L’odyssée du 10, Gloire et déboires du meneur de jeu

20
décembre
2019

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Catégorie : Interviews

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– Petite présentation de votre team les Dé-Managers : Raphaël Cosmidis, Philippe Gargov, Julien Momont et toi-même Christophe Kuchly. Après Comment regarder un match de foot? Les clés du jeu décryptés et Les entraîneurs révolutionnaires du football, vous nous présentez votre nouvel ouvrage : L’odyssée du 10 – Gloire et déboires du meneur de jeu. A travers vos livres on imagine une véritable volonté de pédagogie, de proposer une autre analyse du football un peu à contre-courant, non?

Une volonté de proposer un certain contenu oui, mais le fait que ce soit à contre-courant n’est vraiment pas un calcul. Nos premiers articles sur le blog “Les Dé-Managers”, hébergé sur les Cahiers du foot, parlaient notamment de l’hybridation des postes, de la liberté tactique et de l’importance de la passe en retrait vers le gardien. C’était en 2013, et on avait déjà tous quelques années d’écriture sur la tactique derrière nous. Prendre l’angle du jeu a toujours été naturel, c’est ça qui nous a rassemblé sous le même toit et c’est encore ce qui anime nos discussions quotidiennes sur le football. Maintenant, il y a effectivement une envie de pédagogie qu’on n’a peut-être pas toujours eue à nos débuts. Cela nous faisait marrer de parler du terrain comme espace holistique ou de faire des comparaisons avec le go, mais on n’écrit pas un bouquin pour se faire plaisir à théoriser des choses un peu abstraites. Notre objectif aujourd’hui, c’est de parler de jeu de manière pointue mais intéressante. Il faut que l’entraîneur professionnel qui nous lise n’ait rien à redire sur le fond et que celui qui suit le foot de manière un peu plus éloignée ne soit pas noyé sous des informations difficiles d’accès.

– Dans ce pavé de 498 pages, votre quatuor revient sur l’histoire du numéro 10, qui correspond au poste de meneur de jeu. Dans votre équipe qui est le numéro 10? Plus concrètement, comment s’organise le travail de rédaction à huit mains?

Le meneur, c’est clairement Julien. On a tous une énorme capacité de travail sur des périodes données, c’est-à-dire écrire douze heures par jour pendant une semaine s’il le faut, sauf que lui ne s’arrête jamais et remobilise les troupes en permanence, en plus de fournir une quantité colossale de notes parce qu’il compile et trie tout ce qu’il lit. Pour ce qui est de l’organisation, ça se passe assez simplement: on a d’abord fait un plan détaillé des différentes parties, on les a réparties en fonction de nos goûts, on a réfléchi à quels professionnels interroger pour répondre aux différentes problématiques et ensuite chacun a géré son contenu en piochant dans les centaines de pages de notes et d’interviews. La mise en commun se fait en temps réel sur un Google Doc, et tout le monde relit, commente et suggère des modifications sur les différentes parties. Comme on a une confiance totale entre nous, il n’y a jamais vraiment de débat. Si une phrase peut être améliorée, on la change sans forcément en avertir l’auteur initial. C’est comme sur un terrain, il faut à la fois pouvoir prendre ses responsabilités et accepter qu’on ne peut pas toujours finir les actions seul.

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– Vous retracez l’itinéraire du 10, de son apparition sur les terrains de foot à sa disparition, certains diront transformation. Finalement en 2020 où en-est le 10?

Il est en pleine mutation, et c’est ça qui rend l’étude intéressante. À sa façon, il symbolise l’évolution du jeu, les qualités nécessaires pour arriver au haut niveau aujourd’hui. Ce qu’il faut toujours garder en tête, c’est qu’il n’existe pas un seul 10, et que même ceux qui ont connu son âge d’or ne pourront pas dégager un profil-type. Bien sûr, tous étaient créatifs et doués techniquement, mais entre Michel Platini qui empilait les buts, Maradona qui dribblait tout le monde, Alfredo Di Stefano qui dézonait en permanence, Juan Roman Riquelme qui distribuait les caviars en marchant ou Pelé qui jouait très haut et n’arrivait qu’en bout de chaîne, il y a d’énormes différences de profil et même de zones d’action. Ce qui se passe maintenant, c’est que les meneurs auxiliaires que pouvaient être Franz Beckenbauer en libéro ou Pep Guardiola devant la défense sont devenus bien plus nombreux… et qu’il faut être surdoué et très explosif pour jouer entre les lignes dans la position du meneur axial. Certains grands 10 étaient très rapides, aujourd’hui ils doivent tous l’être car le jeu ne supporte plus vraiment la lenteur dès qu’on se rapproche du but adverse. C’est pour ça qu’au-delà de la porte ouverte par Andrea Pirlo, qui fait que la notion de meneur reculé est devenue admise par tout le monde, il faut oser voir Antoine Griezmann ou Roberto Firmino comme des 10. Être capable de faire plus de choses qu’un meneur-distributeur ne veut pas dire qu’il faut obligatoirement qualifier d’attaquant quelqu’un qui assume cette tâche de création.

