Lobanovski: “Essayer de suivre l’évolution du jeu et même tenter de la devancer”

26
février
2015

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Catégorie : Analyse tactique / Interviews

valeri-lobanowski

Ce soir l’En Avant s’en va jouer sa qualification pour les huitièmes de finale de l’Europa League dans la capitale ukrainienne. Bastion de ce qui fut pendant plusieurs années l’un des mastodontes du continent: le Dynamo Kiev. Un mastodonte qui doit énormément à un homme: Valeri Lobanovski(1939-2002). Pape du football soviétique, il éblouit pendant plusieurs décennies le vieux continent avec son Dynamo. Héritier de la grande révolution hollandaise de 1974, il a laissé une empreinte indélébile dans l’histoire du jeu. Un peu moins dans les médias qu’il n’appréciait guère. Ceci dit, APP a retrouvé une interview donnée en tout début d’année 1998 au magazine russe kommersant.ru. Elle est à retrouver ici pour la version russe: http://www.kommersant.ru/doc/191249. Si vous êtes meilleur dans la langue de Molière que dans celle de Pouchkine, on vous l’offre en français. 

Interview Lobanovski:

 

Pourquoi n’avez vous jamais plus parlé aux journalistes?

Les journalistes sont une catégorie de personnes qui a pour but d’influencer l’opinion publique. Ils peuvent d’une certaine manière pousser pour que des entraîneurs inconsistants ou des joueurs pour qui il est commode de ne pas évoluer restent dans le foot. Je veux bien comprendre que chaque journaliste ait sa propre idée sur le jeu mais il est inutile de vouloir l’imposer à tous les fans de foot. Je suis plutôt partisan de commenter en disant « de mon point de vue ». De cette manière on comprend que c’est juste son point de vue et personne ne remettra en doute son professionnalisme.

“Comme tous les êtres vivants, le football ne s’arrête jamais de bouger, il avance lentement”

 

Certains spécialistes pensent que le football a arrêté d’évoluer il y a bien longtemps…

Ce n’est pas vrai. Le football se développe toujours, bien qu’il n’y ait aucune révolution en vue. La dernière fois qu’il y en eut une, c’était en 1974 lorsque les équipes d’Hollande et dans une certaine mesure d’Allemagne nous ont montré un football « total » ou autrement dit vraiment « collectif ». Comme tous les êtres vivants, le football ne s’arrête jamais de bouger, il avance lentement. Et personne, ne peut freiner ce processus. Il y a aussi le thème de la motivation, la motivation de s’élever à un niveau supérieure. Cela vaut et pour les joueurs et pour les entraîneurs. Le coach doit vouloir apprendre plus que ce qu’il sait déjà, avoir de l’intérêt pour ce qu’il se passe dans le football moderne. Il ne doit surtout pas se figer et n’utiliser uniquement que ses méthodes. Il doit suivre le rythme de l’évolution du football. Alors quand j’entends ces coachs qui disent « je n’ai rien vu de nouveau à l’Euro(96) ou en Ligue des champions », je leur conseille fortement de changer de lunettes !

lobanowski

Si les joueurs ne possèdent plus la motivation et le désir de devenir meilleur alors on ne peut plus espérer atteindre le succès ou de nouvelles évolutions dans le jeu. Rien !
Essayer de suivre l’évolution du jeu, et même tenter de la devancer un peu, tel devrait être le but non seulement de tous les entraîneurs et joueurs mais aussi des journalistes.

“Je préfère que l’on parle d’ équipe-star

 

Quelles sont, selon vous, les entraves au développement du football ?

De mon point de vue, l’évolution du jeu est stoppée par les stars. On donne de l’argent à ceux qui ne le méritent pas.  Par conséquent, ils perdent leurs motivation et se décident à travailler comme ils le veulent et pas autrement ! Or le football évolue à une vitesse de plus en plus élevée qu’il faut pouvoir suivre pour continuer à évoluer. Comment ? Grâce aux séances entraînements mais ils ne veulent plus s’entraîner !

Je préfère que l’on parle d’ « équipe-star ». Une équipe à l’intérieur de laquelle se trouve des footballeurs qui comprennent comment fonctionne le football moderne. Si un footballeur ne comprend pas qu’aujourd’hui il est plus important de savoir jouer sans ballon qu’avec ballon, il est inutile. Il faut refuser ce genre de joueur. Quand il y a cette compréhension du jeu dans une « équipe-star » alors des stars individuelles peuvent voir le jour.

