Sans excès, point de passion

09
novembre
2017

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Catégorie : Dossiers supporters / Editos

banderole-saint-etienne

La semaine dernière, c’est à une véritable avalanche d’évènements questionnant la passion et ses excès dans le monde du foot à laquelle nous avons assistée. Du coup de pied d’Evra à un supporter descendu sur la pelouse à Guimaraes à l’envahissement de terrain à Geoffroy Guichard après le cinquième but lyonnais et la célébration emplie de chambrage de Nabil Fekir en passant par les banderoles et noms d’oiseaux destinés à Patrice Evra dans les Virages du Vélodrome lors de la large victoire face au Stade Malherbe de Caen, les éléments n’ont pas manqué pour mettre dans la lumière la question des excès de la passion.

S’érigeant en véritables petits procureurs, nombreux sont les observateurs voire les dirigeants (le communiqué de presse de l’OM après le coup de pied d’Evra par exemple) à nous avoir expliqués en long, en large et en travers à quel point la passion ne devait pas engendrer d’excès, qu’elle devait demeurer calme et douce et ne jamais déborder. A les écouter, la passion, ce fleuve rugissant et farouche, devrait se transformer en ruisseau gentillet ne sortant jamais de son lit sous peine d’être clouée au pilori. Gare à ceux qui font preuve de passion et cède à ses excès, ils sont tout de suite traités de pseudo-supporters et autres balivernes. L’échafaud médiatique, des dirigeants et des instances n’est jamais loin et c’est avec une délectation morbide que tous ces commentateurs se saisissent du moindre excès pour condamner sans réserve. Je crois, pourtant, que les excès sont consubstantiels de la passion, que sans ceux-ci, il ne s’agit dès lors plus de passion mais d’autre chose, bien plus fade.

De la passion

Avant d’aller plus en avant dans mon explication, il m’est, je crois, nécessaire de repartir de la double acception du terme passion et que ceux qui s’évertuent à jacter sur les excès semblent avoir oublié – en supposant qu’ils l’aient jamais connue. Il y a bien évidemment le sens premier, le plus évident, celui que tout le monde connaît : la passion est ce très fort intérêt porté à une chose et qui induit une sorte de ferveur. Sur cela tout le monde est d’accord. Il y a néanmoins une autre acception que beaucoup oublient et qui découle directement de l’étymologie du terme passion. Celui-ci découle en effet du latin passio (« action de supporter, souffrance, maladie, indisposition, ‘passion’, affection, perturbation, morale, accident, passivité ») lui-même issu du verbe patior signifiant « souffrir, éprouver, endurer » mettant l’accent sur la passivité de l’individu qui subit telle ou telle situation.

La passion ne saurait donc être l’une ou l’autre et cet amalgame ambivalent et explosif se trouve merveilleusement symbolisé dans la Bible avec la passion du Christ qui est tout à la fois la souffrance face à la crucifixion mais également l’amour porté aux Hommes. C’est en cela que la passion est une notion particulièrement intéressante puisque, bien que les deux définitions semblent de prime abord s’opposer, ces deux acceptions différentes se nourrissent mutuellement. C’est précisément parce qu’un élément, une chose, une personne, bref un objet est sujet à la passion au sens de la ferveur qu’il fait souffrir. Si l’on oublie ces deux définitions il est absolument impossible de comprendre pourquoi les excès sont consubstantiels à la passion.

Acceptez la passion telle qu’elle est ou rejetez-là en bloc

Ces quelques considérations linguistiques et philosophiques terminées, recentrons-nous sur le football et les évènements de la semaine dernière. Le cas du Chaudron dimanche soir est particulièrement intéressant à mes yeux en cela qu’il donne à voir la conjonction des deux définitions suscitées. L’excès de dimanche soir constitué par l’envahissement de terrain est un acte de passion pure selon moi. C’est précisément parce que les supporters Verts sont fous de leur équipe et font preuve d’une ferveur magnifique – ainsi qu’en ont témoigné les superbes tifos que la LFP et ses petits procureurs pleins de naphtaline semblent ne pas avoir compris (la référence au film La Haine échappant sans doute à ces pauvres personnes) – qu’ils ont autant souffert de l’humiliation subie dimanche soir et ont fini par pénétrer sur la pelouse. Cet excès est à déplorer mais, au risque de choquer, je crois qu’il est important de rappeler que cet envahissement n’a entrainé aucune blessure et est très vite rentré dans l’ordre. Cet envahissement de terrain ainsi que la banderole déployée au centre d’entrainement (en tête de ce papier) sont des moments de passion pure.

De la même manière, l’ensemble de ce qu’il convient désormais d’appeler l’affaire Evra a été un puissant révélateur, bien que de manière plus diffuse qu’à Saint-Etienne, de cette passion aux excès nécessaires – au sens philosophique du terme, à savoir ce qui ne peut pas ne pas être ou être autrement – du public phocéen. D’aucuns ont traité de pseudo-supporter la personne qui est descendu sur la pelouse après que des insultes à l’égard d’Evra aient fusé depuis les tribunes. Là encore, comme dans le cas de l’envahissement de terrain à Saint-Etienne, en se fiant aux diverses images et vidéos on constate assez rapidement que ladite personne n’est pas descendue pour en découdre ou frapper Evra. Il faut certes condamner le fait de descendre sur le terrain mais arrêtons donc de vouloir faire de cette personne l’équivalent d’un membre du grand banditisme ou je ne sais quelle foutaise. Dimanche après-midi, alors que le mistral soufflait fort sur Marseille, Evra a dû avoir les oreilles qui ont sifflé plus fort encore au vu de la banderole déployée par les Ultras et des chants l’appelant à essayer la sodomie émanant des deux Virages. Certains diront qu’il s’agit là d’excès scandaleux, je suis bien plus enclin à y voir un peuple amoureux de son club et usé de voir un imposteur le salir vidéo après vidéo avant de lever le pied sur l’un des leurs. Il est d’ailleurs assez symbolique que les deux publics dont on a critiqué les excès la semaine dernière sont sans doute les deux plus chauds et fervents de Ligue 1, cette même Ligue 1 qui, par l’intermédiaire de la LFP, se gargarise des ambiances survoltées au Vélodrome ou dans le Chaudron en intégrant les images de fumigènes (qu’elle réprime durement par ailleurs) à ses clips promotionnels. Au bal des Tartuffe, dirigeants de la LFP et Jacques-Henri Eyraud ne seraient sans doute pas les derniers. « Rien de grand ne s’est fait sans passion » disait Hegel et je suis pleinement en phase avec sa phrase. Souffrez donc notre passion avec nos excès. Nous ne nous en départirons pas.

 

banderole Evra

Auteur : Marwen Belkaïd

Qui a dit que le foot et la culture étaient antinomiques ? Mon (humble) ambition est de réunir Camus, Jaurès et Shankly et de montrer que non le foot n'est pas un monde de débiles et de brutes

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