Marcelo Bielsa, les vautours et l’odeur du sang

05
novembre
2017

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Catégorie : Editos / Ligue 1

Marcelo-Bielsa

Dimanche dernier, le LOSC de Marcelo Bielsa a sans doute réalisé l’un de ses matchs les plus aboutis depuis le début de la saison. Dimanche dernier, le LOSC de Marcelo Bielsa a bousculé un OM bien fébrile. Dimanche dernier, le LOSC de Marcelo Bielsa a mis à contribution Steve Mandanda comme rarement. Dimanche dernier, pourtant, le LOSC de Marcelo Bielsa a dû s’incliner dans ce qui restera, sans doute, comme l’une de ses défaites les plus cruelles. Dimanche dernier, en effet, sans les prouesses de Mandanda dans la cage olympienne, le LOSC de Marcelo Bielsa aurait certainement empoché les, selon bien des observateurs de notre chère Ligain, sacro-saints trois points. Mais dimanche dernier, le LOSC de Marcelo Bielsa a subi son sixième revers de la saison, revers qui le laisse à une bien peu glorieuse avant-dernière place (avec un match de moins, à disputer contre Amiens). Ce dimanche, le LOSC de Marcelo Bielsa se déplace en Lorraine en fin d’après-midi pour y défier le FC Metz. Ce dimanche, le LOSC de Marcelo Bielsa vit sans doute l’un des premiers gros tournant de la saison.

Dans le nord-est de la France à l’heure où le crépuscule se fait sentir et où les lueurs vespérales inondent l’horizon, le LOSC de Marcelo Bielsa devra faire advenir l’aube de sa saison. Ce dimanche, Marcelo Bielsa joue déjà très gros face à la lanterne rouge de Ligue 1 qui s’est à chaque fois inclinée à domicile depuis le début de la saison. Toute une partie des observateurs attend effectivement avec une délectation malsaine le faux-pas du profe afin de baisser le pouce et faire sonner l’hallali. Entre dimanche dernier et la défaite face à l’Olympique de Marseille et ce dimanche, il y a eu une conférence de presse absolument surréaliste vendredi, conférence de presse qui a agi comme une apocalypse au sens grec du terme, à savoir une révélation. La haine suintante de certains journalistes à l’égard de Marcelo Bielsa était là, devant nos yeux, de manière crue, sans aucun fard. Autant dire les choses tout de suite sans louvoyer, cet édito est une défense de Marcelo Bielsa. « D’où tu parles ? » se plaisaient à questionner les insurgés de mai 1968. Pour ma part je parle depuis ma position d’admirateur du coach argentin, admiration décuplée depuis son passage par mon club.

 

Haro sur la bête blessée

 

Déjà lors de son passage du côté de la Cité Phocéenne, Marcelo Bielsa avait été attaqué de toutes parts par bon nombre des observateurs. Apportant une réelle révolution dans le football français, le coach argentin était adulé à Marseille et détesté quasiment dans tout le reste de la France, en particulier parmi la coterie des consultants, journalistes coachs voire coach-consultants (ou l’inverse, comme vous voudrez). Cette véritable camarilla à la vision aussi obtuse que fermée se faisait un malin plaisir de taper à bras raccourcis sur Bielsa à chaque contre-performance. Quelle n’aura pas été leur condamnation sans appel quand l’Olympique de Marseille, après avoir enchanté la France et l’Europe pendant six mois, échoua à terminer sur le podium. De la même manière, le départ précipité du coach argentin fut l’objet de toutes les moqueries et accusations possibles, reposant la plupart du temps sur des fondements plus fragile que du sable sur lequel un ouragan serait passé.

