Rémunérations des footballeurs ou l’hypocrisie derrière le mythe (1/3): l’hystérie triomphante

06
mars
2018

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Catégorie : Dossiers / Dossiers APP

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Il y a quelques semaines, le journal L’Equipe publiait un long dossier sur les rémunérations des footballeurs en Ligue 1. Devenue une sorte de marronnier pour ce journal, la publication des salaires des joueurs composant notre championnat a pourtant marqué un changement cette année. La Ligue de Football Professionnel, dans un communiqué, s’est insurgée et a accusé le média d’avoir eu recours à des approximations – selon la Ligue, 83% des salaires donnés seraient erronés et l’écart moyen entre les infos de L’Equipe et les salaires réels de 28% dans le cas des joueurs (respectivement 75% et 23% dans le cas des entraineurs). Par-delà la polémique engendrée par le journal, la question de la rémunération des footballeurs est sans doute l’une des questions ou l’hypocrisie se fait la plus grande quand tout un chacun (souvent des personnes complètement éloignées du foot d’ailleurs) s’aventure dans des analyses comptables ou morales desdites rémunérations. C’est sans doute l’un des fléaux majeurs de notre époque, cette volonté de donner un avis sur tout sans avoir pris le temps d’analyser profondément les choses. C’est ainsi que, sur les réseaux sociaux notamment, nous voyons régulièrement fleurir des experts ès indignation qui prennent le prétexte des superstars du foot pour critiquer les rémunérations de tous les footballeurs, quand bien même il y aurait des disparités majeures dans le milieu.

La réalité, me semble-t-il, c’est que l’hypocrisie dont il est question – je développerai cette thèse surtout dans la troisième partie – est adossée à la fabrication d’un mythe : tous les footballeurs sont trop payés et c’est un scandale. Dans la Grèce Antique, le mythe – qui dérive de muthos – définissait le domaine de l’opinion fausse, de la rumeur, du discours de circonstance. En somme, le mythe est le discours non-raisonné, qui se veut être une forme de fable. Par opposition, le logos était, lui, le discours raisonné. C’est précisément le passage du muthos au logos qui a posé la pierre fondatrice des philosophes de la Grèce Antique. De la même manière que le mythe de la Grèce antique a empêché durant de longues années la mise en place de la philosophie, affirmer d’un ton péremptoire et sans analyse aucune que l’ensemble des footballeurs est trop payé nous empêche d’avoir un débat et une réflexion à la fois posés et calmes sur cette question qui, ma foi, mérite bien d’être posée et débattue loin de l’hystérie avec laquelle elle est traitée. Se contenter de jaspiner sur les salaires prétendument trop élevés des footballeurs permet en outre de faire preuve d’une démagogie crasse en livrant en pâture l’image du footballeur pour s’épargner les débats, le transformant ainsi en une sorte de bouc émissaire. Néanmoins, il n’est guère surprenant que d’aucuns aient recours à ce stratagème – celui de dire que le secteur du foot est devenu complètement fou. Cela est à la fois confortable et protecteur pour eux de faire croire que le foot est une sphère à part dans la société, devenue complètement folle et qu’il faudrait mettre au pas. Passer du muthos au logos sur cette question suppose effectivement de déchirer les masques de ces contempteurs opportunistes pour faire apparaître leur vrai visage, celui qu’ils essayent absolument de dissimuler.

 

Chasse aux « infos » et approximations

 

Le dernier psychodrame provoqué par le dossier de L’Equipe est le révélateur le plus éclatant de la logique qui anime un nombre considérable de journalistes sportifs. Pas épargnée par les logiques profondes qui touchent le monde des médias, la presse sportive se retrouve également dans une position très inconfortable où l’information n’est plus vue comme telle mais comme une marchandise pareille aux autres. A l’heure de la mercantilisation de l’information, ce qui compte n’est plus tant d’être précis, factuel et engagé – en somme la définition de ce que devrait être tout bon journaliste – mais bien plutôt de trouver le bon emballage afin de vendre le produit. En ce sens, la rémunération des footballeurs est toujours un magnifique moyen de faire le buzz. La question du salaire reste effectivement taboue dans notre pays et en parler donne soudain l’impression que vous vous transformez en pourfendeur des codes, d’autant plus quand il s’agit de millionnaires, en iconoclaste en somme. Toutefois, la LFP l’a rappelé dans son communiqué, bien souvent les informations publiées à propos des salaires sont, au mieux, incomplètes, au pire, complètement erronées.

