Quand le Barça perd ses valeurs

04
juin
2013

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Catégorie : Ligue 1

abidal-barcelone

C’est officiel depuis vendredi dernier, Éric Abidal ne sera plus un joueur du FC Barcelone la saison prochaine. Si, de l’extérieur, la décision peut paraître normale, ou compréhensible, elle cache, en vérité, une gestion tout à fait ignoble de la part des dirigeants catalans, dont on a souvent loué les vertus humaines.

Le « Més que un club » traditionnel vient cruellement de prendre du plomb dans l’aile, retour sur un couac qui laissera des marques au sein de « l’inébranlable » institution barcelonaise.

Arrivé en 2007 en Catalogne, après avoir glané trois titres consécutifs de champion de France avec l’Olympique Lyonnais, Éric Abidal est alors considéré comme l’un des meilleurs latéral gauche du monde, et sa marge de progression semble encore énorme. À son arrivée, il rejoint un effectif impressionnant, aux côtés de Samuel Eto’o, Thierry Henry, Xavi, Yaya Touré, Iniesta, Puyol, Zambrotta, Gabriel Milito et un jeune argentin très prometteur dit-on, Lionel Messi. Malgré cette équipe type éblouissante, le Barça de Rijkaard  termine 3ème de la Liga à une éternité du leader, le Real Madrid, 19 points, et à 10 points du Villaréal de Robert Pirès. Malgré cela, tout le monde sent qu’il se passe quelque chose du côté du club catalan, le 4-3-3 de Rijkaard expose fatalement l’équipe, et la défense doit trouver ses marques. Mais le parcours étincelant des blaugranas en Ligue des Champions, défaits d’un petit but en demi-finale, par le futur vainqueur, Manchester United est très prometteur. Et les promesses ne tarderont pas à se concrétiser, dès la saison suivante, le Barça réalise un chef d’oeuvre, « l’année aux 6 titres », les Catalans raflent tout ce qu’il y a à rafler sur la planète football, c’est le début de ce que certains appelleront « l’ère Barça »… En effet, si la liste des titres remportés par les blaugranas depuis 2009 peut s’écrire en plusieurs tomes, citons les trois titres de Liga consécutifs, 2009, 2010, 2011. Chaque joueur est alors porté en héros et parmi le collectif impressionnant du club catalan, les socios se trouvent des chouchous, ainsi va naître quelque chose de bien plus fort que le sport ne pourrait l’expliquer entre le français et les supporteurs barcelonais.

Si, depuis la finale perdue face à l’Italie en Coupe du Monde, Éric Abidal connaît un parcours calamiteux en équipe de France, avec un Euro 2008 où il restera LE responsable désigné du premier fiasco tricolore, et le désastre de Knysna pour lequel il paiera un lourd tribut, devant attendre un long moment avant d’être reconvoqué. En Catalogne, tout cela est incompréhensible, la raison ? Éric Abidal enchaîne les prestations exceptionnelles en Liga et en Champion’s League, latéral d’exception, il fait plus que dépanner quand il joue dans l’axe. Au sommet de son art, il dégage une sérénité impressionnante sur chaque touche de balle, sur chaque intervention. Au sein d’une équipe offensive, il est nommé à plusieurs reprises « joueur du mois » ou encore nommé pour le titre de « meilleur joueur barcelonais de l’année », qu’il n’obtiendra jamais, concurrence intouchable oblige. Éric Abidal est alors indétrônable au sein de l’effectif catalan, les socios sont fous de lui et les dirigeants semblent partager cet avis et ce ne sont pas les seuls puisque l’ensemble de ses co-équipiers ne cesse « déjà » de faire l’éloge d’un joueur hors norme, mais surtout d’un homme exceptionnel… Si les destins de légende s’écrivent avec leur lot de drames, le natif de Saint-Genis-Laval va le comprendre, à ses dépends, écrivant, contre son gré l’une des plus remarquables page de l’Histoire du football.

