Rémunérations des footballeurs ou l’hypocrisie derrière le mythe (3/3): arracher les masques

08
mars
2018

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Catégorie : Dossiers / Dossiers APP

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Le miroir tendu

 

Dans toutes les sphères de la société ou presque, il est de bon ton de dire que le football est un monde devenu fou, un secteur en sécession du reste de la société. Médias et politiciens s’adonnent souvent à leur sport favori dès qu’il s’agit d’évoquer le football professionnel. Ne reculant devant aucune outrance ni démagogie les voilà qui n’hésitent pas à taper en choeur sur le football pour mieux dire à quel point il incarne les dérives de l’époque. Nombreux sont en effet ceux qui expliquent à longueur de journées que le football n’est qu’une excroissance monstrueuse du système politico-économique dans lequel nous vivons. De la même manière, sur la question des rémunérations, des arguments semblables sont répétés jusqu’à la nausée : le football est complètement fou, il donne des sommes mirobolantes à des joueurs qui ne méritent pas ça et n’apportent rien à la société. Il est confortable de se dire cela, de rejeter tous les maux de notre société sur le football, de dire que c’est lui qui contamine la société et pas l’inverse. Il est peut-être confortable de se dire cela mais affirmer cela c’est surtout faire la preuve d’une mauvaise foi inouïe. Je suis de ceux qui considèrent que le football n’est pas une forme d’excroissance monstrueuse du système en place mais bien plus son reflet. Plus précisément je crois que le football tend un miroir à la société. Bien sûr, le miroir peut être parfois déformant – comme sur la question des inégalités salariales particulièrement marquées dans le foot – mais quand bien même il l’est par moments, le foot permet de voir la société dans laquelle nous vivons.

Les rémunérations délirantes de certaines stars du ballon rond ne sont pas le fruit d’une sécession financière ou je ne sais quelle fadaise mais bien le fruit d’un long processus parti du système économique en place et qui a fini par contaminer le football. Le capitalisme néolibéral financiarisé a engendré le foot business et tout ce que nous voyons aujourd’hui. Il serait malhonnête d’inverser la causalité des choses. C’est parce que le néolibéralisme s’est imposé que le foot s’est transformé en ce sens et pas l’inverse. Il faudrait être sacrément culotté pour affirmer que c’est du foot qu’est né le modèle économique qui régit la planète. Le foot n’est pas le Frankenstein – comprenez le monstre engendré par le système mais qui le dépasse largement – du néolibéralisme, il est simplement son alter ego, son symptôme peut-être le plus éclatant. Si l’on voulait être provocant on pourrait même dire que le football est plus juste que la société dans laquelle nous vivons puisque ce sont une partie des travailleurs qui récupèrent une part non négligeable des revenus générés. A-t-on déjà vu un ingénieur, même le plus génialissime qui soit, gagner plus que Carlos Ghosn ? A-t-on déjà vu un travailleur toucher une part plus importante que l’actionnaire principal sur les revenus générés par l’entreprise ? La réponse à ses deux questions est évidemment négative. Le monde dans lequel nous vivons est cruel et injuste, vouloir faire croire que seul le foot l’est est une manœuvre minable et pathétique qui répond à des objectifs plus larges.

Attaquer le système, pas le symptôme

 

J’ai évoqué l’hypocrisie de ceux qui défendent le néolibéralisme tout le temps sauf lorsqu’il s’agit du foot mais on pourrait me rétorquer, à raison, que parmi les critiques de ces rémunérations conséquentes se trouvent beaucoup de personnes opposées au néolibéralisme voire au système capitaliste. Cela est vrai et c’est une discussion que j’ai souvent eue avec des amis. Néanmoins, même dans ce cas précis, il me semble que concentrer ses critiques sur le simple football est à la fois une erreur de jugement et une erreur stratégique. Je le disais plus haut, le football est un miroir tendu à la société, non pas un secteur en sécession et je suis convaincu que la seule manière de réellement faire changer le système économique est de s’attaquer au niveau systémique, de lutter contre les superstructures et non pas de se perdre dans des batailles sectorielles dans lesquelles il est compliqué de faire converger les masses. D’aucuns affirment que faire tomber le totem que représente le foot permettra de faire changer les choses à plus grande échelle mais je ne crois pas, là encore, que la causalité des choses ainsi définies soit la bonne. Il me semble que les puissants et les dominants de notre société ont pleinement intégré à quel point critiquer le football pouvait leur servir et quand on connait la faculté du capitalisme à phagocyter les choses qui lui sont opposées, il y a largement de quoi se dire que faire tomber le football ne contribuera qu’à renforcer la caste qui s’est opportunément mis du côté de l’indignation.

