Rémunérations des footballeurs ou l’hypocrisie derrière le mythe (2/3): au royaume de la démagogie

07
mars
2018

Auteur :

Catégorie : Dossiers

une-rémunérations-ligue 1

Boucs émissaires et diversion

 

Parler de démagogie revient à dire que le football est instrumentalisé par des apprenti-sorciers politiciens qui tentent de diriger la colère du peuple vers une catégorie spécifique de personnes. Nous avons à l’heure actuelle un parfait exemple de cette logique avec les cheminots jetés en pâture par le gouvernement pour justifier sa réforme – son démantèlement plutôt – de la SNCF. Dans le cas des footballeurs la logique est plus large que pour justifier telle ou telle réforme. Dans La Violence et le sacré, René Girard met bien en évidence la dynamique qui pousse à la création de bouc émissaire, ceux qu’il appelle les victimes sacrificielles. Il rapproche cette figure de celle du pharmakos. Qu’est-ce qu’un pharmakos ? Dans la Grèce Antique, il était une personne qui représente à la fois le poison et le remède. Concrètement il s’agissait de faire parader le pharmakos dans la ville afin qu’il draine tous les éléments négatifs avant d’être expulsé de la cité. Finalement, il agit comme une forme de paratonnerre puisqu’il attire à lui toutes les choses néfastes afin d’éviter à la cité de subir le courroux divin. A ce titre Œdipe fait figure de modèle puisqu’après s’être crevé les yeux il s’enfuit de Thèbes pour lui éviter de subir la malédiction qui lui est promise. Il ne me parait pas absurde de dire qu’aujourd’hui les footballeurs sont une forme de pharmakos collectif.

Il faut dire que les médias – généralistes – ont bien préparé le terrain à cette offensive démagogique de grande ampleur. Des émissions comme Quotidien (ou son ancêtre Le Petit journal) n’ont eu de cesse de présenter le footballeur comme un abruti fini devenu millionnaire comme par magie. On ne compte plus les séquence, aux relents parfois xénophobes, se moquant au choix de la langue de bois des entraineurs, de leur mauvais accent français dans le cas des étrangers ou des déclarations parfois drôles de certains joueurs. Il est en effet plus facile de diriger le courroux populaire, dans un élan de démagogie dont les politiciens ont le secret, vers les footballeurs présentés comme des privilégiés ne méritant pas ce qu’ils ont. A l’heure où les inégalités ne cessent de s’accroître et où le choix de l’exécutif est clairement le capital contre le travail, jeter en pâture les footballeurs pour mieux dissimuler les scandales de la politique menée est la stratégie qui semble avoir été décidée en haut lieu.

Les arbres et la forêt

 

On peut céder à la communication des puissants et clouer au pilori l’ensemble des footballeurs sans vraiment réfléchir. Cette position est aisée et confortable. On peut aussi, mais cela demande un peu plus de réflexion et sans doute de courage, vouloir aller un peu plus loin et arrêter de s’agiter comme les lapins devant les phares en face des rémunérations des superstars du foot qui peuvent donner le tournis j’en conviens. De la même manière qu’il existe une petite caste de dominants et de possédants dans la société, le football est un monde cruellement inégalitaire. Mettre la focale sur les plus gros salaires permet d’occulter opportunément le fait que lesdits gros salaires sont bien plus l’exception que la norme dans le monde du foot et que la plupart des footballeurs – qui sont eux aussi passés par les privations durant leur période de formation – ne touchent pas les salaires mirobolants que l’on nous rabâche à longueur de journées dans les médias. Cédons à la démagogie et au simplisme mais ne disons surtout pas les choses. Face à la réalité adoptons plutôt la position du parti du Réel. Voilà ce que doivent se dire les contempteurs les plus farouches. Plutôt que regarder les faits, ceux-ci préfèrent se complaire dans un Réel fantasmé, idéel au sein duquel tous les footballeurs professionnels seraient des multimillionnaires et des nababs.

Pourtant, une petite minorité de joueurs, en France, se partage la grande majorité des revenus (selon Pierre Rondeau moins de 25% des joueurs touchent plus de 80% des salaires) ce qui fait du football un domaine bien plus inégalitaire que le reste de la société. Derrière les arbres stars se cachent en réalité une forêt massive de joueurs ne touchant pas des salaires mirobolants mais qui sont soumis aux mêmes contingences que ceux qui, avec leurs salaires élevés, sont à l’abri pour plusieurs générations. Rappelons, en effet, que la carrière d’un joueur de foot ne dépasse pas les dix ans, parfois les quinze pour ceux à la longévité la plus grande et que bon nombre d’anciens footballeurs professionnels sont ruinés quelques années après la fin de leur carrière sans avoir la moindre formation pour rebondir ce qui rend la reconversion très difficile. Derrière les généraux bien en vue, il y a toute une armée de fantassins qui ont des risques non négligeables de se retrouver sur la paille à plus ou moins long terme. Et encore, il est ici question de joueurs moyens de Ligue 1 ou Ligue 2. Dès lors que l’on s’intéresse au National – où un certain nombre de clubs sont professionnels – la situation se dégrade encore plus tant les salaires sont peu élevés et les déplacements tout aussi lointains que pour des clubs de Ligue 1 sans les moyens qui vont avec. Pour une infime minorité de footballeurs, ce sport est assurément un moyen d’enrichissement conséquent mais pour une très grande majorité, la vie n’est pas aussi simple et privilégiée que ce que l’on essaye de nous faire croire à longueur de temps.

