Qui veut la peau du streaming?

21
avril
2018

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Catégorie : Editos

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Dans une récente interview accordée à Libération, la directrice juridique de BeIn Sports France Caroline Guenneteau a réaffirmé son engagement à lutter contre le streaming illégal. Ce positionnement s’inscrit dans la lignée de la création au début du mois de janvier de l’Association pour la protection des programmes sportifs (APPS), sous l’initiative des principales chaînes et ayants droit. Après le cinéma et la musique, c’est donc le milieu du football qui s’attaque à ce mode de diffusion. Si ce combat n’a rien de nouveau, à quel point est-il légitime ?

La lutte contre le streaming illégal: un coup d’épée dans l’eau

Les mots employés par Caroline Guenneteau sont limpides, le but bien identifié, et la stratégie en cours de déploiement. BeIn mène des « actions pénales contre des sites identifiés », mais « malgré les bonnes décisions de justice le site fonctionne encore » : la tuile pour le diffuseur qatari ! Heureusement le service juridique a de la ressource et souhaite « travailler avec les fournisseurs d’accès à Internet, les moteurs de recherche, les hébergeurs et les serveurs afin de trouver des méthodes innovantes et plus rapides pour lutter contre cette pratique et protéger nos contenus ». Et à ceux qui oseraient s’offusquer de devoir débourser une cinquantaine chaque mois en abonnements divers pour suivre le sport préféré, la réponse est cinglante, et un poil méprisante “Il faut arrêter de croire que le sport est gratuit. Sans diffusion payante, il n’y a plus de sport. Lorsque vous regardez Roland-Garros sur France Télévisions, c’est un service payant par le biais de la redevance. C’est pareil pour nous, sauf que c’est un abonnement.”

Voilà qui est dit : la chasse au streaming illégal est ouverte chez BeIn sports, comme si la survie du groupe en dépendait. Il semble à ce moment nécessaire de repréciser quelques chiffres afin de recontextualiser ce combat. Le nombre d’abonnés de la chaine tout d’abord, qui n’a cessé de croitre depuis sa création à l’été 2012, et atteindre plus de 3,5 millions d’abonnés en septembre dernier. La double confrontation entre le PSG et le Real Madrid a d’ailleurs été l’occasion pour elle d’enregistrer ses deux records d’audience. La dynamique ne se limite pas à BeIn sports : Canal + a enregistré une hausse de 40% de ses audiences sur les matchs de L1 depuis le début de la saison. Autrement dit, la légitimité, ou la pertinence, du nouveau cheval de bataille du service juridique de la chaîne qatarie semble peu évidente à saisir pour le quidam.

Pourtant, si l’arsenal déployé paraît risible compte tenu de la réalité des choses, les conséquences potentielles ne sont pas à mésestimer. Si l’on s’intéresse à l’origine du « problème », il est tout d’abord question du coût du droit à pouvoir regarder du football à la télévision à laquelle est confrontée le téléspectateur. Avec la multiplication des diffuseurs, c’est plus d’une cinquantaine d’euros qu’il faut dépenser pour suivre le foot européen aujourd’hui. Si vous n’aimez que le football hexagonal, vous pourrez vous en sortir pour moins cher, à condition néanmoins de vous abonner au bouquet Canal +/Canal + Sport, BeIn Sports, et Eurosport pour la Coupe de France. En soit, le sentiment de subir de plein fouet la gestion des droits TV par le fan de foot (ici appelé « consommateur »), est tout à fait compréhensible. La tentation de n’opter que pour un ou deux abonnements que l’on juge nécessaire, et de se rabattre sur le streaming illégal à l’occasion est grande, et là aussi entendable.

Des téléspectateurs prêts à payer pour du contenu de qualité

Car contrairement à ce qu’avance Caroline Guenneteau, et en extrapolant volontairement son propos, le fan de foot n’est pas un idéaliste souhaitant avoir accès à tout, tout le temps, de manière illimitée, et surtout gratuitement. La hausse du nombre d’abonnés de la chaîne qui l’emploie l’atteste. Il n’existe pas d’étude sur le sujet, mais il y a fort à parier que plus d’un lecteur se soit reconnu dans le profil précédemment mis en avant : un abonnement à BeIn Sports, et des sites de streaming illégal dans les favoris pour le match du dimanche soir et certaines rencontres de C1.

 

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Il faut également se poser la question du contenu proposé par ces chaînes. BeIn Sports, étant donné qu’il est question de cette chaîne initialement, après s’être quelques peu démarqué à ses débuts, se fait maintenant régulièrement remarquer par la faible qualité de certains de ses commentateurs. Comment mener de front augmentation du prix de l’abonnement et tendance au nivellement par le bas de certaines prestations ? Il serait malhonnête de reprocher alors à certaines personnes de ne pas se soumettre docilement à ces variations de prix à la hausse. Pour reprendre la comparaison avec le cinéma ou la musique, certaines initiatives ont montré que les gens étaient prêts à payer pour avoir accès à un vrai service de qualité (abonnement Netflix, comptes illimités sur les plateformes de stream). Elles ne sont certainement pas transposables au domaine du football, mais il n’y a en revanche pas de raison objective que l’amateur de football ne serait pas disposer à payer un peu plus cher pour quelque chose répondant réellement à ses attentes.

Un football pour tous, gratuit: une douce utopie?

La gratuité du football, certains l’ont expérimenté récemment, comme l’Argentine en 2009. À cette époque, des doutes planent sur la tenue du championnat de première division à cause de la pale santé financière des clubs professionnels. L’État argentin décidera de racheter les droits du football argentin, et de le diffuser gratuitement (du moins sur le principe, les foyers dans des régions excentrées devant payer un opérateur pour recevoir la chaine). Le « Futbol para Todos » (FPT) durera pendant 7 années, et 4 500 matchs furent ainsi diffusés. Dans un excellent article de décembre 2016 sur ce sujet, Nicolas Cougot de Lucarne Opposé met en exergue les risques que présentent ces accointances entre football professionnel et pouvoir politique, qui ne font rarement bon ménage. Comme l’auteur le mentionne en conclusion « le fait que désormais le gouvernement argentin (…) vient désormais rompre ce soutien (ndlr : au football argentin), pourrait plonger bien des clubs dans une situation encore plus précaire (ndlr : qu’en 2009)». Vu sous cet angle, la « nationalisation du football » qui pourrait garantir sa gratuité n’a rien du système rêvé pour le football français.

Faut-il pour autant totalement écarter la possibilité de pouvoir regarder des matchs de football de manière totalement gratuite ? Tout le monde connaît la dépendance aux revenus issus des droits TV, de la grande majorité des clubs de football français, et cette réflexion et donc à prendre avec précaution, comme une interrogation ouverte plus que comme une injonction militante. Néanmoins, le cas du biathlon alimente ce questionnement : un sport peu populaire réussit des records d’audience, grâce au fait qu’il soit diffusé sur une chaîne accessible à tous. Ce succès télévisuel (sans oublier la performance sportive de Martin Fourcade bien évidemment), ne peut-il pas être un moyen de renégocier à la hausse les spots publicitaires et ainsi « compenser la gratuité » ? La question pourra sembler déconnectée de toutes réalités à certains spécialistes, mais elle a au moins le mérite de se poser davantage dans l’air du temps que celle de la chasse au streaming illégal.

 

Crédits Photo d’en tête : Simson Petrol

Auteur : Raphaël G.

Enfant du Chaudron, c'est avant tout la ferveur du peuple vert qui m'a rendu fou de foot. Pour un football populaire et le respect des libertés des Ultras. (A gagné le 100ème derby).

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