NWSL: on ne “hijack” pas l’hymne au Maureen Hendricks Field

08
septembre
2016

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Catégorie : Football féminin

Colin-Kaepernick

Megan Rapinoe, genou à terre, a manifesté son soutien dimanche au quaterback Colin Kaepernick resté assis pendant l’hymne national. Elle comptait renouveler son geste mercredi soir lors du match Steattle Reign–Washington Spirit mais le propriétaire du Spirit a tenu a l’en empêcher.

Dimanche à Chicago, Megan Rapinoe s’était agenouillée face au drapeau pendant l’hymne national. Par son geste, la joueuse de Seattle avait tenu à signifier son soutien au quaterback Colin Kaepernick qui avait boycotté l’hymne en restant assis plus tôt dans la semaine. Le joueur des San Francisco 49ers souhaitait attirer l’attention sur l’oppression subie par les minorités aux États-Unis et notamment le problème de la violence policière contre les communautés afros-américaines.

Megan Rapinoe avait annoncé dès lundi qu’elle poserait à nouveau le genou sur la pelouse, cette fois au Maureen Hendricks Field pendant l’hymne national mercredi soir.

C’était un signe d’approbation à Kaepernick et à ce qu’il défend. Je trouve que le traitement qu’il reçoit maintenant et la couverture médiatique sont déplorables. Beaucoup de médias l’ont tourné en quelque chose de complètement différent de ce dont il s’agit vraiment. Il nous faut un dialogue plus réfléchi sur la question raciale. […]  En tant qu’homosexuelle aux États-Unis, je sais ce que c’est que de regarder le drapeau et de ne pas avoir toutes mes libertés garanties.

Le Seattle Reign a publié mercredi matin un communiqué dans lequel le club encourage ses joueuses à participer comme elles le souhaitent aux célébrations d’avant-match et les autorise à manifester leurs opinions dans le respect des droits acquis par ceux qui ont servi dans les armées.

Aux États-Unis, l’hymne national est joué à chaque avant match de la NWSL, comme dans les autres ligues nationales. Depuis la Seconde Guerre mondiale, la tradition s’est installée : le public est appelé à se lever et à se tourner vers le drapeau. Avec une cérémonie d’avant-match aux accents patriotiques, entre fierté et hommage aux armées, les gestes de Kaepernick et Rapinoe ont été perçus par certains comme antipatriotiques et comme une marque de dégoût envers le Stars and Stripes.

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megan-rapinoe-kneeling-national-anthemMegan Rapinoe pendant l’hymne le 04/09/2016 à Chicago. Crédit : Twitter @gbpackfan32

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Mercredi à Washington, le propriétaire du club hôte a décidé de faire jouer l’hymne alors que les joueuses du Reign mais aussi de son équipe étaient encore aux vestiaires.

Le public n’avait pas été averti. Les joueuses et les coaches n’avaient pas été informés : ils ont appris la nouvelle en sortant des vestiaires. Et le commissaire de la NWSL venu assister au match, Jeff Plush, a appris la nouvelle en même temps que les précédents.

Cause noble, mais on ne pas baisse les yeux devant le drapeau

Bill Lynch propriétaire du Washington Spirit est un ancien de l’Air Force. Dans un communiqué diffusé mercredi soir, le club déclare avoir “préféré jouer l’hymne plus tôt que prévu plutôt que d’exposer [les] fans et amis au manque de respect que représenterait un tel acte”.

“Tandis que nous respectons le droit qu’a tout un chacun de s’exprimer et pensons que Mlle Rapinoe est une personne remarquable et dotée d’un grand cœur, nous faisons respectueusement part de notre désaccord quant à sa méthode qui consiste à détourner notre manifestation pour attirer l’attention sur ce qui est, en fin de compte, une cause personnelle quoique digne. L’équipe appartenant à un vétéran, l’hymne national a une signification très spéciale pour notre organisation. Notre propriétaire Bill Lynch a perdu des amis lors de conflits à l’étranger et a des amis qui ont eux aussi perdu des proches. […] Mettre en avant nos armées et notre patriotisme avant chaque match est très important à nos yeux. Nous croyons avec force qu’il y a de meilleures façons de lancer un débat autour d’une cause que de porter atteinte à une tradition qui compte beaucoup pour nombre de gens.”

