux clubs est en effet constamment tari et absorbé par l’inflation à la fois du prix des transferts mais également de la masse salariale. Mais là où le rapprochement avec le tonneau des Danaïdes me parait le plus intéressant c’est précisément pour les chaines de télévision elle-même. En effet, en payant toujours plus cher pour diffuser le football, celles-ci creusent des déficits abyssaux dans leur budget sans forcément avoir le retour sur investissement qu’elles escomptaient. Si l’on met de côté la question de Bein qui est plus ou moins un organe de soft power voire de propagande du Qatar, les principales chaînes qui diffusent le foot ne le font pas nécessairement pour gagner de l’argent mais bien plus pour une question de prestige. C’est effectivement une magnifique tête de gondole que de diffuser du football, le sport qui reste le plus populaire du monde. A l’heure où en France par exemple il faut plus de quatre ou cinq abonnements pour suivre l’ensemble des compétitions, la fragmentation accrue de la diffusion induit le recours croissant au streaming (légal ou pas). Si l’on rajoute à cela le fait que Facebook tente de s’insérer de plus en plus dans ce marché en diffusant certains matchs en direct, l’on comprend assez rapidement que le business model sur lequel se sont fondés les diffuseurs ne peut être qu’amené à évoluer.

Le foot surendetté

Récemment le SC Bastia a été rétrogradé administrativement par la DNCG pour faute d’endettement excessif. Les repreneurs qui s’étaient manifestés ont même abandonné leur projet après avoir découvert que l’endettement du club (sections amateure et professionnelle confondues) était de l’ordre d’une vingtaine de millions d’euros. Le gendarme financier français est pourtant une exception et non pas la règle dans les grands championnats du Vieux-Continent. La France est, en effet, l’un des pays les plus sévères en termes d’équilibre financier quand bien d’autres pays laissent prospérer des situations ubuesques qui ont pu aboutir par le passé à des problèmes de règlements des salaires par exemple. Que ce soit en Espagne ou en Angleterre, certains des plus grands clubs européens ont fondé leur modèle de développement sur l’endettement voire sur un endettement massif. Que les choses soient bien claires, l’endettement n’est pas une chose néfaste en elle-même, il peut par exemple permettre de faire de l’investissement quasi gratuit à un moment où les taux sont bas. Ainsi, on peut être extrêmement endetté tout en étant dans une excellente situation financière au vu des revenus générés (c’est par exemple le cas de Manchester United). L’endettement peut également être une stratégie des propriétaires qui préfèrent ne pas risquer leur argent en cas de problèmes financiers futurs.

Nous ne sommes pas encore au stade où l’achat par effet de levier (les fameux leveraged buy-out en version originale souvent simplifiés en LBO) mais l’endettement croissant des clubs professionnels européens est assurément un motif d’inquiétude que je trouve bien souvent négligé. Evidemment pour accorder un prêt, les banques demandent des garanties et quelles sont les garanties que peut fournir un club de football professionnel, en d’autres termes quels sont ses actifs qui pourraient être revendus en cas de krach soudain ? Les joueurs évidemment mais également les centres d’entrainement et stades lorsque le club en est propriétaire. Il ne s’agit donc pas de dire que l’endettement est mauvais en soi mais (et je n’ai pas eu accès aux différents contrats de prêts contractés par les clubs) si les taux d’intérêts venaient brusquement à remonter – nous reviendrons sur cette éventualité dans la deuxième partie – je ne serai guère étonné que certains clubs soient contraints de céder une part importante de leurs actifs afin de rembourser l’emprunt contracté. En matière financière, la confiance est assurément l’un des facteurs les plus importants en même temps que celui qui est le plus difficile à maitriser puisque, par définition, la confiance ne s’impose pas et c’est votre créancier qui in fine décide si vous en êtes digne ou pas.

Le cas Neymar, rupture ou continuité ?

