L’Olympique de Marseille ou le royaume des Icare

14
avril
2017

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Catégorie : Edito

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Les livres sur l’OM sont légion. Seul club français ayant remporté la C1 un soir de mai 1993, l’Olympique de Marseille fait souvent office d’aimant : attirant certains mais repoussant également d’autre. A l’image de la ville dont il est le véritable poumon, Marseille, ce club ne saurait laisser indifférent. On aime ou on déteste mais l’OM provoque toujours une réaction. Loin des attitudes goguenardes qui ont accompagné son histoire très récente, le club est aujourd’hui au cœur de toutes les attentes. L’arrivée de Franck McCourt comme propriétaire en octobre de l’année dernière donne l’espoir à tout le peuple marseillais de revoir enfin son club au firmament du football français.

La vente du club marque la fin d’une ère, celle des Louis-Dreyfus. RLD jusqu’en 2009 puis Margarita auront été aux rênes d’un club que le tycoon suisse avait sauvé après l’affaire OM-VA et la transition menée par la mairie. De l’OM on parle souvent des résultats sportifs en évitant pudiquement de chercher dans les coulisses. C’est précisément pour contrer cet état de fait que Jean-Michel Verne a publié Enquête sur le club qui rend fou que j’ai lu pour vous. Le grand paradoxe de ce livre est qu’il ne nous apprend fondamentalement rien de véritablement nouveau sur les coulisses de notre club et pourtant il permet de mettre en cohérence l’absurde kafkaïen qui règne en maître dans le club.

 

L’absurde de Kafka, la crue réalité d’Orwell

De Georges Orwell, la doxa ne retient souvent que 1984 et La Ferme des animaux. Aussi l’écrivain et journaliste britannique est-il souvent résumé à sa lutte contre les totalitarismes – certains résument même son œuvre à la critique de l’URSS pour mieux faire oublier qu’Orwell était viscéralement de gauche comme le prouve sa participation aux côtés des Républicains espagnols lors de la guerre civile. Pourtant, Orwell était également journaliste et a publié d’autres œuvres que les deux livres cités plus haut, des livres au cours desquels il a raconté la tragique réalité des ouvriers anglais. Voilà ce qu’était également Orwell, un homme qui n’a eu de cesse de montrer la réalité, la froide réalité, la crue réalité, l’affreuse réalité. En cela, le livre de Jean-Michel Verne prend des accents orwelliens en décrivant de manière crue la réalité des intrigues dont l’OM a le secret.

Comme l’évoque très justement l’auteur dans son livre, il ne faut pas oublier que sans l’affaire OM-VA, Bernard Tapie aurait sans doute mis la main sur la mairie de la deuxième ville de France. En ce sens, cet épisode nous rappelle à quel point le club marseillais possède une force politique (il n’est d’ailleurs pas anodin de voir Emmanuel Macron se livrer à ses gesticulations à l’égard du club) et surtout comment le poste de président du club peut concourir à obtenir un poids politique certain dans la ville – là encore il faudra surveiller la trajectoire de notre cher président, peut-être qu’un jour celui-ci capitalisera sur sa période de présidence. Jean-Michel Verne démontre toutefois méthodiquement comment les multiples tentatives de prendre du poids dans la ville via l’OM ont échoué et en ce sens, on peut comparer la mairie de Marseille au Château de Kafka dans son livre éponyme. Dans Le Château, Kafka met en scène un arpenteur (ou géomètre selon les traductions) nommé K. et qui cherche désespérément à atteindre le Château. S’il est possible de voir dans ce roman une fable théologique en raison de la pouvoir du Château ainsi que l’a suggéré Max Brod, l’ami de Kafka qui a publié le livre, ce qui rapproche assurément le plus ce récit de l’histoire des présidents de l’OM est l’impossibilité d’accéder à ce qu’ils voulaient.

 

Icare et Gargantua au pays de Phocée

 

Cette entreprise toujours recommencée mais jamais achevée de la part des présidents de l’OM a quelque chose de mythologique. Il ne me semble pas absurde, en effet, de voir dans les multiples ascensions puis chutes et donc dans les différents présidents de notre club sous l’ère Louis-Dreyfus des avatars d’Icare. Dans la mythologie grecque, Icare est le fils de Dédale. En raison des trahisons répétés de Dédale à l’égard de Minos, les deux hommes sont jetés dans le labyrinthe où est présent le minotaure. Le père fabrique des ailes pour fuir mais met en garde son fils : voler trop près du soleil fera fondre la cire et le précipitera vers les rochers. Icare, se laissant griser par son vol, ne tient pas compte de l’avertissement et finit sur les rochers.

Ce club qui nous rend fou selon le titre éponyme de l’enquête du journaliste rend également fou les présidents qui se succèdent à sa tête. A ce titre, les exemples de Vincent Labrune et de Christophe Bouchet me paraissent être les plus révélateurs dans la mesure où le premier, en Machiavel du pauvre, avait réussi à écarter l’ensemble de ses concurrents avant de se croire lui-même trop beau et de finir dans l’opprobre et où le second a finalement été écarté pour avoir pris trop de place dans la ville. Derrière ces Icare on devine la présence d’un Gargantua prêt à manger tout cru les présidents pour demeurer en poste. Vous l’aurez sans doute compris, il s’agit du maire de Marseille, Jean-Claude Gaudin, qui est décrit dans le livre comme « le maire de l’OM ». Pleinement conscient du pouvoir que revêt le club, il a méthodiquement organisé la mise en place de contre-pouvoirs (avec l’association qui gère le centre de formation et le numéro d’agreement à la Ligue ou encore avec le Stade Vélodrome). Gaudin n’étant pas dupe, il sait très bien que Bernard Tapie aurait très bien pu lui ravir le poste en 1995 et que, si tel avait été le cas, il n’aurait pas eu la carrière politique qui a été la sienne.

Nous le voyons donc, les coulisses de l’OM sont aussi sinon plus retorses que ce que peuvent nous faire subir nos joueurs sur le terrain depuis des années. A la fin de la lecture de ce livre, on se dit que sans les multiples affaires internes l’OM aurait pu éviter les écueils qui se sont présentés à lui depuis 20 ans et que l’armoire à trophée pourrait être plus garnie. L’arrivée du duo McCourt/Eyraud a incontestablement marqué une rupture mais nul ne saurait prévoir quel sera l’avenir. Quant à nous, supporters passionnés et fous de ce club que nous reste-t-il à faire ? Sans doute à nous rappeler le message porté par le Gargantua de Rabelais et de rire « puisque là est le propre de l’Homme ».

Auteur : Marwen Belkaïd

Qui a dit que le foot et la culture étaient antinomiques ? Mon (humble) ambition est de réunir Camus, Jaurès et Shankly et de montrer que non le foot n'est pas un monde de débiles et de brutes

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