Ligue 1 : La désolante guerre du feu

05
juin
2018

Auteur :

Catégorie : Ligue 1

8BD78B9A-C9C8-48B5-B22E-56A6DBB62ED3

C’est un des faits marquants de cette saison de Ligue 1, et ce sera sans doute une des batailles majeures de la saison prochaine : la question des fumigènes dans les stades cristallise aujourd’hui toutes les tensions entre instances dirigeantes et supporters. Avec la récente sortie du patron de la FFF, Noël Le Graët, qui s’est dit prêt à infliger des retraits de points aux clubs laissant des fumigènes être « craqués » en tribune, la guerre semble s’éterniser, voire même s’accentuer, et pourrait encore gangrener le foot français pendant les mois à venir.

À Marseille, sans doute un peu plus qu’ailleurs, on a beaucoup souffert cette saison des sanctions infligées par la LFP pour l’utilisation des fumigènes. Pour un fidèle du Vélodrome, habitué à voir toute l’effervescence marseillaise s’exprimer de manière festive à chaque match de l’OM, c’est un véritable crève cœur de devoir faire face à des tribunes vides. À de trop nombreuses reprises cette saison, ce fut pourtant le cas. Tristesse et désolation, quand on sait à quel point un club comme l’OM serait bien peu de choses sans la ferveur de ses Ultras et combien les supporters sont indispensables à ce sport que nous chérissons tant. Le grand Marcelo Bielsa lui-même aime répéter que le football n’existe que pour les supporters. La pyrotechnie fait pourtant partie du spectacle et son usage est très répandu dans les stades du monde entier. En effet, l’usage d’engins pyrotechniques se fait, en extrême majorité, dans un cadre festif et non-violent, le plus souvent pour fêter l’anniversaire d’un groupe. Mais la France n’est décidément pas un pays comme les autres et les lois et dispositions liberticides s’y succèdent inlassablement. C’est une guerre de 100 ans dans laquelle le foot hexagonal semble désormais engagé. Sous la pression des pouvoirs publics, les instances dirigeantes du foot français mettent en exergue la dangerosité de la pyrotechnie pour justifier leurs sanctions. Pourtant les faits sont là, les incidents dûs à l’usage de fumigènes sont relativement rares. De son côté, le mouvement « Ultras », très présent à Marseille et dans de nombreux clubs historiques de l’hexagone, joue parfaitement son rôle d’ambianceur et de contre pouvoir à l’intérieur des stades. Chacun campe sur ses positions au détriment du spectacle. Si il est pour l’heure utopique d’entrevoir un terrain d’entente, on peut s’interroger sur l’absence totale de discussion à ce sujet entre les différents acteurs. La volonté des instances dirigeantes semble claire, faire respecter la loi d’une part, et mater les supporters à l’intérieur des stades, y faire régner une ambiance aseptisée et bon enfant. Sans doute le but de toute cette manœuvre est-il simplement d’aboutir à une sorte de Premier League « à la française », de façon à générer des droits TV de plus en plus élevés. Levier de compétitivité pour certains, rendant le football, ce sport qui doit son succès à sa dimension populaire et accessible à tous, de plus en plus onéreux et réservé à une certaine classe sociale.