– Les témoignages de joueurs et entraîneurs extérieurs au football: de rugby, de basket et de football américain, que vous ont-ils apportés dans votre réflexion?

C’est d’abord un clin d’oeil, qui est parti d’une réflexion sur les comparaisons qui peuvent être faites entre les 10 et les meneurs d’autres sports, voire avec d’autres métiers comme chef d’orchestre. Même si on a une grande exigence sur le fond, on s’est toujours autorisé des petites respirations entre les chapitres avec des thèmes un peu plus légers, comme l’analyse tactique du positionnement des joueurs de baby-foot dans notre premier ouvrage. Là, l’idée était vraiment de se dire “on fait souvent la comparaison avec ça, est-ce qu’elle tient ou non”? Au passage, ça nous a permis de parler de jeu avec des gens ayant pratiqué leur discipline au plus haut niveau. Ca n’est évidemment pas dans le livre, mais en tant que fan de basket c’était sympa de parler de l’attitude de Kevin Garnett et de comment défendre Jason Kidd avec Laurent Sciarra, qui les a affrontés en finale olympique. C’est difficile de quantifier exactement ce qu’on apprend de tel ou tel échange quand on bosse pendant un an et demi sur un sujet, mais je dirais que ça permet de prendre un peu de hauteur dans l’analyse. Certaines passerelles entre les sports se créent, d’autres se brisent. On ne fait pas les mêmes analogies avec le quarterback de foot américain quand un ancien international explique en quoi son poste est en fait privé de liberté. C’est toujours enrichissant de confronter la notion de responsabilité dans différents domaines avec celle qui entoure le meneur de jeu en football.

– Après tout ce travail d’analyse votre regard sur ce poste a-t-il changé?

C’est assez difficile de se souvenir de ce qu’on pensait il y a deux ans ou plus, il faudrait retrouver des archives écrites. Ce qui est certain, c’est qu’on connaît beaucoup mieux les différents 10. Dans l’absolu, on n’a peut-être utilisé que 5% de la matière qu’on avait, j’ai des dizaines de pages de notes non-utilisées avec mes observations sur les matches de Lionel Messi avec la réserve du Barça ou l’utilisation de Jorge Valdivia en sélection qui n’ont pas vraiment pu être exploitées pour le livre. Peut-être qu’on n’imaginait pas à quel point certains meneurs mythiques n’étaient en fait pas fixés dans cette zone axiale derrière l’attaquant où on les imagine. Mais le gros apport vient des interviews (une soixantaine), qui permettent d’avoir une vision précise des différents angles. Parler avec des entraîneurs, recruteurs ou formateurs reconnus permet de prendre des routes qu’on n’aurait peut-être pas autant explorées sinon. Quand Francesco Filho, directeur historique de l’INF Clairefontaine, nous dit que Didi ou Carlos Valderrama ne passeraient pas pros aujourd’hui et que Riquelme aurait les mêmes difficultés que rencontre Ganso, ça fait réfléchir sur l’impossibilité d’être lent en 2019. Pareil, quand Benoît Cauet, qui était recruteur U15-U18 pour l’Inter, nous dit qu’il ne cherchait plus ce profil de meneur et n’en a de toute façon pas vu qui sortaient du lot, on comprend bien l’évolution du jeu.

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– D’un point de vue plus personnel: quel est ton numéro 10 favori? Celui que l’on a oublié mais qui t’a marqué? Le plus surcoté et/ou le plus sous-coté?

Favori, c’est Michael Laudrup, qui est celui que je trouve d’assez loin le plus beau à voir jouer. J’avais déjà vu ses matches avec le Barça en écrivant sur Johan Cruyff dans notre précédent livre, et ça a été un coup de foudre immédiat.

Oublié, je dirais Jari Litmanen, qui était l’un des premiers meneurs à faire un gros travail défensif et qui a remplacé avantageusement Dennis Bergkamp à l’Ajax. Quand on l’a interrogé pour le livre, il s’est en plus avéré être un très bon analyste du jeu.

Surcoté, Pelé, qui dominait beaucoup sur l’aspect athlétique mais n’était pas le point central de la construction des actions. On parle évidemment d’un top joueur, décisif dans les grands moments, mais rien à voir avec Maradona plus tard ou Lionel Messi aujourd’hui, qui vont prendre la balle et aller gagner le match seuls. Lui était un monstre physique qui bonifiait un collectif dominant.

Sous-coté, Alfredo Di Stefano, qui était le meilleur joueur de la meilleure équipe d’Europe au Real. Ce n’est pas pour rien si Johan Cruyff l’admirait, non seulement il faisait tout sur le terrain mais il avait également des stats offensives folles. C’est la fameuse citation de Helenio Herrera: “ Si Pelé était le violoniste soliste, Di Stéfano était l’orchestre tout entier.

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Auteur : Benjamin Laguerre

Toulousain en exil. Chroniqueur littéraire des livres sur le football.

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