Nabil Fékir, le Peter Pan au pays des pisse-froid

12
novembre
2017

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Catégorie : Editos

fekir-maillot

Dimanche 5 novembre 2017, aux alentours de 23h sur la pelouse de Geoffroy Guichard. Mariano lance parfaitement Nabil Fekir dans le dos de la défense stéphanoise. Celui-ci temporise, presque pour narguer Ruffier, avant de placer le ballon au fond des filets stéphanois. A cet instant précis la déroute des Verts se transforme en humiliation un peu comme le but de Matuidi (dans sa construction et sa finition) avait constitué le dernier clou posé sur le cercueil marseillais lors du Classique de la saison dernière au Vélodrome. Le Chaudron, après avoir grondé pendant plus d’une heure et demi et connu une première éruption pyrotechnique, est prêt à érupter de colère.

Dans ce moment un peu hors du temps, le jeune joueur lyonnais jette son brassard à terre et s’en va défier, narquois, les Green Angels en leur montrant son maillot à l’instar de Messi au Bernabeu ou de Cristiano Ronaldo au Camp Nou. Il n’en faut pas plus pour provoquer la réaction excessive (mais compréhensible) de certains supporters Verts qui envahissent la pelouse dans un véritable acte de passion pure. Le match sera finalement arrêté près d’une demi-heure, reprenant ensuite dans une ambiance surréaliste et un stade vide. Depuis ce geste, certains souhaitent presque clouer au pilori le lyonnais. Heureusement que l’échafaud n’existe plus tant une partie des observateurs ont voué une quasi-haine à ce geste. Tentative de réhabilitation dudit geste et de Fékir.

 

Petits procureurs et grandes sentences

 

« Non peut-être que c’est pas un geste à faire surtout qu’il y avait 5-0. Ils étaient un petit peu énervés. Après comme je l’ai dit, c’est juste du football ». Après le match, au micro de Paganelli qui le pressait de faire son mea culpa, de s’excuser publiquement un peu comme une volonté de catharsis cathodique, Nabil Fékir a eu ces quelques mots. Personnellement cela m’a fait penser à des faux aveux que l’on extorque au prix d’une pression mentale importante. Cette séquence a été l’apogée de trente minutes de réquisitoire totalement à charge contre Nabil Fékir sur le plateau du Canal Football Club. Hormis Ménès s’essayant à des justifications plus maladroites qu’autre chose – convoquer les tacles à retardement pour tenter de justifier le geste de Fékir est, à mes yeux, bien pervers. Il faut le défendre totalement ou ne pas le défendre.

Pendant trente minutes donc sur le plateau du CFC (et depuis dimanche dernier dans bien des médias) la condamnation de Fékir aura été unanime. Symbole de l’arrogance pour certains, signe d’un manque de respect et de courtoisie élémentaires pour d’autres, le geste de Fékir a été placé dans la catégorie symbole. Symbole d’un foot dépravé, symbole d’un manque de valeurs (contrairement aux valeurs de l’ovalie bla bla bla bla), symbole d’un sport dont le monde est empli de goujats. Aucune mise en perspective, aucun recul pris, aucune réflexion voilà le tableau qui s’est dressé sous nos yeux. Que l’on s’entende bien, contrairement à une vidéo publiée par SoFoot je pense que l’on peut trouver cette célébration idiote ou ridicule et ne pas être traité de faux amoureux du foot, j’ai en revanche beaucoup plus de mal avec tous ces petits procureurs qui ont condamné sans réserve le geste comme s’il s’agissait d’un drame national ou d’une affaire d’Etat. Le plus drôle – ou triste au choix – c’est que les mêmes commentateurs qui ont prestement condamné Fékir étaient en pamoison devant le même geste effectué par Cristiano Ronaldo ou Messi. En termes de boussole et de constance, on a vu mieux.

 

Nabil, parangon du foot de notre enfance

 

Dimanche dernier, pourtant, Nabil Fékir a sans doute rappelé à bien des personnes pourquoi nous aimions tant le foot. Pourquoi ce sport est le premier pratiqué au monde. Pourquoi, cette simplicité enfantine, nous permet de jouer des favelas de Rio avec une chaussette au somptueux Maracana, des bidonvilles de Soweto au Soccer City de Johannesburg, des quartiers déshérités de Marseille au Vélodrome. En jetant son brassard à terre et en tendant son maillot devant le kop stéphanois, Nabil Fékir a pris les traits de Peter Pan ou plus assurément fait montre, d’une certaine manière, du fait que, comme beaucoup, il est plus ou moins atteint du syndrome de Peter Pan, ce syndrome qui désigne le désir de rester enfant. Dimanche dernier, en effet, le maitre à jouer de l’OL est sans doute retombé en enfance. Je ne crois pas effectivement que cette célébration était préméditée mais bien plus la conséquence d’une pulsion. Lui, le gone, qui a grandi et s’est construit dans la rivalité avec l’ASSE, est retombé en enfance au moment de marquer ce but et de faire cette célébration folle. C’est cela, je pense, qu’il ne faut pas négliger et oublier.

Par extension, en célébrant de la sorte, Fékir s’est placé en représentant du foot de notre enfance, ce foot innocent et enfantin que nous avons tous pratiqués, ce foot qui a initié notre amour pour ce sport. Le foot de notre enfance c’est les chambrages de l’équipe adverse après un but important. Le foot de notre enfance c’est les parties jusqu’à pas d’heure dans les city stades de la ville. Le foot de notre enfance c’est ce soleil rougeoyant l’été qui frappe nos corps et rend chaque effort plus difficile. Le foot de notre enfance c’est cette volonté forcenée de mettre un petit point lors d’une partie de petit pont moulon. Le foot de notre enfance, c’est jouer au ballon dans la rue en essayant de dribbler les passants. Le foot de notre enfance c’est tenter des gestes improbables pour impressionner collègues et filles dans la cour du collège. Bref le foot de notre enfance c’est ce mélange de passion et d’innocence qui trouve, à mes yeux, sa plus pure expression dans le chambrage gras. Et quel est le but d’un tel chambrage sinon de faire réagir l’adversaire ? C’est dans les règles tacites de ce foot de notre enfance que le geste de Fékir s’inscrit. A l’heure où bien des acteurs et observateurs – de la LFP aux dirigeants de clubs en passant par ceux qui ont une carte de presse mais que le respect profond pour la profession m’empêche d’appeler journalistes – n’ont qu’une seule envie, celle d’aseptiser le football et de nous le dérober définitivement, le geste de Fékir est une véritable bouffée d’oxygène. Merci Nabil d’être resté un enfant. Puisses-tu le demeurer longtemps. Nous en avons besoin.

Auteur : Marwen Belkaïd

Qui a dit que le foot et la culture étaient antinomiques ? Mon (humble) ambition est de réunir Camus, Jaurès et Shankly et de montrer que non le foot n'est pas un monde de débiles et de brutes

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