Bien évidemment, le plus navrant reste sans doute la communication autour de tout ça. Car bien souvent, pour vendre l’attractivité du championnat, les diffuseurs de la Ligue 1 n’hésitent pas à utiliser des images de fumée colorée pour vanter l’ambiance qui règne dans les stades. Une tendance qui tend heureusement à s’atténuer depuis peu tant on atteint là le stade ultime de l’hypocrisie. La société française a dû faire face ces dernières années à de sérieuses restrictions de liberté. Comme évoqué en préambule de ce papier, c’est une véritable vague de mesures liberticides qui s’est abattu sur le peuple français. Le football est un phénomène sociologique rare et le stade reste un des derniers terrains d’expression où le peuple, acteur majeur du football, jouit encore d’un peu d’espace de liberté. En fait peut-être les dirigeants du football pensent-ils trop souvent avoir à faire à des ouvriers indisciplinés qu’il faut tenir en respect. Or, comme le disait si bien Marcelo Bielsa, reprenant les propos de Benacker : « Les hommes d’affaires qui s’emparent du football pensent que les supporters sont assimilables aux 30000 ouvriers qu’ils engagent. Et un supporter n’est pas un ouvrier. Un ouvrier travaille, un supporter ressent. On ne doit pas traiter le supporter de la même façon que l’on traite un ouvrier. ». Sanctionner un supporter pour usage de fumigènes, l’interdire de venir au stade, c’est l’empêcher de vivre sa passion, c’est bien souvent l’empêcher de trouver refuge dans l’échappatoire de la morosité de son quotidien, en un mot c’est l’empêcher d’être libre. Rien d’étonnant dès lors, face à l’intransigeance des autorités, à voir le nombre de fumigènes exploser et les huis-clos partiels, malheureusement, se multiplier. On peut dès lors déplorer l’absence totale de discussion et le tout répressif. On oserait presque s’aventurer à dire que le football est une espèce d’immense laboratoire de l’autoritarisme nauséabond qui touche notre société. L’absurdité des sanctions collectives met de surcroît les clubs dans une position inconfortable, eux qui doivent choisir entre la “paix sociale” avec leurs supporters et le respect des règlements. Encadrer l’usage de la pyrotechnie est possible et en vigueur dans certains pays. En Norvège par exemple, l’usage d’engins pyrotechniques est autorisée sous trois conditions : les autorités doivent être prévenues, les produits doivent être approuvés par les autorités et aucun fumigène ne doit être allumé pendant le match.

Le discours offensif du président Le Graët ce samedi promet une sévérité sans précédent la saison prochaine. Néanmoins, difficile d’imaginer les supporters abandonner cette pratique emblématique du milieu « Ultra ». Dès lors, les fermetures des tribunes, amendes, interdiction de stade ou menace de dissolution des groupes n’y changeront sans doute rien. Ecraser ainsi une culture populaire s’avère plus compliquée que prévu et c’est tant mieux. Le mouvement Ultra a pour habitude de soutenir son équipe de manière inconditionnelle et festive, avec la résistance à l’interdit pour leitmotiv. Sans doute tout simplement car ferveur et passion riment bien souvent avec exagération et déraison. Face à ce bras de fer sans fin, la discussion et le bon sens doivent remplacer la répression. Pour le bien du football hexagonal il semble plus que jamais urgent et nécessaire de sortir de l’impasse.

Dans son ouvrage phare sur le sport roi intitulé « Le Football – Ombre et lumière », le poète uruguayen Eduardo Galeano explorait les multiples facettes du sport roi et écrivait : « Êtes-vous déjà entré dans un stade vide ? Essayez. Postez-vous au centre du terrain et écoutez. Il n’y a rien de moins vide qu’un stade vide. Il n’y a rien de moins muet que des gradins sans personne. ». Il n’y a rien de plus vrai. C’est la sensation que j’ai lorsque je prends place au Vélodrome face à des tribunes fermées. Les souvenirs se rassemblent et les images de chants et d’ambiance de fête ressurgissent. C’est ainsi que me vient la force de chanter pour les absents. On éteint pas une culture populaire en un claquement de doigts. Les travées ont une âme, qu’il est indispensable de laisser vivre et perdurer à l’intérieur de nos stades pour que le football ne se sépare jamais de ce qui fait son charme et sa force : sa dimension populaire.

« Lo único insustituible en el fútbol son los hinchas » Marcelo Bielsa

Auteur : Yannis Eleftheria

Méditerranéen rebelle et romantique baptisé à la religion footballistique. Le foot pour sa dimension sociale, la plume comme arme.

Vous avez aimé cet article ? Partagez-le !

Les derniers articles de la catégorie Ligue 1