Stéphane Régy : «On n’est jamais que des guignols qui faisons un magazine de foot»

29
juillet
2013

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Catégorie : Interviews

interview-so-foot

Il y a 10 ans, So Foot naissait. Déjà une décennie que ces messieurs nous racontent le football d’une manière différente, décalée mais toujours forte intéressante. C’est donc l’occasion pour APP de revenir sur ce magazine lu aujourd’hui par 45 000 amoureux du football. Entretien avec Stéphane Régy, un des rédacteurs en chef, pour comprendre le succès de ce magazine si différents des autres !

APP : Comment est né So Foot ?

Stéphane Régy : A l’origine, Franck Annese, le directeur de la rédaction actuel de So Foot et deux de ses amis, Sylvain Hervé et Guillaume Bonamy, tous les trois à l’ESSEC (prestigieuse école de commerce parisienne, ndlr) organisaient un festival de musique, Shamrock. Puis ils ont créé un fanzine, Sofa, qui parlait de musique également. C’est ensuite devenu un magazine de culture plus généraliste. Parallèlement à cela, il y avait l’idée de créer un jour un magazine de foot, car tout le monde aimait le foot dans l’équipe. Cela s’est fait, et très rapidement, So Foot a pris la place de Sofa. Nos idées ont été bien reçues et les premiers numéros ont été bien accueillis. Voilà, le début de l’histoire s’est fait aussi simplement que ça.

APP : Vous avez démarré il y a dix ans avec un capital de 450 € et 4000 ventes pour les premiers numéros. Aujourd’hui, comment ont évolué ces chiffres ?

SR : Le capital est toujours de 450 €. Et on vend environ 45 000 exemplaires par mois. Chaque numéro est financé par les ventes et la publicité, nos deux principales sources de revenus.

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So foot 3

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APP : Mais dans So Foot, il y a quand même très peu de publicité par rapport à d’autres magazines. Pourquoi ?

Déjà, parce qu’on ne fait pas d’articles en collaboration avec des marques, qu’on n’accepte pas les deals de type « interview de tel joueur à condition qu’il porte sur les photos les vêtements de son équipementier », et qu’on n’a pas de pages shopping. On n’est pas prêt à faire des concessions pour avoir de la publicité à tout prix. On n’a rien contre la publicité, c’est une manière de financer le journal et de faire vivre les personnes qui y travaillent, mais l’objectif n’est pas d’en avoir le plus possible. On s’est toujours dit de toute façon qu’à partir d’un certain nombre de pages de pub, on rajouterait des pages d’articles. L’idée n’a jamais été de faire So Foot pour réaliser une opération financière. Si on avait voulu se faire de l’argent, ce n’est pas dans la presse qu’on serait allé et surtout pas avec un magazine comme celui-ci.

APP : Les gens ont très vite adhéré à votre projet. Quelles sont les raisons de votre succès rapide ?

SR : On ne le sait pas vraiment, car on n’a jamais fait d’enquête auprès de nos lecteurs. C’est surement dû à plusieurs facteurs. Le premier, c’est qu’on est arrivé à un moment clé de l’histoire de la presse. Depuis que l’information brute est disponible sur internet gratuitement et quasiment en temps réel, une demande s’est créée de lire des journaux qui traitent leurs sujets d’une manière plus déconnectée de l’actualité quotidienne, avec plus d’approfondissements, d’analyses et de reportages. C’est par exemple l’une des raisons qui expliquent le succès d’une revue comme XXI. Comme on n’est pas à fond sur l’actualité, qu’on aime les articles longs, le récit, la prise de distance avec l’information brute, je pense qu’on a nous aussi bénéficié de cette nouvelle demande. Le deuxième facteur tient à la situation de la presse sportive, qui a été encore plus que les autres bouleversée par l’arrivée d’internet. Peut-être que si on était arrivé avant internet, les choses auraient pu être compliquées pour nous. Là, le fait qu’on ne fasse pas de compte rendu de match, de résumé, a joué en notre faveur, d’autant que France Football et Onze Mondial, par exemple, sont restés assez connectés aux résultats sportifs. Enfin, troisième facteur possible de réussite, l’évolution de la façon dont la France perçoit le foot. Le fait d’arriver après la coupe du monde 1998 nous a sans doute servis, puisque depuis cette date, le foot en France s’est mis à dépasser le terrain. Ce qui tombe bien, puisque c’est précisément ce qu’on fait.

APP : Mais justement, pourquoi ne pas donner de résultats alors que dans le foot, le score du match est la finalité, ce que cherche avant tout à savoir le lecteur ?

SR : Ce n’est pas qu’on n’aime pas le résultat, mais on part du principe que quand quelqu’un lit So Foot, il a déjà les résultats. C’est comme si on faisait un magazine de météo un mois après le jour de la météo, cela n’aurait pas de sens! La personne qui achète So Foot, elle sait déjà qui a gagné tel ou tel match. Et puis, on préfère tout ce qu’il y a autour du résultat : grâce à qui on est parvenu à ce résultat, comment on est arrivé à ce résultat, quel impact il a sur le monde dans lequel les gens vivent, etc.

