Pour une approche sociologique du football (2/4): le football, structurant géographique et identitaire

31
mars
2017

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Catégorie : Dossier

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Football et ligne de fractures spatiales

 

Le football, nous l’avons vu, a tendance à se sacraliser avec le temps. Pour autant, ses effets n’ont pas attendu cette sacralisation pour se faire sentir. Depuis ses origines, le football est en effet un très grand structurant à la fois géographique et identitaire des espaces dans lesquels il est présent. Assez méconnue en France du fait de l’absence de véritables derbys au sens premier du terme – nous parlons de derby pour des matchs opposant des villes distantes de plusieurs dizaines voire centaines de kilomètres parfois en France – la dynamique qui parcoure les villes hébergeant plusieurs clubs de grandes envergures (de l’Europe à l’Amérique Latine en passant par l’Afrique) sont aux premières loges de ce pouvoir de structuration spatiale que possède le football. Allez donc vous balader dans Londres et vous ressentirez tout de suite ce que je veux évoquer. Les différents clubs de la capitale britannique sont liés à des quartiers, leur stade jouant même parfois le rôle de point de repère lorsque vous souhaitez visiter tel ou tel quartier.

Nous reviendrons très rapidement sur la question des stades. Au-delà de cette question purement architecturale, le football divise, fracture, sépare sociologiquement les différentes parties des villes abritant plusieurs clubs. A Madrid on est Colchonero ou Merengue, à Milan on est Neazzuri ou Rossoneri, à Rosario on est Newell’s ou Central, à Casablanca on est Widad ou Raja. Ces divisions, si elles sont avant tout symboliques (il arrive en effet que les fractures enjambent allègrement les frontières spatiales pour s’immiscer même au sein des familles), participent également de l’organisation sociologique de la ville. Evidemment il est possible de trouver des supporters de l’AC Milan dans les quartiers à majorité neazzuri et inversement. Toutefois, il est évident que dans toutes les villes que j’ai évoquées plus haut (et dans toutes les autres au sein desquelles plusieurs clubs s’arrachent les faveurs des cœurs) il existe des quartiers acquis à l’un des clubs et d’autres à l’autre (ou aux autres le cas échéant). Finalement, le football est venu surimposer une nouvelle fracture spatiale aux anciennes fractures déjà présentes (notamment sociales) si bien que l’on peut désormais presque subdiviser les quartiers populaires entre eux selon le club supporté.

 

Stades et aménagement du territoire

 

Aujourd’hui, en France notamment, il est de bon ton de fustiger la construction ou la rénovation des stades. La raison de cette ire ? Les partenariats publics privés, régime sous lequel lesdits stades ont été construits. Il y aurait matière à faire là aussi un très long dossier mais là n’est pas mon sujet. Plutôt que de critiquer le coût économique (critique qu’il faut mener mais qui concerne avant tout les politiciens), il me paraît bien plus pertinent de s’intéresser à la manière dont les stades s’inscrivent dans le territoire qui est le leur. Lorsque l’on évoque les stades, nous avons souvent tendance à réduire notre analyse à la ferveur présente (ou pas) dans les tribunes ou à la qualité architecturale des stades. Jamais ou presque nous ne tentons d’aller au-delà de cette analyse et d’essayer d’étudier la manière dont les stades de foot participent grandement de l’aménagement du territoire. Ce dernier est tout juste abordé sous le prisme économique dans la mesure où les stades sont aujourd’hui des formes de hub regroupant centres commerciaux et hôtels.

Pourtant, il me semble que les différents stades participent à la fois de l’aménagement du territoire et de la structuration de l’identité urbain d’une ville. Evidemment il est possible de trouver des exceptions à ce principe mais la grande tendance est bien celle-là, dans un échange mutuel entre le stade et l’aire urbaine dans laquelle il prend place. Prenons deux exemples pour illustrer ce phénomène : ceux de Marseille et Bilbao. Dans la Cité phocéenne, plus encore depuis sa rénovation, le Vélodrome est pleinement inscrit dans l’histoire à la fois urbaine et sociale de la ville. Déposé non loin de la plage du Prado et des Calanques, il est en effet à l’image de Marseille, ouvert sur le Sud et prêt à prendre la mer. L’architecture même de la toiture vient rappeler le caractère à la fois rebelle et maritime de la ville tant le toit semble être la vague de la fronde qu’a historiquement été Marseille à l’égard de la capitale. A cet égard, San Mames à Bilbao est peut-être encore plus représentatif. Surnommé la Cathédrale, il surplombe la ville un peu comme une église le ferait. Les soirs de matchs c’est donc une lente procession qui se met en route dans la ville.

Le football comme élément de fierté

 

Au-delà des questions d’urbanisme et de fractures spatiales, le football est aujourd’hui le moyen pour beaucoup de regagner une fierté perdue depuis l’avènement de la globalisation financière et de la désindustrialisation du Vieux Continent. Alors que par le passé, l’excellence industrielle pouvait être source de fierté, la mécanique folle qui a broyé l’industrie sur notre continent depuis des décennies a jeté nombre de villes industrielles et ouvrières dans la détresse et la déshérence. Aussi le football a-t-il pu prendre le relais de cette fierté ouvrière afin de ne pas laisser sombrer ces villes dans une forme de spleen permanent.

Le foot comme structurant identitaire c’est Liverpool ou Manchester qui peuvent encore concurrencer Londres. Par le passé c’était grâce à leur industrie performante, désormais c’est sur les terrains de football que cette compétition a lieu. De la même manière dans tous les pays d’Europe de l’Ouest on peut voir cette mécanique à l’œuvre. Saint-Etienne évite aujourd’hui la dépression notamment parce que les Verts sont encore là. Quant à Marseille, elle est peut-être la ville française où l’atmosphère y est le plus lié aux résultats de son club. A ce titre Marseille est peut-être la plus italienne des villes françaises puisque l’acmé de ce phénomène est sans doute atteinte par le Napoli. Le club de Marek Hamsik permet en effet aux Napolitains de retrouver une fierté, eux qui sont victimes d’un fort racisme de la part de l’Italie du nord.

Auteur : Marwen Belkaïd

Qui a dit que le foot et la culture étaient antinomiques ? Mon (humble) ambition est de réunir Camus, Jaurès et Shankly et de montrer que non le foot n'est pas un monde de débiles et de brutes

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