Le paroxysme néolibéral

 

Ce qu’il y a de plus drôle – ou d’effrayant au choix – dans les critiques émises à l’égard des rémunérations des footballeurs est assurément le fait qu’une bonne part d’entre elles émanent de personnes totalement acquises au système économique global actuellement en place. Les mêmes personnes qui ne trouvent rien à redire à l’extension du capitalisme néolibéral financiarisé trouvent tout à coup odieux et scandaleux que la même logique s’applique au football. Pourtant, le monde du football ne fait qu’appliquer les lois du marché si chères à tous les éditorialistes qui se succèdent sur les plateaux télé, les mêmes qui sont choqués par la rémunération de tel ou tel joueur. Il est d’ailleurs assez significatif de voir que les débats qui peuvent avoir lieu en long, en large et en travers à propos de la rémunération des footballeurs ont subitement disparu pendant un temps lorsque Mediapart et ses partenaires ont révélé les Football leaks. Il faut dire que cette affaire ne concernait pas simplement les rémunérations mais bien plus l’évasion fiscale, sujet qu’il faut prestement mettre sous le tapis pour lesdits folliculaires.  Se pâmer des théories néolibérales dès qu’il s’agit de baisser les impôts des plus riches ou de casser les services publics mais s’insurger de leur application concrète dans le monde du foot, voilà une bien curieuse manière de faire preuve de cohérence. En réalité, nous y reviendrons en dernière partie, je suis intimement persuadé que ce deux poids deux mesures dissimulent quelque chose de bien plus profond.

Il y a, il faut bien le dire, une certaine ironie à critiquer les rémunérations gargantuesques de certains footballeurs tout en défendant les principes économiques qui aboutissent à de telles rémunérations. Parce que, finalement, lorsque l’on est pour l’économie de marché et le néolibéralisme a tout crin, a-t-on vraiment le droit de s’insurger contre lesdites rémunérations ? Si l’on est en faveur du marché libre et que l’on est en accord avec la fumeuse notion de mérite, il est assez singulier de s’étonner devant les salaires des superstars du foot. Celles-ci génèrent en effet des revenus pour leur club et/ou leur sponsor et touchent donc en retour une juteuse compensation. Si Dieu se rit réellement des Hommes qui déplorent les effets dont ils chérissent les causes selon la si belle phrase de Bossuet, tendons l’oreille il y a de fortes chances que nous l’entendions rire à gorge déployée de ces Tartuffe cupides et rongés par l’hypocrisie. Le temps est venu de leur arracher leurs masques, de déchirer le voile derrière ils se dissimulent, de rendre le roi nu pour montrer à quel point il est moche à voir.

Auteur : Marwen Belkaïd

Qui a dit que le foot et la culture étaient antinomiques ? Mon (humble) ambition est de réunir Camus, Jaurès et Shankly et de montrer que non le foot n'est pas un monde de débiles et de brutes

Vous avez aimé cet article ? Partagez-le !

Les derniers articles de la catégorie Dossiers

Plus dans Dossiers
une-rémunérations-ligue 1
Rémunérations des footballeurs ou l’hypocrisie derrière le mythe (1/3): l’hystérie triomphante

Il y a quelques semaines, le journal L’Equipe publiait un long dossier sur les rémunérations des footballeurs en Ligue 1....

MHSC-OM
Arbitre, le si commode coupable (3/3): haine de l’arbitre ou haine du foot ?

De la méconnaissance des règles   Tout au fil de ce dossier, j’ai déjà abordé la question en filigrane mais...

©PHOTOPQR/L'EST REPUBLICAIN/A. MARCHI; NANCY LE 01/12/2004  17Eme JOURNEE DE CHAMPIONNAT DE FRANCE DE L2. Stade Marcel Picot 29 novembre 2004.
NANCY - GUEUGNON. La television et la retransmission des matchs.
(MaxPPP TagID: maxsportsworld952009.jpg) [Photo via MaxPPP]
Arbitre, le si commode coupable (2/3): le mirage technologique

La technologie ou le couteau   Comme je le disais en fin de première partie, nombreux sont ceux qui expliquent...

Fermer