Pacho Maturana et l’école du toque

08
avril
2018

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Catégorie : Am. Sud

Maturana-et-ses-joueurs

Le football colombien sera sans aucun doute une des attractions du mondial 2018 en Russie. L’occasion pour les amoureux du foot que nous sommes de se remémorer l’époque de son éblouissante génération du début des années 90 incarnée par un homme : Francisco « Pacho » Maturana, qui fut l’un des premiers à conceptualiser le « toque ». Entre poésie, culture, science tactique et amour du jeu, le guide des Cafeteros, avec qui il remportera la Copa America en 2001, reste encore aujourd’hui un modèle pour tous les théoriciens du foot.

Malgré une carrière riche de défis, c’est à la tête de la sélection de son pays que Maturana aura le mieux réussi. S’inspirant des entraineurs rencontrés durant sa carrière, comme Cubilla, Mujica, ou encore Anibal Ruiz, « Pacho » Maturana dote la sélection colombienne d’un style spectaculaire, le « toque », un jeu fait de redoublement de passes courtes, au milieu duquel rayonne un maestro : Carlos Valderrama. Le maître à jouer chevelu de la sélection, cerveau et architecte de l’équipe, maître des petits espaces au toucher et à la couverture de balle inégalable. La sélection colombienne produit ainsi un jeu efficace et rythmé semblable à la Cumbia ou au Vallenato, ces danses traditionnelles colombiennes issues du mélange des cultures des colons espagnols, des esclaves africains et des amérindiens, jouant un rôle fondamental dans la préservation de la culture populaire, et représentant le rapport complexe du métissage que vivent chaque jour les colombiens. Ce style de jeu incarne le football offensif sud-américain de l’époque. Lors du mondial italien, la Colombie tiendra en échec la RFA, futur vainqueur de l’épreuve, et se qualifiera pour les huitièmes de finale de la compétition où elle sera malheureusement battue par le Cameroun de l’inoxydable Roger Milla au stade San Paolo de Naples. Mais si Maturana a pu doter la sélection d’un jeu aussi fluide qu’efficace c’est avant tout car la base de son équipe était constituée de joueur évoluant à l’Atletico Nacional, à l’image du grand Ajax, ossature de la sélection des Pays-Bas des 70’s. Le toque pratiqué par Valderrama et les Cafeteros permettait de masquer la relative lenteur du meneur de jeu colombien, l’enchaînement des séquences de passes donnant un style très fluide au jeu. La recette de Maturana était ainsi diablement efficace : défense en ligne, jeu court à ras de terre et changements de rythme. Un régal à voir jouer.

Brillante mais inexpérimentée en 1990, puis éblouissante lors des éliminatoires de 1993 avec en point d’orgue le fabuleux 5-0 infligé au Monumental de Buenos Aires à l’Argentine de Redondo, Simeone et Batistuta, la sélection dirigée par Pacho Maturana ne parviendra toutefois pas à briller au mondial américain en 1994. « Je préférais celle de 90. Les joueurs étaient plus tactiques, plus disciplinés, moins imbus d’eux-mêmes. La sélection de 94 disposait de davantage de talent, mais on était moins collectifs. » avouera-t-il d’ailleurs, comme pour justifier l’échec d’une sélection qui disputa ces mondiaux à 50% de ses moyens. Annoncé comme un grand outsider de la Coupe de Monde aux Etats-Unis, le parcours de la sélection colombienne se révèlera même être un véritable fiasco, marqué par les évènements tragiques que tout le monde connait, l’assassinat du défenseur Andres Escobar. Car dans la Colombie des narcos, il est très difficile d’extraire le football de son contexte social.

 

ColombievsArgentina1993

 

Avant d’être un meneur d’hommes hors pair, un inspirateur d’entraineurs aujourd’hui mondialement reconnus comme Pep Guardiola, qui n’hésite pas à se revendiquer de ses idées et à les moderniser, Pacho Maturana était avant tout un éducateur. Malgré son goût immodéré pour les vices des plaisirs nocturnes, la culture tient, dès son plus jeune âge, une place très importante dans sa vie. Ainsi, dans un style de management innovant pour l’époque, il n’hésitera pas à transmettre un bagage culturel à ses joueurs, à les inciter à prendre soin de leur apparence, et à faire d’eux des hommes. L’histoire raconte ainsi qu’il lisait à ses joueurs de l’Atletico Nacional – avec qui il remporta la Copa Libertadores en 1989 et la Copa Interamericana en 1990 – des poèmes de l’écrivain uruguayen Mario Benedetti, dont voici un extrait :

« Mi tactica es / Ma tactique est

Mirarte / de te regarder

Aprender como sos / d’apprendre comme tu es

Quererte como sos / de t’aimer comme tu es

Mi tactica es / Ma tactique est

Hablarte / de te parler

Y escucharte / de t’écouter

Construir con palabras / de construire avec les mots

Un puente indestructible / un pont indestructible … »

Mario Benedetti  “Tactica y estrategia” (1973-1974)

mendoza-alvarez-colombie

Ce poème est une ode à l’amour, à la complicité et à l’altruisme, qui sont les ingrédients de base du toque. Ainsi, dans une sélection qui comptait dans ses rangs des talents exceptionnels comme René Higuita, Leonel Alvarez, Carlos Valderrama, Freddy Rincon, Adolfo Valencia ou encore Faustino Asprilla, la génération colombienne des nineties laissera un souvenir impérissable au monde du football, au point de susciter l’admiration 30 ans plus tard comme le concède Léo :

“Cette sélection colombienne a suscité l’éblouissement et l’exaltation. On la loue aujourd’hui à juste titre comme une équipe qui possédait une réelle identité de jeu. En ce sens elle éveille forcément la nostalgie et une certaine mélancolie chez les amoureux du « beau » football qui associent souvent l’identité de jeu comme une marque de savoir faire dans un football souvent dénué d’inventivité. La force de Francisco Maturana fut d’incorporer un style de football, qu’il n’a bien sûr pas inventé, auquel accommoder ses joueurs sans dénaturer la culture colombienne dont ils étaient animés. Il est clair aujourd’hui que le toque n’est plus adapté aux exigences du football moderne. Cependant, au delà de sa dimension tactique, il développe une philosophie qui lui est bien propre. Il est indéniable à notre époque de constater la supériorité du football de club sur celui de la sélection. Pourtant la sélection nationale s’accorde à essayer de transmettre une identité de jeu à son équipe dictée par des clichés nationaux qui n’ont cessé de croître au fil des histoires et des anecdotes. Alors que les allemands doivent être efficaces et froids, le Brésil doit être beau et spectaculaire. Tandis que Joachim Löw a parfaitement réussi à insuffler ses idées de jeu tout en restant dans la performance, le Brésil a quelque peu volé en éclat à l’heure de son européanisation. L”héritage de Francisco Maturana a sans doute encourager à considérer avec grand intérêt la façon de construire une équipe nationale.”

 

Crédits Photos : D10.paraguay.com / OldFootballPhotos

Auteur : Yannis Eleftheria

Méditerranéen rebelle et romantique baptisé à la religion footballistique. Le foot pour sa dimension sociale, la plume comme arme.

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