Comment évoquer la question de la bulle spéculative qu’est devenu le football sans parler de la transaction la plus onéreuse de l’histoire aujourd’hui ? Dès le surgissement de la rumeur Neymar au PSG nous avons entendu les protestations s’élever, vu beaucoup de personnes nous dire que si le transfert finissait par avoir lieu celui-ci marquerait une rupture sans précédent dans le monde du football professionnel. C’est donc sans surprise que nombreux sont ceux à avoir voué aux gémonies le PSG et son actionnaire qatarien une fois l’arrivée du brésilien actée. Je ne m’intéresserai, et c’est un parti pris répondant pleinement à la logique de ce dossier, qu’à l’aspect économique de cette transaction et aucunement aux aspects géopolitiques que Quentin a par ailleurs bien traités récemment. Ne ménageons pas un faux suspens pour faire bien, je ne considère pas que ce transfert marque une rupture fondamentale avec ce qui pouvait se faire par le passé dans le monde du football professionnel. Je suis bien plus enclin à y voir une accélération folle de la logique qui préexistait à ce transfert plutôt que l’ouverture d’une nouvelle ère. Si l’arrivée de Neymar marque une accélération folle c’est avant tout parce qu’elle place le transfert le plus cher de l’histoire très loin des autres. A euros courants, en effet, de Zidane à Pogba la différence entre les transferts très onéreux était de l’ordre de la dizaine de millions d’euros et pas plus. Dans le cas de Neymar, le différentiel est de plus de 100 Millions d’euros.

Beaucoup ont parlé du transfert du siècle pour définir ce mouvement, je suis bien plus enclin à y voir, comme Jérôme Latta, le transfert de l’époque. Si le montant est bien plus élevé que ce qui a pu se faire par le passé, l’arrivée du numéro 10 de la Seleccao obéit à la logique pluri-décennale qui a cours dans le monde du football. L’absence totale de régulation ainsi que l’arrivée massive de capitaux ne pouvait qu’aboutir sur un transfert d’une telle somme. D’ailleurs, si la loi espagnole impose la mise en place des clauses libératoires (même très élevées) c’est bien qu’elle accepte, au moins implicitement ce marché devenu fou. Le football professionnel est aujourd’hui devenu une véritable industrie du divertissement et l’arrêt Bosman dont ont profité bien des clubs qui critiquent aujourd’hui le PSG – nous reviendrons sur cette hypocrisie – pour s’arroger de larges prébendes et faire de la Ligue des Champions un club quasi-fermé était la première des étapes de cette logique. Je suis de ceux qui considèrent que, dans le foot comme ailleurs, tout ou presque s’explique en étudiant les structures et en raisonnant de manière systémique. Le procès actuellement fait au PSG par certains gros clubs européens est donc, à mes yeux, pareil à celui fait à Julien Sorel dans Le Rouge et le noir de Stendhal lorsque celui-ci s’exclame « […] je vois des hommes qui, sans s’arrêter à ce que ma jeunesse peut mériter de pitié, voudront punir en moi et décourager à jamais cette classe de jeunes gens qui, nés dans une classe inférieure et en quelque sorte opprimés par la pauvreté, ont le bonheur de se procurer une bonne éducation, et l’audace de se mêler à ce que l’orgueil des gens riches appelle la société. Voilà mon crime, Messieurs, et il sera puni avec d’autant plus de sévérité, que, dans le fait, je ne suis point jugé par mes pairs. Je ne vois point sur les bancs des jurés quelque paysan enrichi, mais uniquement des bourgeois indignés ». L’un des principaux arguments utilisés pour accuser le PSG consiste à expliquer que c’est un Etat qui soutient le club et qu’il n’y a donc aucun risque pour celui-ci. Mais comme le dit si bien Didier Roustan dans sa dernière vidéo (excellente soit dit en passant), quelle différence y aurait-il si Bill Gates décidait tout à coup d’investir 20 Milliards d’euros dans le football ? Quant au supposé montage financier utilisé pour le recrutement de la star brésilienne, je n’ai entendu personne ou presque s’offusquer du fait que l’Atlético agissait de la sorte pour que Vitolo puisse payer sa clause libératoire au FC Séville. La paille et la poutre en somme. Je suis le premier à critiquer ce transfert mais se borner à ne critiquer que celui-ci tout en choisissant de garder les yeux grands fermés sur le système qui a accouché de cette situation est au mieux naïf au pire d’un cynisme inouï.

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Auteur : Marwen Belkaïd

Qui a dit que le foot et la culture étaient antinomiques ? Mon (humble) ambition est de réunir Camus, Jaurès et Shankly et de montrer que non le foot n'est pas un monde de débiles et de brutes

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