Il s’agissait clairement d’empêcher à Megan Rapinoe d’apparaître genou à terre devant les symboles américains. Démontrer son patriotisme est certes une tradition d’avant-match mais c’est aussi rompre avec la tradition d’exclure une partie de celles qui prennent traditionnellement part à la célébration. Si l’on suit le raisonnement du dirigeant du club, c’est un instant d’hommage et d’unité : communion entre les porte-drapeaux, les spectateurs dans les gradins, les joueuses, le corps arbitral, le staff sur et aux abords de la pelouse. Rayer des participants de la liste c’est faire preuve d’égoïsme en voulant jouer l’hymne juste pour jouer l’hymne et sans protestation. C’est également à la limite du totalitarisme de vouloir imposer la démonstration patriotique dans son cadre le plus rigide et le plus strict à tous ceux présents dans l’enceinte du stade.

Aussi, si l’engagement est une affaire personnelle, la cause n’est, elle, pas personnelle, et ne doit pas l’être. La lutte contre les discriminations, quelles qu’elles soient, devrait être l’affaire de tous. Dans cette confusion du geste et du message, la direction du club semble se désolidariser de la cause qui est susceptible de concerner les membres de l’organisation.

La démonstration de Megan Rapinoe n’est pas exempte de toute critique. Oui, il faut un débat sur la question raciale aux États-Unis. Oui, il faudrait que des leaders d’opinion prennent la parole et utilisent leur plateforme pour créer ce débat. Et l’acte de Rapinoe suscite une polémique qui renvoie dans l’ombre le problème-même qu’elle souhaite dénoncer. L’intention est louable, mais aujourd’hui le débat tourne davantage autour du geste que du message qu’il est censé véhiculer. Une fois la polémique passée, le geste sera plus symbolique qu’effectif.

On pourrait dire que la prise de position de Megan Rapinoe n’a rien à faire sur un terrain de sport. Mais à cela on pourrait répondre que la cause qu’elle défend est à la fois politique et humaine. Tandis que toute cause humaine mériterait d’être vocalisée, l’existence de célébrations patriotiques américaines en avant-match introduit de facto une dimension politique dans la sphère sportive.

Le poids des mots

Le vocabulaire employé par les dirigeants du Spirit est également dur. L’utilisation du mot hijack n’est pas passée inaperçue. La principale intéressée a d’ailleurs commenté ce point spécifique du communiqué du club de Washington.

“C’est extrêmement désagréable, quatre jours avant [l’anniversaire d’]une des pires tragédies que notre pays ait connu, de dire que j’ai essayé de détourner la manifestation”.

En anglais le verbe hijack a une connotation négative car lié au vol, à l’intention de commettre un délit ou un crime. Il s’utilise pour le vol par la force de véhicule et le détournement d’avion notamment. La répétition de ce mot deux fois dans le communiqué laisse transparaître que malgré les formules de politesse et les hommages à la personne qu’est Megan Rapinoe, la direction considère son intention de s’agenouiller comme dangereuse, l’éloignant ainsi du domaine de ce qui est légal et la rapprochant du crime.

Finalement, quand on regarde le tollé provoqué, on peut dire que Bill Lynch a lui-même réussi à hijack son propre match en divisant largement l’opinion et en imposant une décision qui, dans sa justification, s’avère être intrinsèquement politique.

Auteur : Julia Tefit

Tombée dans le foot féminin grâce à la NWSL, je suis avec attention l'équipe de France féminine et l'USWNT.

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