Pierre Rondeau, le foot au service des SES

01
décembre
2016

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Catégorie : APP a lu / Interviews

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L’économiste Pierre Rondeau se sert du foot pour expliquer autrement les programmes des SES de lycée et de licence universitaire. Alors si vous voulez être capable d’expliquer le salaire de Zlatan ou la notion d’état providence à travers l’exemple des droits télés en Europe au Bac ou lors de vos futurs partiels c’est par ici. Entretien avec l’auteur de « Coût… franc » (aux éditions Bréal), un livre passionnant mais pas uniquement réservé aux passionnés de foot ou d’économie et de sociologie.

Pierre, qui a eu le plus de plaisir à écrire ce livre : le passionné de football ou le professeur d’économie ?

J’ai commencé à réfléchir à la rédaction de Coût Franc lorsque je donnais des cours en SES au lycée. J’étais alors dans un lycée plutôt difficile et je n’arrivais pas à capter l’attention des élèves malgré ma passion pour l’économie et la sociologie. Néanmoins, parler de football et de sport en général semblaient les intéresser, j’ai donc commencer à construire des leçons avec des exemples précis, des faits d’actualité, illustrant tel ou tel chapitre. Ça les a tout de suite captés.

Ma première motivation a donc été la pédagogie, l’approche alternative et nouvelle des cours en économie et en sociologie. Pour un professeur, c’est toujours très gratifiant de transmettre son savoir à une classe et qu’elle en ressorte motivée et intéressée. Mais quoi de mieux que de favoriser la transmission et le partage avec ma passion qu’est le football ?

Le plaisir de l’écriture a donc été décuplé, écrire des leçons d’économie et de sociologie tout en parlant de foot, détaillant des références sportives et citant des anecdotes précises. J’ai adoré ! Depuis longtemps, je pense que le professeur doit s’adapter à son public, à ses élèves, à ses étudiants. Il ne doit pas arriver sûr de lui et imposer sa méthodologie, quel que soit sa classe. Au contraire, il doit se remettre en question en permanence, changer de pédagogie et de discours en fonction de chaque physionomie. Avec Coût Franc, je m’adresse aux fans de foot qui ont le désir de (re)découvrir les sciences économiques et sociales. Tant que cet objectif est réalisé, je suis content. C’est surtout cela qui a motivé la rédaction de ce livre.

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Pour le lecteur non-averti pouvez-vous expliquer pourquoi le football est un « fait social total » (terme de Marcel Mauss) ?

 Marcel Mauss définit le fait social total comme un fait qui « met en branle dans certains cas la totalité de la société et de ses institutions ». Autrement dit, il s’agit d’un élément social qui peut être abordé de n’importe quelle façon et qui peut tenir compte de l’ensemble des organisations et des institutions de la société. Par exemple, l’éducation peut être considérée comme un fait social total : elle dérive de la socialisation primaire, de l’éducation des parents, de la famille, mais aussi du groupe des pairs, des fréquentations, des médias, des institutions, de l’école, de la ville, de la culture, plus loin encore, de la hiérarchie symbolique, de la stratification sociale, etc.

Pour Marcel Mauss, « la société s’étudie dans son ensemble par une décomposition, puis une recomposition du tout. Ce sont des systèmes sociaux entiers, des tous, dont on doit chercher à recomposer le sens en décrivant leur fonctionnement ». Le fait social total englobe tout et permet d’aborder tous les éléments sociaux. Précisément comme le football.

Avec ce sport mondial, on touche les relations sociales professionnelles, le rapport hiérarchique joueur/coach, les relations symboliques avec les supporters, les relations économiques avec les médias et les sponsors, l’apprentissage avec la formation et la socialisation, les conflits de classe entre les groupes, les adversaires, etc.

Tout peut être analysé et étudié avec le football, c’est bel et bien un fait social total et c’est ce qui rend Coût Franc tout aussi intéressant.

Vous expliquez en introduction que « nous n’allons pas étudier le ballon rond à travers ces matières mais, cas inédit, étudier les sciences économiques et sociales à travers le ballon rond. » Un renversement de perspectives pour mieux faire passer le programme des SES aux étudiants ?

En économie du sport, on peut considérer qu’il existe deux écoles. La première, que j’appellerai « école nord-américaine », est celle soutenue par le Journal of Sports Economics, avec des auteurs célèbres comme Simon Kuper, Stefan Szymanski, Chris Anderson, Ignacio Palacios-Huerta ou David Sally, prend le football comme un objet permettant d’illustrer ou de justifier des théories, des phénomènes. Le tireur de penalty devient un cobaye d’expérience pour prouver l’existence du minimax ou expliquer la théorie des jeux ; les données de jeu permettent d’affirmer ou d’infirmer la théorie du salaire d’efficience en économie, etc. C’est une démonstration par l’induction, on utilise le football comme moyen d’illustration des grands préceptes théoriques.

A l’inverse, la seconde école, que je nommerai « école française », représentée par le CDES, Wladimir Andreff, Bastien Drut, Christophe Lepetit ou Jean-François Bourg, raisonne par déduction et sert le football. Elle applique des théories scientifiques (en économie, en sociologie, en mathématiques, etc) au cadre footballistique afin de le soutenir et l’aider face à ses problèmes. Le chercheur vient apporter ses connaissances en matière de comptabilité, de gestion, pour mettre en place un business-plan pour tel ou tel club, mettre en place une régulation financière (comme le fair-play financier), etc. L’école française sert surtout le sport et non la science en général.