15 mars 2011, le coup de tonnerre est dantesque, dans un communiqué glaçant, le FC Barcelone annonce qu’Éric Abidal souffre d’une tumeur au foie et qu’il doit être opéré… le vendredi suivant ! La vague de soutien qui s’en suit, dans le monde entier, du côté de l’Olympique Lyonnais notamment, de la part des grands clubs européens, de joueurs également, à titre personnel, est sans précédente. « Animo Abidal » (courage Abidal), peut-on lire sur les maillots d’échauffement des Catalans et un peu partout sur les réseaux sociaux. Et le 3 avril suivant, lors de la réception de Villaréal (1 – 0), le monde entier voit le public du Camp Nou se lever, à la 22ème minute (Éric Abidal portait le n°22) et applaudir, une minute durant, afin de marquer son soutien au joueur français. Si le soutien des supporteurs, en pareil cas, peut paraître logique, l’ampleur et la dramaturgie de l’évènement élèvent « Abi » à un autre statut. En une minute, le Lyonnais n’est plus un joueur comme les autres, ni même un chouchou, c’est une idole, une icône, une légende. Les applaudissements de la 22ème minute auront lieu lors de chaque match à Barcelone, durant l’absence du français. Loin d’être terminée, l’histoire d’amour entre les socios et E. Abidal va tout simplement aller crescendo. Moins de 2 mois après l’annonce de sa tumeur, l’ancien Lyonnais fait son retour sur les terrains lors de la demi-finale retour de Ligue des Champions face au Real Madrid, il remplace Carlès Puyol à la 90ème, l’acclamation du Camp Nou, les yeux perdus du français, le contexte (le Barça est en train d’éliminer le Real et de se qualifier pour la finale de la Ligue des Champions) font de cet instant l’un des plus émouvants, l’un des plus marquants, des plus prenants de l’Histoire du football moderne… Et il y en aura d’autres. Le 28 mai, Éric Abidal est titulaire lors de la finale face à Manchester (un exploit en soit) il réalisera le match parfait et sera remplacé par Carlès Puyol, le Barça s’impose 3 – 1 après avoir surclassé son adversaire, les images que le FC Barcelone vont offrir au monde du football lors de la remise du trophée resteront dans la postérité, comme une ode à « autre chose que le foot », un supplément d’âme, cette chose à part qui fait que le Barça est le Barça. Sous les yeux du monde entier, le capitaine Carlès Puyol donne le brassard à Éric Abidal, surpris, qui va donc soulever le trophée. Deux mois plus tôt, le français déclarait juste vouloir « rejouer au football si possible ». L’image fera le tour des médias à travers le monde, les larmes des socios, partagées entre la joie du titre et l’intense émotion du moment, resteront ancrées dans l’Histoire du club, et bien au-delà.