C’est un euphémisme de dire que les mêmes vautours qui planaient au-dessus de Bielsa lorsqu’il était à Marseille se sont empressés d’aiguiser leurs couteaux aussitôt que l’on apprit que le coach argentin était de retour en France, à Lille. Dès la présaison, certains médias n’ont pas hésité à commencer leur ronde macabre autour de l’arrivée tardive d’El Loco au domaine de Luchin, oubliant sciemment qu’il était en deuil. Tels des vautours dont l’ombre menaçante se rapprochant chaque jour un peu plus, ils attendaient que la bête soit à blessée, à terre, pour fondre sur elle plus rapidement qu’un lapin détale au moindre bruit. Considérant que Bielsa est désormais réduit à l’état de charogne, ces vautours se pressent autour de lui, animé qu’ils sont par l’odeur du sang et de la chair fraiche comme en a témoigné la conférence de presse d’il y a deux jours. Un certain média, Sofoot pour ne pas le citer, est même allé jusqu’à publier un édito pour défendre le droit à critiquer Bielsa. Bien que comparaison ne soit pas raison comme le dit le proverbe et toutes proportions gardées, cette démarche m’a instinctivement fait penser à ces énergumènes nous expliquant que l’on n’a plus le droit de critiquer l’Islam dans ce pays alors que tous les hebdomadaires passent leur temps à taper dessus. Demander un droit à critiquer Bielsa présuppose en effet qu’il est compliqué de le critiquer dans notre pays. Quelle personne sensée peut décemment croire qu’il en est ainsi ?

 

Le symbole Weugue

 

La conférence de presse de vendredi a représenté, il me semble, une forme de nouvelle borne posée dans le mépris dont Bielsa est l’objet. Dans son excellent livre, Les Affects de la politique, Frédéric Lordon explique que c’est parfois le franchissement de seuils imperceptibles qui précipite des changements d’ampleur. Je ne crois pas qu’il est exagéré de dire que ladite conférence de presse et les multiples passes d’armes entre Hervé Weugue et Marcelo Bielsa sont une forme de seuil franchi. Il est évident que celui qui détient une carte de presse mais que j’ai bien du mal à appeler journaliste souhaitait « se faire » Bielsa pour parler crument. Voilà où en est rendu un salarié d’un groupe de presse dans notre pays, menacer un entraineur. Ses interventions pleines de fiel, allègrement parfumées au vitriol et ayant sans doute pour seul but de créer une atmosphère sulfureuse ne doivent pas pour autant se transformer en arbre qui cache la forêt. Il serait effectivement aisé de faire de Monsieur Weugue – cet homme minable rappelant qu’il travaille pour « la première radio de France » – une sorte de bouc émissaire ou de trublion dans le système médiatique.

Je crois au contraire que ce cher monsieur est un symbole dans tous les sens du terme. Le sens commun du terme, celui que l’on utilise régulièrement, est évidemment le fait de renvoyer à autre chose qu’à soi-même, de n’être finalement qu’un medium entre un signifiant et un signifié plus large et il me semble bien que Monsieur Weugue, loin de représenter sa petite personne ou sa station de radio, est un formidable représentant de la médiocrité journalistique que notre pays compte. Des plateaux télé aux éditos enflammés dans les journaux en passant par les talk-shows radiophoniques, la médiocrité est en effet ambiante si bien que peu sont capables de se rendre compte à quel point il est exceptionnel, au sens fort du terme, d’avoir Bielsa en Ligue 1 et de pouvoir profiter de ses conférences de presse qui sont quasiment des cours magistraux. Le terme symbole a pourtant une autre acception, plus lointaine, plus cachée, celle d’être une chose rassembleuse. C’est l’étymologie même du mot et dans la Grèce antique, le symbolon (qui signifiait « mettre ensemble) était un morceau de poterie que deux cocontractants partageaient afin de se reconnaître à l’avenir. A ce niveau-là également, Hervé Weugue représente un puissant symbole puisqu’il a réuni en lui-même l’ensemble des détracteurs de Bielsa au cours de cette conférence de presse où le mépris l’a disputé à l’ignominie. Vendredi nous avons pu voir la haine incarnée par cette vile personne et son dégueulis verbal. Les contempteurs étaient nus, débarrassés des circonvolutions qui leur servaient d’oripeaux, prêt à se jeter sur un homme et à le lyncher verbalement.

 

Marcelo Bielsa ou l’absurde triomphant

 

Dans Le Mythe de Sisyphe, Albert Camus définit l’absurde en ces termes : « L’absurde naît de cette confrontation entre l’appel humain et le silence déraisonnable du monde. C’est cela qu’il ne faut pas oublier ». Toujours dans le même essai, le philosophe franco-algérien ajoute : « Je suis donc fondé à dire que le sentiment de l’absurdité ne naît pas du simple examen d’un fait ou d’une impression mais qu’il jaillit de la comparaison entre un état de fait et une certaine réalité, entre une action et le monde qui la dépasse. L’absurde est essentiellement un divorce. Il n’est ni dans l’un ni dans l’autre des éléments comparés. Il naît de leur confrontation ». Marcelo Bielsa, surnommé El Loco, est souvent traité de fou. Parfois cet adjectif est bienveillant mais bien souvent il est teinté de mépris. Pourtant personne n’est fou en soi. Traiter quelqu’un de fou c’est le placer face à une certaine norme et c’est en cela que Bielsa me semble être l’un des représentants les plus pertinents de l’absurde camusien, précisément parce qu’il est en décalage. Si des milliers de personnes regardent ses conférences de presse c’est parce que celle-ci n’ont rien à voir avec les conférences de presse habituelles aseptisées et pleines de langue de bois.