Concernant Coût Franc, je pense mettre associé à l’école Nord-Américaine, avoir utilisé le football avant tout faire faire avancer la connaissance vulgarisée en SES. J’ai utilisé le football comme un objet d’étude, illustrant les différents chapitres des sciences économiques et sociales. Le foot au service des SES et non l’inverse.

Expliquer l’approche marxienne de la lutte des classes à travers l’exemple du débat de vestiaire entre Laurent Blanc et ses joueurs à la mi-temps d’un match à Toulouse en 2014, c’est votre plus belle réussite ?

En sociologie des conflits, deux cas de figure peuvent se présenter. Soit un conflit entre deux membres peut illustrer un désordre social, signe d’une anomie, d’une faiblesse de lien, et être responsable, à terme, d’une crise plus grave. C’est la vision du sociologue Français Emile Durkheim, qui s’inquiétait des conflits et qui considérait que l’Etat devait tout mettre en œuvre pour les éviter le plus possible. Soit le conflit est le moyen de faire avancer la société, de la faire bouger de son socle afin d’aller vers autre chose, un nouveau paradigme, une nouvelle façon de faire. C’est la vision de Karl Marx, qui voyait les conflits comme le signe du progrès social.

Voyez cela comme dans un couple. Une engueulade peut soit être le signe d’une tension qui risquerait d’aller vers la séparation (d’après Durkheim), soit l’occasion de se dire les choses et de faire avancer la relation, de corriger les défauts (d’après Marx).

Pareil pour un club de football. Des conflits entre les joueurs, entre les joueurs et le coach, illustrent différents événements, différentes possibilités. Dans le cas du match TFC – PSG, en 2014, les joueurs étaient rentrés en conflit avec leur coach, Laurent Blanc, car ils ne croyaient pas en sa formation. Ils l’avaient ouvertement critiqué et lui avaient demandé de changer. Un moyen de faire avancer la dynamique collective : ce conflit a permis à Laurent Blanc de comprendre ses erreurs, il a changé de tactique et a retourné la situation. Ce conflit, cette crise ouverte, a été un facteur d’amélioration sociale.

Si Emile Durkheim avait dû analyser ce phénomène, il aurait dit que le conflit entre Blanc et ses joueurs était le signe d’une « anomie sociale », d’une perte de liens entre les deux groupes de l’organisation et que le risque aurait pu être la défaite voire le licenciement de l’entraîneur. Rien de tout ça n’est arrivé : la sociologie, au même titre que l’économie, n’est pas une science exacte. Personne n’a raison, personne n’a tort.

Cet ouvrage est un vrai manuel pédagogique « éco-socio » qui se destine finalement à quel public ?

A tous les passionnés de football qui souhaiterait (re)découvrir, très facilement, les sciences économiques et sociales. Des lycéens aux retraités. A tout le monde en quelque sorte.

Vous pouvez offrir ce livre à une personne extérieure au monde des SES et du football…

Nathalie Iannetta, l’ancienne conseillère au sport de François Hollande, m’a déjà dit le plus grand bien de Coût Franc. Mais c’est vrai qu’à ce titre, j’aimerai beaucoup l’avis du président de la République  ;)

Vous pouvez offrir ce livre à une personne qui est dans le milieu du football…

Zinedine Zidane, le meilleur joueur du monde.

Quel est le meilleur tireur de « Coût… pas franc » : Lionel Messi avec le fisc espagnol ou François Hollande avec ses propos sur les joueurs de l’EDF ?

Aucun des deux mon capitaine. Messi ne contrôle pas la gestion de son salaire. Je blâmerai ses conseillers et son comptable qui n’auraient pas fait l’effort de déclarer sa situation au fisc espagnol. On ne peut pas blâmer quelqu’un qui a arrêté l’école à 14 ans et doit gérer des milliers de choses au quotidien.

Pareil concernant François Hollande, se muscler le cerveau, c’est peut-être quelque chose de difficile à entendre mais, lorsqu’on regarde les chiffres, on ne peut qu’aller dans son sens : 60% des footballeurs sont ruinés 5 ans après leur retraite sportive, moins de 10% des footballeurs ont un diplôme du supérieur équivalent à bac+2. Le discours tellement anxiogène, contrôlé et pauvre des footballeurs en salle de presse ou sur les plateaux télé devient particulièrement gênant et triste. Ils deviennent des jeunes milliardaires (je ne peux pas leur en vouloir, c’est le marché qui veut ça) sans aucune qualification ni expérience. Même les gagnants au loto ont droit à des cours d’apprentissage de la richesse, à des cours de gestion de fortune, pourquoi pas les footballeurs ?

Je ne veux pas taper sur le football, il est ce qu’il est aujourd’hui parce que nous l’avons voulu. Si nous ne voulons pas les truands à la tête de la FIFA ou de l’UEFA, par exemple, libre à nous d’arrêter de regarder les matchs et de nous intéresser à autre chose. Il faut cependant militer pour plus de contrôle et plus de régulation. Mais autrement, c’est trop facile de critiquer.

Pierre Rondeau, « Coût… franc », Bréal éditions, 2016, 12 euros.

Propos recueillis par Benjamin Laguerre.

Auteur : Benjamin Laguerre

Toulousain en exil. Chroniqueur littéraire des livres sur le football.

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