Pour une approche sociologique du football (4/4): équipes nationales et compétition mondiale

07
avril
2017

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Catégorie : Dossiers

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Du foot de la guerre à la guerre du foot

 

Lors de la Grande guerre (1914-1918) le foot était une forme d’échappatoire pour les pauvres soldats envoyés au front au fin fond des tranchées. Ces histoires ont été largement contées depuis mais là déjà le football épousait les codes du sacré : en permettant à des ennemis sur le front de fraterniser autour d’un ballon, il a réussi l’unification (temporaire) que l’Internationale avait échoué à mettre en place pour faire échec à la guerre. Aujourd’hui encore, finalement, le football a quelque chose à voir avec la conflictualité, la lutte mais une lutte bien plus symbolique qu’armée. Depuis des décennies en effet, la guerre a reculé dans ce que l’on appelle le Nord. Les conflits militaires sont la plupart du temps situés dans les pays en développement voire (plus souvent encore) dans les pays les moins avancés. Le football n’a donc plus à jouer le rôle de parenthèse enchantée au cours des conflits militaires quoique certains pays en ont encore bien besoin pour échapper à l’affreuse réalité qui les frappe.

Toutefois, il me semble que le foot – par l’intermédiaire des sélections nationales – s’est désormais substitué aux conflits militaires. Les compétitions internationales (Coupe du Monde, Euro, CAN, Copa America) sont à ce titre les moments les plus révélateurs de cette nouvelle place occupée par le football. S’échangeant des arguments de mauvaise foi plutôt que des obus ou des balles, les supporters de chaque sélection recréent symboliquement le champ de bataille sur les réseaux sociaux ou autour d’un verre le temps d’un match ou même de toute la compétition. Il n’y a qu’à voir le traitement médiatique de ces différentes compétitions. Aux temps, pas si reculés que cela, des grandes guerres, les médias n’étaient préoccupés que par les nouvelles du front tout comme aujourd’hui les mêmes médias ne se préoccupent que de la question footballistique tout au long du parcours de leur équipe. Exit les questions économiques, politiques ou sociales tant que l’équipe fait un parcours rêvé.

 

Equipes nationales et identité

 

De la même manière que supporter un club permet de structurer une identité (locale), soutenir une équipe nationale est un ciment très fort (bien plus fort que ce que l’on veut croire) dans la construction d’une identité. A bien des égards d’ailleurs, la question des équipes nationales est bien plus révélatrice sociologiquement que celle des clubs. Comment, en effet, ne pas penser aux binationaux et à tous les procès qui leur sont faits notamment en France dès lors qu’il est question des sélections nationales ? Il me semble bien que supporter l’Algérie, le Maroc, la Tunisie, le Sénégal, etc. participe pleinement d’une structuration identitaire trop largement sous-estimée à mes yeux. Pour bien comprendre ce dont il est question, il nous faut faire un détour par des questions éminemment politiques à savoir le fameux débat enclenché par Nicolas Sarkozy durant son quinquennat autour de l’identité nationale.

Dans la droite lignée de son action place Beauvau, le président d’alors a stigmatisé de manière absolument éhontée toute une partie de la population française en, finalement, leur faisant sentir qu’ils n’étaient pas aussi français que les autres. Cette logique – que l’on a placé sous le vocable de « libération de la parole » – ne s’est pas enrayée, loin de là, avec l’accession de François Hollande au pouvoir. Au cours de son quinquennat l’Etat a été condamné pour discrimination vis-à-vis des contrôles au faciès et a été proposée l’odieuse inscription dans la Constitution de la déchéance de nationalité. Toute cette atmosphère détestable et cet air rance ont fait émerger l’idée de Français de seconde (voire pire) zone. En ce sens, si l’on garde à l’esprit que les jeunes des quartiers populaires issus de l’immigration ne se sentent bien souvent chez eux ni en France ni dans le pays de leur parents (dont ils ne parlent souvent pas la langue), il est aisé de comprendre en quoi le soutien à une sélection nationale étrangère leur permet de créer une communauté dans laquelle ils se sentent pleinement investis.

 

Le foot comme porte-voix

 

Au-delà de la structuration identitaire que peut avoir le football sur les individus, il me semble évident que le sport en général et le foot en particulier peuvent permettre à certains pays aphones sur la scène internationale de faire entendre leur voix. Toujours dans la droite lignée de la question militaire évoquée en première sous-partie, la géopolitique mondiale s’est peu à peu remodelée en intégrant de plus en plus le soft power. Celui-ci passe bien évidemment par la culture – à ce titre les Etats-Unis sont les grands gagnants puisque l’on peut clairement parler d’une américanisation du monde – mais peut également passer par le sport et quoi de mieux que le sport roi pour toucher la plus grande audience ? Avec plus de membres que l’ONU (211 contre 193), la FIFA est devenue une arène où certains pays non-encore reconnus par l’instance des nations unies peuvent jouir d’une existence non acceptée par d’autres pays.

Les exemples de la Palestine et du Kosovo (voir à ce titre les articles de Benjamin sur Sport Focus Web ou bien du Monde diplomatique) sont à cet égard sans doute les plus éloquents dans la mesure où le sport est une stratégie pleinement assumée et réfléchie. Partant du principe que certains Etats (notamment les Etats frontaliers) refusent catégoriquement de reconnaître leur existence, Palestine et Kosovo ont décidé de passer par le biais du sport et du football en particulier pour se frayer un chemin dans les instances internationales. La Palestine est d’ailleurs depuis 2012 reconnue comme un Etat observateur non-membre de l’ONU grâce au vote de l’Assemblée générale.

Nous le voyons donc, le football déborde largement du simple terrain. Essayer de s’attaquer à une analyse sociologique de ce sport n’est pas chose aisée tant la documentation manque encore à ce propos. Toutefois, je suis intimement persuadé que dans un avenir très proche la sociologie du football prendra de plus en plus d’ampleur dans la mesure où le football est, qu’on le veuille ou non, une forme de miroir de la société, un miroir qui ne renvoie pas une image parfaite mais qui permet d’étudier la société sous un prisme nouveau. A l’heure des grands bouleversements à la fois politiques, économiques et sociaux, il me semble que le football peut nous apporter des réponses pertinentes ainsi que le montre l’émergence de l’Association nationale des supporters par exemple. Peut-être que dans quelques années les ouvrages sur ce thème seront nombreux. En attendant, continuons à profiter des émotions que nous procure ce sport tout en démontant les clichés sciemment relayés qui visent à le décrédibiliser.

Auteur : Marwen Belkaïd

Qui a dit que le foot et la culture étaient antinomiques ? Mon (humble) ambition est de réunir Camus, Jaurès et Shankly et de montrer que non le foot n'est pas un monde de débiles et de brutes

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