Souvenirs de Mondial : France / Sénégal 2002, trêve de naïveté

17
avril
2018

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Catégorie : Coupe du Monde 2018

Papa-Bouba-Diop-Senegal2002

Les Coupes du Monde sont des compétitions à part. De par leur caractère fédérateur et universel, elles constituent une expérience de vie très personnelle pour chacun d’entre nous. Tout le monde, passionné de foot ou non, se souvient d’au moins un match de chaque Coupe du Monde qui l’a marqué. L’équipe d’APP a alors choisi de vous raconter « ses » matchs de Coupe de Monde. Aujourd’hui on s’intéresse au match France-Sénégal du mondial de 2002, qui constitue à ce jour l’unique confrontation entre les deux nations.

Tous ensemble

A tout juste 12 ans, les récents sacres des Bleus lors de la Coupe du Monde 98, de la Coupe des Confédérations 2001 et de l’Euro 2000 m’ont convaincu de la suprématie de l’Équipe de France. D’autant que la sélection de Roger Lemerre a pris l’habitude de coller des raclées à ses adversaires lors des matchs amicaux. En mars 2002, l’Écosse vient en prendre 5 au Stade de France. L’année précédente, l’Algérie, le Mexique, le Japon et même le Portugal ont subi un sort similaire. Pour ma défense, à 11 ans, on a une culture footballistique limitée. Tout juste les matchs de préparation au mondial 2002 face à la Russie (0-0) et la Belgique (défaite 2-1) me servent d’avertissement. Je les vis comme un épiphénomène, persuadé que les Bleus en gardent sous le pied pour mieux briller pendant la compétition.

 

France-Senegal-WC2002

 

Je ne suis pas le seul à porter un œil idyllique sur l’Équipe de France. La France entière est convaincue de la puissance de son équipe et adule ses joueurs. Aux yeux des français, Zidane, Barthez, Dessailly, Thuram, Blanc, Henry, Trezeguet, Wiltord et consorts font partie, à juste titre, des meilleurs footballeurs internationaux. Personne ne les imagine chuter face au Sénégal, au Danemark ou à l’Uruguay, qui seront leurs adversaires en phase de poules lors de la Coupe du Monde 2002 en Corée du Sud et au Japon. C’est donc un pays à l’unisson derrière son équipe qui aborde la compétition. D’autant qu’à l’époque, il n’est pas coutumier de supporter une autre équipe nationale que celle de son pays. Aujourd’hui, c’est l’inverse. Beaucoup seraient prêts à engager un généalogiste pour se trouver des ancêtres italiens, espagnols ou brésiliens et justifier le port de survêtements à l’effigie d’une autre nation que la leur. Quelques semaines avant la Coupe du Monde, l’unité derrière l’Équipe de France est marquée par le titre de Johnny Halliday « Tous ensemble ». Le chanteur y clame la fierté des français quant à leur équipe nationale et exhorte les Bleus à se sublimer pendant la compétition, le tout en insistant sur le pouvoir fédérateur de cette équipe.

L’ombre d’un doute

A cette époque, l’Équipe de France traverse la meilleure période de son histoire et j’ai alors l’impression que cette domination sur le football international ne pourra pas s’arrêter. A mes yeux,  c’est une machine à gagner redoutée de toutes les autres nations et elle le restera. Pourtant, à cinq jours du début du mondial, les perspectives s’assombrissent. Lors du dernier match de préparation, Zidane se blesse à la cuisse. Une déchirure du quadriceps qui vient remettre en cause sa participation à la compétition puisqu’elle nécessite 2 à 3 semaines de convalescence. Pour moi, cette blessure n’hypothèque pas les chances des Bleus au mondial.  Zidane est la star de l’équipe mais d’un point de vue tactique, technique et mental, je n’ai pas vraiment conscience de ce que son absence implique. Dans mon esprit de gamin de 12 ans, Zidane reviendra en temps et en heure pour magnifier l’équipe qui fera le job en attendant.

