Pour une sociologie du football (3/4): les tribunes, révélateur sociologique

03
avril
2017

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Catégorie : Dossiers

OM-Nantes-Restos du coeur

Le stade de foot, entre unité et diversité

 

Dire que les tribunes sont un révélateur sociologique, c’est finalement croire que l’on peut tirer des enseignements lourds sur la société à partir des travées des stades. Il est évident que la question du mouvement ultra sous-tend cette partie. Néanmoins, il me paraît partiel de s’arrêter à ces seuls groupes de supporters. Avant de sortir du stade à proprement parler en abordant cette question – dans les deux prochaines sous parties – il me semble plus qu’intéressant de s’intéresser à ce que peut nous dire le stade de foot de notre société. Je crois, en effet, que les stades de foot demeurent les derniers lieux ou presque au sein desquels les différentes couches sociales de la population luttent encore pour le même but sans être en concurrence mais sans non plus se côtoyer réellement. La composition même des tribunes soulignent ce paradoxe présent dans tous les stades du monde ou presque.

Schématiquement, on peut résumer la composition des stades à la chose suivante : une composition populaire dans les virages, les kops, en bref les tribunes situées derrière les buts et une composition de classes moyennes voire supérieures au sein des tribunes latérales. Pour prendre l’exemple que je connais le mieux, au Vélodrome les virages sont remplis par les classes populaires tandis que les classes moyennes sont présentes dans la tribune Ganay et les classes plus supérieures dans la tribune Jean Bouin. Paradoxalement, l’on retrouve dans le stade le même constat que font les auteurs du livre Les Classes populaires et le FN, à savoir une diversité grande au sein d’un même endroit (physique pour le stade, politique pour le FN). Toutefois, à la différence de l’analyse que font les sociologues dans le livre, on ne peut pas parler de « conglomérat » dans un stade comme ils le font pour le FN parce que dans le stade il y a précisément un dénominateur commun qui est fort : celui de supporter une équipe. En ce sens, les stades de foot sont peut-être les derniers endroits où la mixité sociale n’est pas source de conflictualité mais bien de solidarité.

 

Les ultras, nouvelle classe ?

 

C’est un fait qui a été largement commenté par les sociologues depuis des décennies (et notamment la chute de l’URSS), le prolétariat a disparu en tant que classe pour soi. Cela ne veut assurément pas dire que les prolétaires et les ouvriers ont disparu mais ils ne constituent plus une classe qui se reconnaît elle-même. En somme, c’est toute la conscience de classe qui a disparu et avec elle les aspirations à la lutte collective. Comme le note très justement Vincent de Gauléjac dans La Société malade de la gestion, la lutte des classes a progressivement laissé place à la lutte des places avec l’avènement de l’individualisme professé à la fois par le néolibéralisme et par ses tenants les plus forcenés. En ce sens, il ne me paraît pas absurde de voir dans le mouvement ultra l’émergence d’une nouvelle classe, peut-être même d’un nouveau prolétariat : celui du football.

La mise en place de l’Association nationale des supporters va, à mes yeux, dans ce sens. N’agit-elle pas finalement comme le surgissement d’une forme de conscience de classe au sein même du mouvement ultra ? Evidemment la composition même de ces différents mouvements (voir supra) renforce le sentiment de voir dans les ultras un nouveau prolétariat. Plus encore, il ne faut pas oublier à quel point les ultras sont, en France notamment, les objets de toutes les expérimentations possibles et imaginables en termes de libertés publiques. Si nos concitoyens vivent depuis le funeste 13 novembre 2015 sous le régime de l’état d’urgence qui est en train de devenir permanent, les ultras vivaient déjà sous ce régime d’exception avant même qu’il ne soit proclamé. Interdiction de déplacements, sanctions abusives à l’égard de tribunes et non-respect des libertés les plus fondamentales sont en effet le quotidien des mouvements ultras dans notre pays. Il est d’ailleurs assez significatif de remarquer que le traitement à l’égard du mouvement ultra épouse généralement les manières de traiter ouvriers et prolétaires dans beaucoup de pays : en Angleterre la répression des hooligans et par extension des ultras s’est déroulée selon les mêmes méthodes que la répression contre les grévistes (sous Thatcher), en Allemagne les supporters ont une place importante dans les clubs de la même manière que le système paritaire est présent au sein de l’entreprise et en France, le mouvement ultra doit faire face au même mépris et à la même morgue de la part des institutions que les ouvriers lors de conflits sociaux.

 

Au-delà du stade

 

Outre leur rôle d’animation des tribunes, les ultras ont également un fort rôle social. On peut parler d’une forme de catalyseur social dans la mesure où les groupes ultras sont généralement un lieu social au sens premier du terme au sein duquel la vie en société est aussi organisée. Par-delà leur structure même, les différents groupes ultras à travers le monde œuvrent socialement au quotidien pour pallier les carences des Etats qui se sont peu à peu désengagés de leurs missions premières. On pense notamment aux multiples banderoles « Refugees Welcome » que nous avons pu voir fleurir dans les stades européens après l’afflux de réfugiés venant de Syrie, d’Afghanistan ou d’Afrique.

Ce rôle social très important recouvre bien des formes et il est compliqué d’être exhaustif tant leur nombre est important. A titre d’exemple, nous pouvons citer notamment les multiples collectes de denrées alimentaires, de vêtements ou même parfois d’argent organisées par les groupes ultras afin de venir en aide aux plus démunis. Il y a quelques années les ultras du Rayo Vallecano avaient notamment organisé une collecte et s’étaient cotisés pour empêcher l’expulsion d’une vieille dame qui n’avait plus les moyens de payer son loyer. Nous le voyons donc, les tribunes des stades de foot sont un formidable microcosme à étudier qui nous révèle bien des choses sur nos sociétés. Au-delà du supporterisme de club, il me semble que l’on peut également tirer des enseignements importants du rapport entre les sélections nationales et la structuration des identités.

Auteur : Marwen Belkaïd

Qui a dit que le foot et la culture étaient antinomiques ? Mon (humble) ambition est de réunir Camus, Jaurès et Shankly et de montrer que non le foot n'est pas un monde de débiles et de brutes

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