En fin de contrat à l’été 2011, le nouveau président Sandro Rossel fait tout pour le faire prolonger, c’est chose faite, sans trop de complication. Pour l’anecdote, il retrouve le brassard de l’Équipe de France, au mois d’août, face au Chili, signe que 5 mois après son opération, Éric Abidal est de retour à son meilleur niveau. Malgré le mauvais début de saison du club catalan lors de la saison 2011 – 2012, le français continue à performer et offrir des prestations de hautes volées, si l’apogée de sa carrière, connue avant l’annonce de sa maladie, semble inatteignable, il est redevenu l’un des meilleurs défenseurs du monde et jouit d’une aura extraordinaire au sein du club catalan. Mais le destin, tragique, du français, n’a pas encore livré toute sa portée. Un an jour pour jour après l’annonce de sa tumeur, le 15 mars 2012, le club catalan fait un second communiqué cinglant : « Éric Abidal doit subir une greffe du foie compte tenu de son évolution hépatique ». L’onde de choc est terrible, sans commune mesure avec celle de l’année précédente (et pourtant). Cette annonce, terrifiante, tout le monde le sait, est à 95% synonyme de fin de carrière pour le joueur de 32 ans. C’était sans compter sans une volonté hors pair, sans une force mentale incroyable, mais aussi sans le soutien de tout un club, de son président à l’ensemble des supporteurs et bien sur, comme le confiera le joueur « à celui de ma famille ». Le 10 avril, « Abi » est opéré avec succès, commence alors une sorte d’impensable lutte contre les événements. Les déclarations du français sont rassurantes sur sa santé, mais reflètent un état d’esprit serein concernant son retour sur les terrains : ‘ Pour l’instant je dois me remettre… si je peux rejouer, car je VEUX rejouer, alors tant mieux, mais l’essentiel pour moi maintenant c’est de rester auprès de ma famille, de profiter de chaque moment avec ma femme et mes filles… et si les médecins me disent que je ne peux plus jouer, alors je l’accepterais, c’est la vie, et le plus dur je l’ai déjà traversé, je ne veux pas faire n’importe quoi … “. Si la volonté de jouer reste intacte, l’incertitude de la rémission ou du rejet médical est encore à craindre, aussi les mois qui suivent sont à la fois rassurants et frustrants. Côté sportif, le Barça et le Real font à nouveau vibrer l’Europe, et dans les travées du Camp Nou, chaque 22ème minute, c’est l’émotion qui prend le dessus, Abidal est devenu « Abi », les applaudissements ont été rejoints par les larmes, la légende est devenue une chimère, Abidal écrit, jour après jour, SON histoire du Barça, unique et cruelle, passionnée et fusionnelle. Le club lui apporte son soutien le plus intense, les joueurs sont très proches de lui dans cette épreuve, le “clan” catalan est bien présent autour du français….

Éric Abidal avait repris l’entraînement, seul, tranquillement, pendant l’été 2012, bien suivi par les médecins, l’évolution est plutôt favorable et le club va alors prendre une décision, qui pouvait paraître un peu folle à l’époque. Le français est inscrit sur la liste des 25 joueurs autorisés à jouer la phase de groupe de Ligue des Champions. Une décision symbolique visant à marquer, plus intensément le soutient du club. Trois mois plus tard, la décision inespérée, quelques mois plus tôt, intervient enfin, les médecins donnent leur feu vert au français pour son retour à la compétition. Dès le lendemain, Éric Abidal fait son retour à l’entraînement, où il sera chahuté par ses camarades dans une ambiance dont émanent plusieurs sentiments : de l’amitié, de l’émotion, de l’admiration et beaucoup de soulagement. Si le français ne rejoue pas avant le mois de mars, le « déclic » semble avoir eu lieu, suite au retour du français dans le groupe. Largué par le Real en championnat, le Barça va se reprendre quelque peu, et récupérer un peu de son retard sur les merengues, l’influx indirect du français n’y est pas étranger. Et c’est finalement le 6 avril 2013, face à Majorque, qu’Éric Abidal va faire son retour tant attendu, 402 jours après après sa dernière rencontre, il remplace Gérard Piqué lors d’une large victoire (5 – 0), dans une ambiance emprunte de respect, d’admiration, de joie… Tout y est, la dernière prière d’Abidal avant d’entrée sur le terrain lui laisse échapper une larme, nul doute que parmi les 90 000 spectateurs présents ce jour-là, bien d’autres ont dû couler. « Abi » vint définitivement d’entrer dans le Panthéon du football catalan… Et ses premiers ballons sont tout simplement étonnants. Si le manque de rythme est évident, la vista, les feintes de corps, la justesse des passes, le positionnement impressionnent d’excellence. Le 20 avril, à domicile face à Levante, le français honore sa première titularisation depuis son retour, et il sera tout simplement le meilleur Barcelonais ce soir-là. Le Barça a du mal à venir à bout d’une petite équipe de Levante, Fabregas marquera le seul et unique but du match à 10 minutes du terme. Passée étonnamment inaperçue, la performance du Lyonnais est le début d’une fin de saison étrange dans la relation entre Éric Abidal et le staff catalan.