Il n’est guère surprenant de se heurter à ce constat assez dramatique tant les journalistes sportifs n’ont pas les moyens de réellement enquêter pour parvenir à des informations fiables. Plus inquiétant encore, la logique d’investigation ne semble pas être réellement présente dans le monde de la presse sportive – à moins que l’on considère que connaître la superficie de la chambre d’hôpital de Neymar ou déterminer dans quel club va signer tel joueur soit de l’investigation, ce dont je ne suis pas certain – alors même qu’il y a, me semble-t-il, une masse très conséquente de sujets à creuser avant de jeter en pâture une rémunération brute approximative et devant servir de base à des débats enflammés. Bien sûr les supporters se jettent souvent goulûment sur ces informations tant la communication des clubs demeurent verrouillés à ce propos. Mais est-il normal qu’aucun des journalistes sportifs en vue de notre pays n’ait participé à l’enquête sur les Football leaks ? Est-il normal que personne parmi le monde médiatique sportif ne s’intéresse aux scandales qu’a été la TPO (tierce propriété interdite par la Fifa en 2015 mais dont l’interdiction n’a pas réglé grand-chose) ? Est-il normal que les médias sportifs de ce pays, plutôt que d’apporter des éléments de comparaison et d’enquête permettant la mise en place d’un débat apaisé sur la question, abonde dans le sens de l’hystérie et, osons le mot, de la démagogie crasse ? Ces médias gagneraient en honneur et en grandeur s’ils arrêtaient d’agiter des rémunérations potentielles comme une muleta pour faire réagir supporters et commentateurs éloignés du monde du foot.

Le simplisme ambiant

 

Le corollaire quasi-direct de cette chasse aux infos approximatives et de cette course au buzz est indéniablement la production d’un simplisme ambiant qui n’aide pas vraiment à jeter les fondements d’un débat rationnel et de fond sur la question. On pourrait, à la rigueur, trouver le fait que certains médias sportifs soient à la recherche effrénée du buzz et de la polémique drôle voire ridicule si la logique qui sous-tendait tout cela n’était pas si nauséabonde. Certains diront qu’il ne s’agit que de provocations et que c’est le jeu mais là n’est pas ma conception du journalisme. Je le répète cette tendance mortifère n’est pas l’apanage des médias sportifs et touche l’ensemble des médias mais il est assez désolant de voir L’Equipe et bien d’autres sauter à pieds joints dans cette logique plutôt que de tenter d’élever le débat. Parce que la principale victime de cet acharnement n’est rien d’autre que la vérité des faits. En participant à mettre en place ce simplisme outrancier, ces médias – de manière consciente ou pas – apporte de l’eau au moulin des laudateurs du mythe sur la rémunération excessive des footballeurs et c’est ainsi que nous nous retrouvons à voir des personnes totalement déconnectées du monde du foot venir débattre avec des mines graves sur la folie qui se serait emparée de ce sport.

Aussi, à chaque gros transfert ou « révélation », voyons-nous se mettre en place la sempiternelle logique : les footballeurs sont trop payés, ils n’apportent rien à la société, ce monde est devenu fou. Telle est leur sainte Trinité et tant pis si l’industrie du foot – puisqu’il faut appeler les choses par leur nom – fait travailler un nombre certain de personnes. S’insurger de la rémunération des footballeurs sans mettre en balance l’apport purement mercantiles de ceux-ci est une aberration sans nom. Ceux qui ont l’habitude de me lire le savent, pour moi il est impossible de résumer le football à une affaire de chiffres, quand bien même il y aurait six zéro derrière. Ne parler que de la rémunération en affirmant que le foot n’apporte rien à la société, c’est faire la preuve de son ignorance crasse à l’égard de ce domaine et en dit finalement bien plus sur celui qui formule la critique que sur celui qui la reçoit. Dans leur vision des choses, où la passion a définitivement été chassée par la comptabilité, il est incompréhensible que le foot apporte réellement des émotions. Parce que pour nous, le foot n’est pas un marché fait d’offre et de demande, le seul cours qui nous intéresse est celui des émotions, la seule monnaie que nous connaissons est celle de la passion.