Je crois bien plutôt que c’est en changeant le système que l’on changera le football et non pas l’inverse. Je suis même persuadé que c’est en se servant du football que l’on peut s’attaquer au système néolibéral économiquement et autoritaire politiquement qui se met en place. La lutte pour les libertés des Ultras pourrait être un merveilleux exemple de convergence des luttes. Plutôt que participer à la caricature du football, une critique de gauche de la société actuelle ferait bien de s’appuyer sur ce sport qui reste populaire et prolétaire dans ses fondements. Certes, celui-ci tend à se transformer en spectacle parfois indécent mais le cœur du football dans notre pays est constitué par le football amateur et ses très nombreux licenciés. Tous ces clubs amateurs participent à la cohésion de la société et sont pour beaucoup l’ultime figure de la République, de la Res Publica, de la chose commune. Quand les services publics ont déserté, que l’Etat se fiche des populations les plus dominés, que la caste au pouvoir s’enrichit sans scrupule aucun, que République n’est plus que le nom d’une rue, d’une avenue, d’une place ou d’une station de métro alors le football a pleinement son rôle à jouer. Il n’est d’ailleurs pas innocent que les entraineurs de clubs amateurs soient placés sous le vocable d’animateur. C’est une véritable mission sociale que mènent ces rallumeurs d’étoiles, souvent bénévoles, les mercredi après-midi et les week-ends.

 

Arracher les masques

 

Revenons, pour terminer, aux hypocrites qui s’insurgent des pratiques ayant cours dans le football tout en étant totalement acquis au capitalisme néolibéral financiarisé. Je le disais précédemment cette hypocrisie et cette tartufferie ne sont pas le fruit du hasard mais bien au contraire un outil servant un autre but. En s’offusquant de pratiques qu’ils défendent par ailleurs, les membres de cette coterie ne font rien d’autre qu’étaler leur mépris de classe. Il est grand temps de leur arracher leurs masques et de montrer à la face du monde pourquoi ils sont opportunément critiques du foot business. Je l’expliquais plus haut, le football, dans son fondement, est populaire et c’est cela qu’ils attaquent en l’attaquant. Ils n’ont que faire que tel ou tel joueur gagne des sommes mirobolantes – leurs amis ou eux-mêmes gagnent tout autant d’argent. Ce à quoi ils s’attaquent derrière le football, c’est aux classes les plus populaires et dominées de notre société. Des Ultras aux quatre coins de France chaque week-end aux nombreuses personnes, de tout âge, licenciées et qui jouent sur les terrains de notre pays, le foot ne saurait se départir de son substrat populaire. L’expulser c’est le tuer. Ce qui intéresse les vautours n’est pas de mettre fin au foot business – qui pratique des méthodes qu’ils défendent par ailleurs – mais bien de mettre fin à l’attrait populaire des masses pour ce sport. Quand cela sera fait, ils se pavaneront dans les loges des stades pour manger des petits fours et conclure des contrats.

Marcelo Bielsa a l’habitude de dire que les footballeurs n’ont pas de droit et que des devoirs parce qu’ils sont souvent les seuls moments de joie de tout un pan de la société. Cette ferveur, ces rassemblements populaires c’est contre ça que la caste lutte et ferraille. Le salaire de Ronaldo ou Messi ne l’intéresse pas réellement en eux-mêmes, la seule chose que ses membres espèrent c’est dégoûter les masses de ce sport. « Ils passés de gosses mal éduqués à vedettes richissimes, sans préparation ». Ces mots sont ceux de François Hollande dans Un président ne devrait pas dire ça et ils s’adressent aux footballeurs passés des cités les plus délaissées de notre pays à la starification grâce au foot. C’est aussi ce mépris de classe que dissimule la haine du foot qu’ils ont. Parce que dans notre pays où les déterminismes sociaux sont encore très puissants, où l’école ne remplit pas son rôle d’ascenseur social, ou le poids du réseau et du piston est très lourd, le sport de haut niveau en général et le football en particulier restent parmi les derniers domaines qui permet une élévation sociale soudaine, qui ne se soucie pas de savoir de qui vous êtes le fils ou de la couleur de votre peau. Si le sport en général et le foot en particulier jouent encore ce rôle, c’est parce que le terrain ne ment pas. Votre père a beau être un notable, si vous êtes mauvais vous ne jouerez jamais à haut niveau. Leur mépris de classe et leur haine est finalement dirigée contre la glorieuse incertitude du sport. Ce qui les dérange n’est pas le foot business mais bien que dans le foot tout ne soit pas écrit d’avance, que dans le foot il y ait toujours une alternative, en bref que dans le foot leur logique déterministe et autoritaire ne puisse pas s’imposer durablement. Leur lutte n’est pas dirigée contre des salaires trop élevés mais est bel et bien une lutte politique, celle qui vise à mettre au pas les classes populaires y compris dans leurs passions et à montrer qu’on ne tolérera pas de domaines où structurellement les privilèges sociaux n’ont plus aucune incidence. « Je me révolte donc nous sommes » écrivait Camus dans L’Homme révolté. Révoltons-nous, il est plus que temps.

Auteur : Marwen Belkaïd

Qui a dit que le foot et la culture étaient antinomiques ? Mon (humble) ambition est de réunir Camus, Jaurès et Shankly et de montrer que non le foot n'est pas un monde de débiles et de brutes

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