Vient alors le match d’ouverture, sans Zidane donc. Les Bleus ouvrent la compétition face au Sénégal, qui participe à sa première Coupe du Monde, auréolés de leur titre de champions du monde gagné 4 ans plus tôt. Le match se déroule à une heure inhabituelle, en tout début d’après-midi, en raison du décalage horaire. La première demi-heure est une véritable désillusion. Sans leur maître à jouer, les Bleus ne produisent pas de jeu et leur possession de balle est stérile. Pire, ils s’exposent aux contres du Sénégal qui, sous la houlette du français Bruno Metsu, joue avec une défense de fer et un milieu de terrain renforcé par peur de prendre une rouste. A tel point que le Sénégal ouvre le score à la demi-heure de jeu grâce au milieu du RC Lens Papa Bouba Diop. Un nom qui m’avait bien fait marrer tout au long de la saison 2001/2002 mais qui, tout d’un coup, me fait beaucoup moins rire. Le but intervient tôt dans le match et je me persuade que les Bleus vont marquer et remporter cette première rencontre. Malgré des tentatives laborieuses et infructueuses de Trezeguet, Henry ou Djorkaeff, qui peine à remplacer Zizou, il n’en sera rien. Le match se termine et la France est moquée dans le monde entier. Pour la première fois, et même si je considère ce match comme un accident, l’Équipe de France me chagrine et je commence à douter de son destin dans la compétition. Et pour la suite aussi.

 

Senegal-WC2002

 

Signes extérieurs de richesse

Comment cette équipe, si solide depuis 4 ans, a pu faillir de la sorte ? Malgré l’absence de Zizou et tout le respect qu’il fallait avoir pour cette équipe du Sénégal, ce match paraissait largement à la portée des Bleus, qui n’ont offert qu’une réaction confuse au but des Lions de la Teranga. Les explications sont à chercher sur le terrain en premier lieu. Les Bleus sont apparus sans repères et sans imagination et ont manqué de détermination, c’est un fait.

Au-delà de cet aspect, ma réflexion de jeune ado m’a conduit à penser que les causes de cet échec se trouvaient hors du terrain. Depuis les succès consécutifs en 98 et 2000, impossible d’allumer sa télévision sans tomber sur un joueur de l’Équipe de France ou bien d’acheter un pot de Nutella sans devoir en acheter un deuxième pour collectionner des verres à l’effigie des Bleus. Ce match et les deux qui l’ont suivi agissent pour moi comme une prise de conscience : les joueurs de l’Équipe de France, si vaillants à mes yeux, cherchent à tirer profit de leurs succès et de leur notoriété pour rentabiliser leurs carrières, en s’abandonnant à des activités extra sportives peu reluisantes bien que lucratives. Avec les espoirs de qualification des français, c’est une part de mon insouciance quant au football qui s’évapore. Jusqu’alors, j’imaginais, plein de naïveté, que les footballeurs ne pratiquaient ce métier que par passion et pour les valeurs de dépassement de soi que représente le sport, qu’ils pensaient au foot, à leur club et à leur équipe nationale matin, midi et soir, que seule leur progression les intéressait, que la victoire était leur seul maître mot. Avec amertume et déception, je découvre que foot et business copulent, parfois au détriment des performances sportives, et c’est toute mon admiration pour l’Équipe de France qui bat sérieusement de l’aile. Dans la chanson « Signes extérieurs de richesse », Johnny Halliday, décidément intimement lié aux Bleus de 2002, se plaint d’être bientôt soumis à l’impôt de solidarité sur la fortune (ISF) du fait des revenus liés à son succès. Un discours qui fait écho à l’état d’esprit d’une partie des footballeurs qui, malgré des qualités sportives et humaines, ont une vision capitalistique de leur statut au détriment du football. Un état de fait qui, jusqu’à ce début de mondial 2002, m’avait échappé.

Ce France-Sénégal est un échec sportif retentissant pour le football français. Il faudra d’ailleurs plusieurs années à l’Équipe de France pour retrouver une sélection compétitive. Pour moi, c’est désormais un regard incrédule que je porterai sur cette équipe et ses incantations envers les français. C’est aussi la fin d’une vision candide du football. Un tournant dans ma passion pour le ballon rond qui me conduira à toujours considérer que le foot doit d’abord être porteur de valeurs humaines et que son mariage avec l’économie et la finance outrancière est une forme de déviance. Depuis et pour toujours, ce sont les émanations populaires du football qui feront sens à mes yeux.

 

Crédits Photos : Senegal-Football.com

Auteur : Pierre Foucault

Le cœur noyé dans la sueur de Mamadou Niang, c'est enivré par la douceur d'Andrea Pirlo, bercé au jeu à la nantaise et fasciné par le couloir d'Highbury que j'ai commencé à flirter avec le foot.

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