 

L’absurde contemporain

 

« L’absurde naît de cette confrontation entre l’appel humain et le silence déraisonnable du monde. C’est cela qu’il ne faut pas oublier ». Cette définition de l’absurde, nous la devons à Albert Camus qui l’a énoncée dans Le Mythe de Sisyphe. « « Je suis donc fondé à dire, continue le philosophe dans le même livre, que le sentiment de l’absurdité ne naît pas du simple examen d’un fait ou d’une impression mais qu’il jaillit de la comparaison entre un état de fait et une certaine réalité, entre une action et le monde qui la dépasse. L’absurde est essentiellement un divorce. Il n’est ni dans l’un ni dans l’autre des éléments comparés. Il naît de leur confrontation ». L’absurde camusien est donc avant tout le fruit d’une comparaison entre deux états de fait. Il ne me paraît pas exagéré de voir dans le traitement qui est réservé aux footballeurs un double phénomène d’absurde. Le premier, le plus évident aussi, est sans conteste le décalage qui existe pour certains entre le métier exercé par le footballeur et la rémunération – souvent fantasmée – qui lui est associée. Le footballeur, en effet, vit de sa passion et dans nos sociétés contemporaines faire de sa passion son métier tout en touchant un salaire conséquent est une incongruité. « Je gagne pas beaucoup mais je travaille dans un domaine qui me passionne », combien de fois entendons-nous cette phrase prononcée ? Dans une récente enquête, Mediapart mettait en évidence cette logique dans le domaine du jeu vidéo, domaine passion par excellence où les travailleurs peuvent enchaîner des nuits blanches sans compensation salariale lors des phases de bouclage des différents jeux. En regard de ça, le footballeur qui s’entraine une ou deux fois par jour et qui vit confortablement de sa passion est vu comme un privilégié.

Il existe toutefois un deuxième niveau de lecture de l’absurde qui frappe le rapport aux joueurs de foot, plus difficile à voir mais aussi bien plus intéressant. « Le footballeur est un privilégié ». Cette phrase aussi nous l’entendons souvent. Accolée à la non moins usitée « ils n’ont aucun effort à faire » elle constitue l’arme absolue aux yeux des pourfendeurs des footeux. Pourtant, là encore nous retrouvons le simplisme ambiant dont j’ai parlé plus haut. Dire que les footballeurs n’ont aucun effort à faire est un mythe tout autant à déconstruire que celui sur leur rémunération, ils sont d’ailleurs liés. La plupart des footballeurs entrent en effet en centre de formation au beau milieu de leur adolescence. A l’âge où le commun des mortels découvre les joies de cette période, les footballeurs professionnels en herbe se retrouvent dans les centres de formation avec repas dictés par les diététiciens et efforts continus à fournir pour espérer franchir le pas entre le rêve de devenir professionnel et sa réalisation. Bien que récemment les clubs aient inclus dans leurs critères de recrutement des composantes scolaires afin de ne pas laisser de jeunes complètement désarmés si le foot ne leur souriait pas, nombreux sont encore les aspirants professionnels à n’avoir comme échappatoire que le football – selon Thierry Guillou, formateur au FC Lorient et auteur de Football et formation : Une certaine idée du jeu, chaque année le besoin en jeunes joueurs Ligue 1 et Ligue 2 confondues est de 75 joueurs pour 2000 aspirants (ce qui nous donne un taux très faible de 3,75% de membres des centres de formation qui réussissent à devenir pros). Aussi les jeunes en centre de formation sont-ils soumis à des privations que bien peu de ceux qui critiquent vertement les rémunérations de footballeurs pourraient endurer. Dans leur logique hypocrite, celle du mérite (que je ne partage pas), les footballeurs ont bel et bien du mérite malgré toutes leurs dénégations. Mais comprenez-les, taper sur le footballeur abruti et privilégié fait partie de leur démagogie crasse.

Auteur : Marwen Belkaïd

Qui a dit que le foot et la culture étaient antinomiques ? Mon (humble) ambition est de réunir Camus, Jaurès et Shankly et de montrer que non le foot n'est pas un monde de débiles et de brutes

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