APP : Aviez-vous envisagé ce succès rapide ?

SR : On n’avait rien prévu, rien tablé et rien espéré non plus. Il n’y avait rien à espérer de toute façon, mis à part faire un magazine qui nous ferait marrer. On ne s’est pas dit qu’on allait vendre tant d’exemplaires, qu’il y avait un marché à prendre. Donc, on a été agréablement surpris.

APP : Comment avez-vous vu évoluer So Foot depuis 10 ans ?

SR : Au début, on faisait plutôt des blagues autour du foot, ou des articles d’opinion. Et puis, au fur et à mesure, on a réalisé que l’humour et la théorie ne suffisaient pas. Qu’il fallait parler aux acteurs du monde du football, qu’il fallait aller décrire sur place ce dont on parlait, etc. Bref, faire du terrain. Parce qu’on adore ça, et que c’est le vrai sens du journalisme. Alors on s’en est donné les moyens, en réinjectant quasiment tout l’argent qu’on gagnait dans les frais de reportages. A tel point qu’aujourd’hui, faire un article en restant au bureau, au téléphone, est devenu l’exception. En voyant le numéro de nos dix ans, on est content, car on voit le chemin parcouru. Dedans, il y a Ronaldinho, Platini, Zidane, Baggio, etc. Des personnages qu’on n’aurait pas pu avoir au début et que finalement, on a aujourd’hui. Plus difficilement que d’autres pour certains, mais on les a tous eus !

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So foot 1

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APP : Donc vous voyez ce numéro comme un aboutissement ?

SR : Non, ce n’est pas un aboutissement, c’est juste un petit coucou de passage. On a voulu dire «voilà, on existe vraiment !». Mais ce n’en est pas fini avec So Foot. Il y a encore plein de choses qu’on voudrait raconter qui ne sont pas dans ce numéro. On est content, mais ce n’est pas l’aboutissement final de ce qu’on voulait que soit So Foot au début. On n’a pas créé le magazine pour faire ce numéro-là.

APP : Depuis combien de temps planchez-vous sur l’élaboration de ce numéro spécial ?

SR : On a eu l’idée de ce numéro en octobre dernier. C’est Simon Capelli-Welter, qui, lors d’une réunion où on cherchait ce qu’on pouvait faire pour les dix ans, a trouvé cette idée. Idée très simple, mais encore fallait-il la trouver. Elle a plu à tout le monde, car le numéro dix, c’est le foot comme l’aime ici. Comme souvent à So Foot, on a donné une première impulsion dès le début, et on a réussi à caler quelques premiers sujets. Après, comme on est toujours très pris par ce qu’on fait, on a laissé un peu tomber. Puis on s’est réveillés un mois avant et on a mis les «bouchées triples». Bref, ça s’est fait dans l’urgence. Comme toujours.

APP : Suite à votre succès, pourquoi personne n’a-t-il essayé de parler du foot de la même manière que vous ?

SR : Parce que notre succès est à relativiser, sans doute. Ce n’est pas comme si on vendait un million d’exemplaires par mois. Il n’y a pas tellement d’argent à se faire en parlant de foot comme on le fait. Ce n’est pas une poule aux œufs d’or. Notre succès est bon, mais pas suffisant pour un gros groupe de presse. L’Equipe à l’habitude de vouloir écraser la concurrence en créant des magazines similaires. S’ils ne l’ont  pas fait avec nous, c’est sans doute qu’ils estiment que le jeu n’en vaut pas la chandelle, qu’on a des tirages trop faibles pour eux, que ce n’est pas assez rentable. Ou qu’ils estiment, tout simplement, que notre « ton » n’est pas très intéressant. Il faudrait leur demander, en fait.

APP : Justement, ce ne serait pas mieux, un petit peu plus de concurrence ?

SR : Si, tout à fait. Le sens de la « grande société capitaliste », c’est d’avoir des concurrents. La concurrence ne nous dérangerait pas, elle nous stimulerait, elle nous donnerait envie d’être plus original, plus ambitieux. Souvent, dans des villes, il y a pleins de boulangeries dans le même quartier. Et c’est souvent dans ce quartier qu’on trouve le meilleur pain. On peut donc penser qu’avec plusieurs journaux similaires, le niveau serait plus élevé.

APP : Est-ce vrai qu’avant d’être des collègues, vous êtes une bande de potes ?

SR : Oui, c’est vrai. Pendant trois ans, on ne s’est pas du tout payé. Et pour que des gens travaillent ensemble sans se payer, c’est qu’ils y trouvent leur compte humainement. Quand on crée des choses en partant de rien, ça soude des liens. Cela a créé un noyau dur de gens qui sont maintenant des amis. Et puis à So Foot, on ne vient pas pour être riche et faire carrière. En gros, soit tu t’entends bien avec les gens, tu es content d’écrire des articles et c’est pour ça que les nouveaux qui arrivent deviennent des potes. Soit tu n’es pas content et tu vas voir ailleurs (sic). Ça arrive à certains d’entre nous de partir en week-end, en vacances ensemble, on va boire des coups ensemble, on fait la fête ensemble. L’idée, c’est de partager des choses fortes. Le truc qui ne trompe pas, c’est que souvent, on part faire des reportages à deux. Ça coute deux fois plus cher, et la pige est divisée par deux entre les deux journalistes. Donc c’est un très mauvais calcul, pour le magazine, et pour le journaliste. Mais on le fait quand même, parce qu’on est des gars qui voulons partager des moments de vie avant de faire un métier. C’est quand même plus marrant de partir trois jours avec un pote à l’autre bout du monde que de partir tout seul.

