Tête haute, tribunes debout

01
mars
2018

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Catégorie : Dossiers supporters

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Avant-hier, le journal L’Equipe a publié une double page sur la question des tribunes debout. En plein milieu du bras de fer et de la lutte qui opposent les Ultras d’un côté aux instances du foot et aux autorités préfectorales de l’autre, cette question est en effet surgie de manière un peu surprenante. Au même moment où la lutte se fait de plus en plus impitoyable à l’égard du mouvement Ultra et que les interdictions de déplacement en même temps que les fermetures de tribunes populaires par la commission de discipline de la LFP pleuvent, un large débat semble commencer à s’ouvrir sur le retour des tribunes debout.

Cette question peut paraître secondaire à l’heure où les libertés fondamentales des Ultras sont bafouées un peu plus chaque semaine. D’aucuns affirmeront que parler de tribunes debout n’est que la réminiscence des hochets que l’on tend aux enfants pour les occuper. Je suis pourtant bien plus enclin à voir dans ce débat qui s’ouvre un moyen important de créer une brèche dans l’arsenal juridico-disciplinaire qui s’abat sur nous. Les instances du foot français et les autorités préfectorales ne sont pas aussi puissantes que ce qu’elles veulent bien faire croire. Ce colosse sécuritaire et liberticide a en réalité les pieds d’argiles et enfoncer une partie de sa défense c’est participer à la remise en cause bien plus globale et systémique dont nous avons besoin pour défendre notre vision du foot, celle d’un football populaire.

 

La volonté de normaliser

 

Comme je le disais plus haut, l’on pourrait se dire que le combat pour le retour des tribunes debout n’est qu’un combat d’arrière-garde, qu’il passe bien après ceux pour le droit de supporter son équipe à l’extérieur ou de craquer un fumigène dans un stade. Pourtant, la question des tribunes debout, symboliquement, est au cœur du processus de mise à mal du mouvement Ultra par les autorités. Dans un cours donné au Collège de France en janvier 1978, Michel Foucault, l’un des principaux penseurs du système disciplinaire, évoque tout à la fois la « normation » et la « normalisation ». L’objet de son cours est de dissocier les deux notions. Tout système de loi se rapporte à un système de normes. Cependant, pour Foucault, ce rapport aux normes ne peut être confondu avec les procédés, les codifications et règles, ce qui est nommé par Foucault technique de normalisation.

Dans le cas des tribunes debout, le but recherché par les autorités est assurément de faire entrer dans la norme les supporters Ultras. C’est en ce sens qu’ont été imposées des lois mettant fin à ces parties du stade où les Ultras se tiennent debout. Vouloir faire s’asseoir les Ultras c’est vouloir les normaliser et les faire entrer dans le canon du foot business. Aussi a-t-on installé des dossiers rigides dans toutes les tribunes. C’est là le génie pervers du processus de normalisation, quoi qu’il arrive ceux qui le mettent en place parviennent à mener à bien leur projet : ou bien les Ultras acceptent de s’asseoir et rentrent dans la norme ou bien ils refusent (ce qui a été le cas) et sont désignés comme déviants, ce au nom de quoi sont justifiées les politiques innommables qui les frappent. Néanmoins, dans le cas des tribunes de stades de foot, la réalité a rapidement fracassé la volonté des autorités. Constatant que les Ultras ne comptaient bien évidemment pas s’asseoir, elles sont désormais forcées de rouvrir le dialogue, preuve qu’une mobilisation collective peut influer sur les choses.

 

Dirigeants, instances et autorités au révélateur

 

C’est une chose de voir le débat émerger, c’en est une autre que celui-ci aille au bout. Il ne me parait pas exagéré de dire que dans les semaines et mois à venir tout à la fois les dirigeants de club, les instances du foot français et les autorités vont passer au révélateur. Nous savons déjà que le dialogue à propos des interdictions de déplacement ou de l’utilisation de fumigènes est une farce quand il n’est pas tout simplement inexistant, nous allons désormais voir si les instances et autorités sont capables de s’asseoir à la même table que les Ultras pour écouter leurs doléances et s’enrichir de leur expertise. L’Instance national du supporterisme tient là une chance inouïe de réellement s’affirmer comme une instance utile et pertinente et non pas comme une énième commission créée pour enterrer un dossier comme disait Clémenceau.

Ce révélateur ne concerne cependant pas simplement les autorités et les instances mais également les dirigeants de clubs. Ce débat doit en effet permettre de voir de quel côté se situe les dirigeants de clubs, du côté du marketing ou de celui de la ferveur, de celui du spectateur consommateur ou de celui du supporter, en bref du côté du spectacle ou de celui du football. A Sochaux, les dirigeants ont montré l’exemple en soutenant la mise en place de tribunes debout initiée par les ultras du club. Les présidents des autres clubs seraient bien inspirés de suivre cet exemple s’ils veulent montrer qu’ils sont réellement attachés à leurs supporters. Dans un récent échange sur une messagerie téléphonique bien connue, Jacques-Henri Eyraud le président de l’OM a plaidé pour un plus grand dialogue entre supporters et instances. Dans une inflexion, aussi surprenante au vu de son passif que bienvenue, le président marseillais a défendu le principe des tribunes debout, affirmant que celles-ci allaient dans le sens de la fête populaire que doit être un match de foot. Espérons que cette prise de position ne soit pas pure démagogie et sera suivie d’effets et que d’autres présidents lui emboiteront le pas.

Dans la nuit très sombre qui s’est faite sur nous, la moindre des éclaircies est à prendre avec joie et détermination. Il ne s’agit ni de la fin du combat, ni même du début de la fin mais d’une première avancée, somme toute modeste, sur laquelle nous pourrons nous appuyer à l’avenir. « Au cœur le plus sombre de l’histoire, écrit Camus dans Prométhée aux enfers, les hommes de Prométhée, sans cesser leur dur métier, garderont un regard sur la terre, et sur l’herbe inlassable. Le héros enchaîné maintient dans la foudre et le tonnerre divins sa foi 80 tranquille en l’homme. C’est ainsi qu’il est plus dur que son rocher et plus patient que son vautour. Mieux que la révolte contre les dieux, c’est cette longue obstination qui a du sens pour nous. Et cette admirable volonté de ne rien séparer ni exclure qui a toujours réconcilié et réconciliera encore le cœur douloureux des hommes et les printemps du monde ». Pareils à eux, notre obstination sera sans faille et nous lutterons sans cesse. La tête haute, les mains propres et toujours debout.

Auteur : Marwen Belkaïd

Qui a dit que le foot et la culture étaient antinomiques ? Mon (humble) ambition est de réunir Camus, Jaurès et Shankly et de montrer que non le foot n'est pas un monde de débiles et de brutes

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