Luis, discours d’un passionné

21
novembre
2016

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Catégorie : APP a lu / Interviews

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Luis Fernandez occupe une place à part dans le paysage footballistique français depuis maintenant plus de trente ans. En début d”année il est revenu sur sa carrière de joueur dans un livre éponyme, Luis. On a prolongé ce plaisir de lecture en jouant les prolongations avec l’ancien mythique milieu de l’équipe de France dans sa brasserie favorite au coeur du XVII arrondissement parisien. Et comme toujours avec Luis, on discute et on débat sans détour autour d’un de ses amours omniprésent dans son bouquin: le maillot bleu. Discours d’un passionné.

On va attaquer directement Luis, pourquoi avoir sorti ce livre autobiographique quelques mois avant l’Euro ?

C’est le journaliste Denis Chaumier, que je connais depuis plus de 30 ans et avec qui j’ai un bon feeling, qui me l’a proposé. Il m’a dit : « Luis, tu as encore beaucoup de choses à raconter, il faut que tu parles ! » J’ai déjà 2-3 bouquins à mon actif, mais après presque 40 ans de carrière et avant cet Euro 2016 dans notre pays, j’avais envie de rappeler que le foot français a une histoire et pas seulement un présent. Car en France, on a un peu tendance a vite oublier le passé. Mais tout est lié : si on a eu les victoires de 1998 et 2000, c’est aussi parce que avant on a eu la génération 84 qui a gagné l’Euro. Et ma génération a aussi pu permettre d’avoir un outil comme Clairefontaine. Le présent se construit grâce au passé.

C’est donc un livre pour réhabiliter le passé ?

Le maillot d’une équipe nationale, on se doit de le respecter mais on doit aussi respecter les générations précédentes. Car ces générations ont porté du mieux possible ce maillot tricolore avant nous. Il y a eu les générations Kopa, Fontaine, puis celle des années 82-86, puis la génération championne du monde en 1998 et d’Europe en 2000. J’ai fait partie avec d’autres de cette histoire-là. Pour moi, ce livre c’est un peu comme un rappel. Tout ce que je dis, tout ce que je raconte, c’est la parole d’un passionné qui revient sur son histoire.

Avec un message destiné aux jeunes générations ?

Je trouve que de nos jours on donne trop tôt et trop vite aux jeunes, surtout dans le football. Avant, il fallait prouver petit à petit, il y avait des étapes. Aujourd’hui j’ai l’impression que tout ça a un peu disparu. Dans le foot français, je vois beaucoup de jeunes qu’on met en avant très et trop vite alors qu’ils commencent à peine à percer en Ligue 1. Je vois beaucoup de bonnes choses en Ligue 1, mais aussi beaucoup de déchets. Le Nantes champion de France en 1995, le PSG de Weah, le Marseille des Waddle, Pelé… Des joueurs et des équipes comme ça, on en voit plus dans notre championnat. C’est pour ça que je reviens sur mon histoire, qui est aussi celle du foot français.

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Mais comment expliquer ce constat que tu fais ?

De nos jours, les deux problèmes en France sont les jeunes et le jeu. Les jeunes, on les prend très tôt mais j’aimerais bien savoir quels sont les programmes qui sont proposés. Tu sais c’est comme à l’école, tu apprends ce qu’on t’enseignes… En France, pose-t-on les bonnes questions par rapport à la formation ? J’en doute. Quand au PSG il y a eu le projet autour des jeunes Anelka, Luccin, Dalmat… Tous très talentueux, attention ! Ok, d’accord, pourquoi pas. Mais, moi, j’ai appris à travers les anciens quand j’étais jeune. On ne m’a pas donné les clés du camion directement. Les anciens m’ont expliqué les choses, m’ont parfois tiré les oreilles, j’ai ramassé les chasubles, les plots… et tout cela m’a permis de me construire et d’avoir cette notion de respect qui pour moi est fondamentale. Mais, de nos jours, on a perdu cette notion de respect. Pourquoi ? C’est plus un problème de société je crois. Mais le football français se doit aussi de proposer un cadre ferme de formation. Notamment en EDF. Le maillot tricolore te donne tout, ouvre toutes les portes. Sans l’EDF je ne serai pas là, aujourd’hui, à te parler. Dans ce livre, j’essaye donc de resituer les choses, pour expliquer les étapes de mon histoire et ce qui me semble important, comme la notion de respect des anciens.

Une histoire dans laquelle tu as aussi fait des mauvais choix.

Des mauvais choix j’en ai fait, ça c’est sûr ! Mais j’assume tout. Je suis responsable de mes choix, bons comme mauvais. Quand je vais en Israël ou au Qatar, j’assume ! Je suis pas un politique moi, je suis pas là à faire des arrangements. Je suis un passionné et parfois ça m’a joué des tours. Mais je peux me regarder dans une glace, je peux regarder tout le monde dans les yeux. Je n’ai pas d’affaires au cul. On peut fouiller, on peut chercher je suis tranquille. Par exemple, quand j’étais manager du PSG, un jour je suis convoqué par la juge à Nanterre. Et elle me dit : « Monsieur Fernandez, sur tous les PV que l’on a sur le PSG, vous n’apparaissez nulle part. Comment cela est-il possible? » Je ne fais pas de business moi. Je fais mon travail du mieux possible, sans mélanger les genres. Mes choix de départ à l’étranger c’était aussi une façon de couper avec la France, avec son système, avec ses influences. J’aurais pu faire d’autres choix de carrière qui auraient pu me permettre d’avoir un autre parcours d’entraîneur… Mais c’est comme ça, je ne regrette rien.