APP : Et ce n’est pas trop dur de travailler avec ses amis ?

SR : Non, pas du tout. C’est de bosser avec des gens qui ne sont pas ses potes qui doit être dur. Moi, je n’aimerais pas travailler avec des gens que je n’aime pas. Ici il y a très peu de concurrence entre les gens : quand quelqu’un passe des coups de téléphone pour un article, il se fait aider par les autres. C’est un peu bisounours ce que je raconte, mais c’est vrai. A So Foot, il y a très peu d’enjeux d’entreprises, de gens qui veulent gagner le plus d’argent possible ou être directeur de ceci ou chef de cela. On est déconnectés de ce genre de questions. On n’est jamais que des Guignols qui faisons un magazine de foot, on ne va quand même pas se prendre au sérieux. Pourquoi se prendre au sérieux et jouer à l’entreprise ? C’est vraiment l’anti truc à faire. De toute façon, ici c’est simple : on peut être chef, ce n’est pas pour ça qu’on ne va pas porter des caisses de magazines quand ils arrivent. Et tu peux ne pas être chef, ce n’est pas pour ça que tu ne vas pas prendre de décisions ou ne pas dire ce que tu penses.

APP : Quand on lit vos magazines, vous donnez l’impression d’être nostalgique du football d’avant. Est-ce vrai ?

SR : Pas forcément, même si je pense que le foot, c’est d’abord de la nostalgie. C’est l’enfance, donc forcément, c’est des souvenirs d’une certaine époque. Mais l’idée n’est pas de dire que le foot était mieux avant, car aujourd’hui, ça joue beaucoup mieux que ça ne jouait à l’époque.  Mais on cherche à dire que le foot, c’est des souvenirs, des trajectoires, des moments qui rythment la vie et qu’on a envie de raconter car c’est important pour nous, individuellement. Et puis tout le monde n’a pas la même nostalgie de la même époque : il y a ici des types qui ont quinze ans et d’autres, cinquante ans : ils n’ont pas les mêmes références. Il y a des mecs qui n’ont jamais vu jouer Platini, d’autres qui ont à peine vu jouer Zidane. Cela nous préserve d’un certain encroûtement.

APP : Quand vous allez faire une interview du regretté Ratko Butorovic, dans le fin fond de la Serbie, certes, il ne fait pas être sérieux, mais il faut surtout être un peu fou, aussi, non ?

SR : En fait, il faut aimer « l’aventure ». Je mets des guillemets à aventure, parce que bon, c’est pas la Syrie non plus. Disons qu’il faut être curieux et avoir envie de satisfaire sa curiosité. Parfois, on entend parler de certaines personnes et on se dit : «lui, c’est quelqu’un qu’on a envie de découvrir». Et s’il veut bien, on va le voir et on raconte son histoire. Tout simplement. Chaque interview est un moment de vie. On essaye d’être dans les interviews avec les gens comme on serait avec eux dans la vie. Pour nous, une bonne interview, c’est avant tout une discussion. On oublie l’exercice.

APP : Selon l’OJD, vous êtes la seule parution sportive à afficher des résultats de ventes en amélioration constante. Comment expliquez cela ?

SR : Et oui ! (l’air jubilatoire). C’est par rapport à tout ce qu’on a dit précédemment. On est à une époque où les gens n’ont plus envie de lire que Bastia a battu Ajaccio, mais ils veulent lire ce qu’est le foot à Bastia et ce qu’est le foot à Ajaccio. Nous, c’est ce qu’on fait et apparemment, c’est ce qui plait aux lecteurs. Par ailleurs, notre magazine est fait avec beaucoup d’amour, et je pense ça se sent. J’aime à penser que lorsque les gens nous lisent, ils sentent que les articles sont écrits avec plaisir. Qu’on ne fait pas juste le métier, mais qu’on s’amuse.

APP : Comment voyez-vous So Foot dans dix ans ?

SR : Aucune idée. Je ne peux pas répondre. Ça dépend des personnes qui le feront. J’espère que ce ne sera plus la même équipe, car on sera devenus vieux. Et un joueur de vingt ans et un journaliste de soixante ans n’ont pas forcément beaucoup de choses à se dire. Il faut faire attention à bien réussir le renouvellement des générations.

Merci à Stéphane Régy pour l’entretien et découvrez également 10 ans de succès de So Foot

Auteur : Antoine Raguin

Antoine, aspirant journaliste, amoureux de football et de sports en général et nostalgique de Zizou.

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