Lors de ses conférences de presse, en particulier lors de celle de vendredi, Bielsa adopte une posture professorale, didactique et se justifie de tout, ne se décharge de rien, ne fuit jamais ses responsabilités. Avant-hier, pendant plus d’une heure, Marcelo Bielsa a littéralement donné un cours : explications sur Malcuit, longue tirade sur ses rapports avec Luis Campos, analyse des raisons du classement de son équipe, c’est à une véritable masterclass à laquelle nous avons assistée. Tout au fil de cette conférence de presse, le décalage est allé grandissant avec les journalistes. Aux questions de journalistes avides de petites phrases et de polémiques, le coach argentin a répondu avec patience, calme et exhaustivité. L’incompréhension a d’ailleurs été manifeste par moment si bien qu’El Loco s’est senti obligé de rappeler à quel point il méprisait les journalistes et souligner que s’ils leur répondaient c’était parce qu’ils ne sont qu’un medium entre le public et lui. « Il est toujours aisé d’être logique, il est presque impossible d’être logique jusqu’au bout » écrivait encore Camus en son temps et Bielsa arrive à toucher ce quasi-impossible si bien qu’une grande partie des observateurs et journalistes ne le comprennent pas ou ne font pas l’effort de tenter de le comprendre. Depuis son arrivée en France, nombreux sont ceux à s’être gaussés du fait que Marcelo Bielsa ne regarde pas les journalistes. Je suis personnellement bien plus enclin à y voir une forme de réminiscence de la mythologie grecque. Dans celle-ci, Tirésias, le voyant était aveugle et son histoire est là pour nous rappeler que les personnes les plus lucides sont parfois celles qui nous paraissent les plus aveugles. Cette tête sempiternellement baissée, ce regard fuyant de Marcelo Bielsa est à mes yeux l’équivalent de la cécité lucide de Tirésias.

 

Ce qui m’a le plus marqué personnellement dans cette conférence de presse surréaliste, c’est le flegme et la tranquillité de Bielsa face aux éructations de Monsieur Weugue. Combien auraient littéralement pété un plomb ? Combien auraient renvoyé dans les cordes de manière acerbe cet homme ? Combien auraient refuser de répondre et de lui redonner la parole ? Et pourtant, Marcelo Bielsa a répondu patiemment et sereinement, point après point, aux gesticulations de cette petite personne. En regardant cette scène absolument folle, des lignes du Rouge et le noir de Stendhal me sont revenues à l’esprit, les phrases prononcées par Julien Sorel lors de son procès : « […] je vois des hommes qui, sans s’arrêter à ce que ma jeunesse peut mériter de pitié, voudront punir en moi et décourager à jamais cette classe de jeunes gens qui, nés dans une classe inférieure et en quelque sorte opprimés par la pauvreté, ont le bonheur de se procurer une bonne éducation, et l’audace de se mêler à ce que l’orgueil des gens riches appelle la société. Voilà mon crime, Messieurs, et il sera puni avec d’autant plus de sévérité, que, dans le fait, je ne suis point jugé par mes pairs. Je ne vois point sur les bancs des jurés quelque paysan enrichi, mais uniquement des bourgeois indignés ». Voilà à mes yeux, pourquoi Bielsa garde son calme face à ce ramassis de débilité, il sait qu’il n’est pas jugé par ses pairs. Et il a bien raison. Finalement, celui que l’on traite, souvent péjorativement, de fou est sans doute le plus sage d’entre nous.

Auteur : Marwen Belkaïd

Qui a dit que le foot et la culture étaient antinomiques ? Mon (humble) ambition est de réunir Camus, Jaurès et Shankly et de montrer que non le foot n'est pas un monde de débiles et de brutes

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