abidal-der-barceloneL’épilogue des six années catalanes du français reste encore inexplicable. À l’heure ou Carlès Puyol, blessé de longues dates, laisse une place libre en défense centrale, clairement le point faible de l’équipe blaugrana durant toute la saison (difficile de ne pas y voir un parallèle avec l’absence du français), et quand Mascherano, le pompier de service, se blesse à son tour, c’est systématiquement le jeune Marc Bartra qui est choisi malgré des prestations inquiétantes, notamment en Ligue des Champions ou seul Piqué aura tenu son rang. La question se pose alors… Éric Abidal à défaut d’avoir retrouvé un niveau international, bien évidemment, a démontré en championnat lors de ses (trop) rares apparitions qu’il avait, au moins, le niveau « des autres ». Alors pourquoi, n’aura-t-il finalement jamais eu sa chance lors des grandes rencontres ? Si le choix Bartra pouvait paraître évident, au début, ses nombreux ratés auraient dû ouvrir la porte au français. Mais visiblement, le sort d’Éric Abidal était déjà scellé… Le club ne lui donnera jamais la chance de reprendre une place au sein de l’effectif catalan, et pour cause, le 30 mai dernier, le français, accompagné de Sandro Rossell et d’Andoni Zubizaretta, annonce, les larmes aux yeux, en conférence de presse, en présence de très nombreux coéquipiers qu’il quitte le club. Derrière les nombreux messages de soutien, les déclarations d’amour, l’expression inconditionnelle du respect des dirigeants à l’égard du français… le sentiment est amer, l’impression de gâchis est énorme et l’incompréhension est totale. Abidal veut jouer, encore, et il a démontré qu’il en avait les moyens, mais le club ne lui propose qu’une place de direction technique des équipes de jeunes « quand il le voudra »… En gros, le club lui propose de rester, mais pas pour jouer… Parle-t-on bien d’Éric Abidal ? De l’homme que tout le peuple catalan a élevé au rang de héros, que tous ses coéquipiers ont érigé en exemple, que le club même n’a cessé de soutenir, communiqué après communiqué, conférence de presse après conférence de presse ? Oublié les « Abidal à nos côtés pour toujours », oublié les « Éric Abidal est devenu un élément incontournable de l’équipe et du club, il nous a fait preuve de tellement de courage que le FC Barcelone sera toujours là pour lui et ne le lâchera jamais »… Des promesses oubliées, comme si de rien n’était, personne n’en parlera plus, sans doute, mais on pouvait lire dans les larmes d’Éric Abidal autre chose que la tristesse du départ, celle de la déception, oui Abidal aurait pu jouer encore deux ans au Barça, sans problème, mais il n’a visiblement pas assez marqué l’Histoire du club pour le mériter ! Les étreintes qui ont conclu la conférence de presse, avec les joueurs étaient sincères, sentaient le respect, la déception partagée, les larmes de Gérard Piqué n’auront bien sûr pas suffi a faire changer les dirigeants d’avis, les mots de Lionel Messi sussurés à l’oreille d’Abi sont des signes qui ne trompent pas… Tous les joueurs catalans apprécient le français, l’ont clamé haut et fort, mais rien ne fera bouger Sandro Rosell, dont la décision risque de coller à la peau pendant bien longtemps. Si Éric Abidal a bel et bien marqué l’Histoire du FC Barcelone, il a fait l’objet d’un manque de respect intolérable de la part d’un club qui revendique à ce point l’aspect « relationnel »… À défaut de sortir par la grande porte, on a l’impression qu’Éric Abidal a été jeté comme une vieille chaussette, et ce ne sont pas deux ou trois tweets de soutien que les dirigeants catalans donneront le change… honteux !

Auteur : Damien Jaud

Damien, 31 ans, passionné de foot. Ex-joueur de foot. Fan d'esthétisme plutôt que de puissance. Amoureux du foot.

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