En tant qu’entraîneur à l’étranger, tu as vécu des choses gratifiantes également.

Ah oui ! Par exemple à Bilbao pendant 4 ans j’étais comme un coq en patte. Je travaillais sans que personne ne vienne empiéter sur mon travail. En France, c’est impossible ça ! En France on a pas cette culture football que l’on retrouve en Espagne, en Italie, en Allemagne, en Angleterre. Attention on aime le football en France ! Mais on manque d’une approche globale, avec une réflexion sur tous les aspects de ce sport. On a attendu l’Euro pour refaire ou construire des nouveaux stade à Nice, Bordeaux, Lille, Lyon (même si c’est un cas à part)… Mais en amont a-t-on réfléchi : comment va-t-on les remplir ? Les gens vont-ils venir au stade ? Quels projets autour de ce stade ? En termes de club, de jeu…

Luis pose les questions qui fâchent !

Mais c’est comme à la radio avec les auditeurs, il ne faut pas mentir. Dans un livre il faut dire la vérité aux lecteurs. Et quand tu es passionné, tu ne mens pas. Après chacun le dit avec ses mots, à sa façon. Parfois, moi, il y a des choses qui me révoltent et je le dis clairement. Je n’aime pas, par exemple, cette nouvelle mode qui consiste à critiquer presque systématiquement les footballeurs. Mais en France on a un problème avec l’argent et la moquerie.

Toi tu préfères parler ballon et te concentrer sur les performances sportives ?

Oui, c’est exactement ça. Le reste c’est superflu, c’est un autre domaine. Moi j’aime débattre football comme le lendemain d’un match au café. Un gars dit à l’autre : « T’as vu le match hier soir. X a été bon, il a fait ci et ça ! » Et l’autre lui répond : « Non mais tu rigoles, il a été nul pour telles et telles raisons. » J’aime ça, les débats, les analyses. On est pas là pour être d’accord mais pour confronter nos points de vue. Je ne dis pas que j’ai raison et que les autres ont tort mais je parle avec passion de ce sport que j’adore.

Mais tu adores un peu moins la façon dont le football français est géré apparemment…

Par rapport aux dirigeants du foot français c’est sûr que j’avais beaucoup à dire. Qu’un mec comme Jacques Glassman n’ai pas eu une reconversion dans le foot français, ce n’est pas normal ! Le mec a été mis de côté. Comment cela est-il possible ? Dans les autres pays, les dirigeants nomment des anciens internationaux et ces derniers ont des missions précises. Leur vécu et leur notoriété servent à leur pays. En France à part Diomède qui a pris une sélection de jeunes il y a peu de temps, je demande où sont les anciens ? Les portes semblent fermées pour les anciens de la maison bleue. Le foot c’est un sport collectif mais entre la FFF, la Ligue et le foot pro, le syndicat des joueurs… Où-est l’union ? J’aurais aimé qu’un mec comme Manu Petit se lance et aille au bout pour changer les choses à la fédé. Qu’il fasse le tour de la France pendant un an, qu’il aille dans toutes les ligues, dans tous les districts pour entendre et comprendre les besoins du foot amateur. Qu’il fasse un état des lieux et qu’il propose des réformes. Parce que Manu il a quelque chose, il a un discours. Un champion du monde qui ferait ça, qui aurait cette démarche pour le bien du foot français, ça aurait de la gueule !

Et pourquoi pas Luis, alors ?

Moi, non, jamais ! Je suis un homme de terrain, j’en ai besoin au quotidien. Moi mon travail c’est voir des matchs, c’est former, c’est parler aux jeunes. Ce sont des trucs que je sais faire. Le reste, non.

Si tu pouvais offrir ton livre à une personne dans le monde du football, ce serait à:

Aux premiers hommes qui ont compté pour moi, sans qui je ne serai pas devenu ce que je suis devenu. C’est le commencement de mon histoire, de mon parcours, et dans le parcours de chacun il y a toujours des rencontres décisives. Pour moi ces hommes sont : Pierre Alonzo, Georges Peyroche et Monsieur Bersoul.

Et si tu pouvais l’offrir à quelqu’un extérieur au monde du football :

Sans aucune hésitation : à ma femme et à mes enfants. Ce sont eux ma force. Et il y a des choses que je n’ai pas su dire parce que c’est pas toujours facile de dire les choses dans la vie, et je les dis dans ce livre. Il y a aussi des choix, certaines décisions que j’ai du prendre dans l’urgence sans forcément les consulter et je reviens dessus également. J’aurais aussi aimé que ma mère soit là pour le lire. Mes frères et sœurs aussi, c’est important pour ma famille de lire mon histoire.

Et ton prochain bouquin, c’est pour quand ?

Dans 10 ans ! D’ici-là beaucoup de choses auront changé dans le foot français. Des évolutions et des révolutions j’espère ! Et, forcément, je commenterai tout ça !

Et où seras-tu dans 10 ans ?

Je serai dans mon village en Espagne, à Tarifa. Un endroit magnifique, un village qui a su garder le charme andalou. Je serai chez moi, dans mon salon, avec un grand écran pour voir les matchs de foot, bien sûr !

Luis, de Luis Fernandez, Hugo Sport Éditions, janvier 2016, 320 pages, 17 euros.

Propos recueillis par Benjamin Laguerre.

Auteur : Benjamin Laguerre

Toulousain en exil. Chroniqueur littéraire des livres sur le football.

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