Vous n’aimez pas vraiment ces stars…

Je pense, que ces stars n’exploitent que ce qu’elles ont. Quels joueurs peut on appeler une star ? Celui qui a un talent inné, qui comprend la direction du développement du football, qui en veut plus et qui veut devenir meilleur. Qui exploite seulement ce qu’il a ? Ronaldo, par exemple. Quelqu’un comme lui n’enrichit pas son bagage, il se contente de travailler avec ce qu’il a. Est-ce qu’il y ajoutera quelque chose ? Sera-t-il capable d’élargir son champ d’action et jouer comme Shevchenko, pas sur le plan des résultats mais sur celui de la compréhension du jeu moderne ? Jamais. En finale de Copa America, Ronaldo n’a rien fait de tout le match mais a marqué à 5 minutes de la fin. Et s’il n’avait pas marqué ? A quoi aurait-il servi ? A rien.

Ou l’on peut prendre Shearer, l’un  des joueurs les plus cher du monde. C’est un dieu en Angleterre mais pour moi, il s’agit d’un joueur ordinaire que je ne prendrais sans doute pas au Dynamo. On a montré aux joueurs un montage d’un match de Shearer, sur une mi-temps il avait touché 10 ballons, 9, dos au but et tiré 0 fois. Qu’est ce que c’est que ce footballeur ? Non mais c’est une star ! Shearer est un bon joueur s’il marque. S’il ne marque pas, il est rien. Où est la garantie qu’il marquera à chaque match ?

Pourquoi tant de clubs veulent Rebrov et Shevchenko ?
Parce qu’ils jouent un football plus moderne que les stars. Shevchenko peut défendre, jouer au milieu, attaquer et prendre un match en main. Il est très proche de l’universalité.

Que pouvez vous nous dire à propos de M.Lippi coach de la Juventus que vous allez affronter et qui avait assisté à plusieurs de vos conférences par le passé ?

De nos jours et de mon point de vue, il est l’un des entraîneurs les plus progressistes du monde. Pour les matchs importants, il met en place des préparations spéciales. Quand ils se préparaient à affronter Manchester United, les turinois ont couru six fois un 1000 mètres à intensité maximale. Avant les matches importants, personne d’autre ne fait ça car un entraîneur normal aura peur de mettre une telle pression. On suit donc attentivement les nuances d’entraînements en Italie.

“Dans le football moderne, vous ne pouvez pas atteindre de grandes choses sans un travail sérieux”

 

Le football produit de l’argent ou l’argent produit un meilleur football ?

Tout d’abord, le football est un processus créatif. Le fait que l’argent est connecté au foot était compris de tout le monde à part le système soviétique. Ce système voulait atteindre de grands résultats sans rien investir. Ça ne marche pas comme ça ! De plus, c’était un « sport de parti » qui suivait les directives du comité central du parti communiste. Et personne n’avait d’informations : combien pouvait être payé Blokhine ? Qui aurait pu faire ces propositions ? Tout cela était caché.

Désormais, on doit apprendre à évaluer correctement le jeu et les joueurs. A partir de ce moment là, le joueur peut connaître sa valeur et comprendra en conséquence quels clubs pourraient le courtiser. On ne s’est pas encore habitué à tout ça. Nous sommes dans une nouvelle période où chaque club a ses propres possibilités pour aller de l’avant. Ces mécènes modernes pensent également différemment du système soviétique. Ils ne vont pas investir dans le passé. Pour atteindre de nouveaux succès, on doit complètement changer notre approche des joueurs, des entraîneurs et de l’entraînement.
Milan par exemple était l’un des plus grands clubs, l’un des plus riches clubs mais ils ont rétrogradé à l’échelon d’équipe moyenne. Capello est revenu, a constaté ce qu’il se passait avec ces « stars ». Au lieu de s’entraîner, ils organisaient des conférences de presse où ils se plaignaient de leurs problèmes. Capello, lui, leur a dit : « On doit bosser ! » Et il a raison. Dans le football moderne, vous ne pouvez pas atteindre de grandes choses sans un travail sérieux.

Quel défaites fut la plus difficile à digérer dans votre carrière de coach ? 

En 30 ans de carrière de coach, je n’ai jamais séparé mes victoires de mes défaites. Ce sont des processus imbriqués l’un dans l’autre.

 Traduction du russe au français: Mourad Aerts

PS: N’hésitez pas non plus à aller jeter un coup d’œil à cet excellente interview de nos amis de chez footballski pour mieux comprendre le Dynamo d’aujourd’hui.

Auteur : Mourad Aerts

Joue en troubadour sur tout le front de l'attaque. Amoureux du foot et de ce qu'il représente partout dans le monde

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