Lev Yachine : La légende de l’araignée noire

23
janvier
2018

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Catégorie : Coupe du Monde 2018

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Une légende. Un mythe. Voilà comment l’imaginaire collectif des amoureux de ballon rond qualifie Lev Yachine. Comme chacun sait, il reste à ce jour le seul gardien de but à avoir remporté le Ballon d’Or. Icône du football des années 60, légende parmi les légendes, tant par son style que ses performances dans la cage, le portier soviétique était tout simplement en avance sur son temps. En cette année de Coupe du Monde en Russie, hommage à l’araignée noire.

Bien des articles ont été consacrés à Lev Ivanovitch Yachine, et bien des hommages lui ont été, à juste titre, rendus. Ce papier n’a donc pas pour ambition de retracer le parcours du gardien russe mais de faire comprendre aux lecteurs, pourquoi, presque 50 ans après la fin de sa carrière et 27 ans après sa mort, l’héritage de Lev Yachine fait de lui le précurseur de ce poste si spécifique au football qu’est celui de gardien de but. Pour comprendre comment le gardien soviétique a pu entamer une véritable révolution dans la façon d’évoluer dans la cage et ainsi transmettre à des générations entières ce que devaient être les aptitudes requises pour performer en tant que gardien, il est nécessaire de se remémorer le contexte. Dans la Russie de l’après-guerre, le sport est un échappatoire pour le jeune Lev. Après de dures journées à l’usine, il pratique le football mais aussi le hockey sur glace, où le poste de gardien est totalement différent du football puisque celui-ci participe davantage au jeu. Ainsi, de cette expérience sur la glace, Yachine gardera cette aptitude à relancer le jeu de son équipe aux dix-huit mètres, caractéristique aujourd’hui indispensable des gardiens modernes. Pour cela, il s’entraîne afin de mieux contrôler et passer le ballon au pied, il n’est d’ailleurs pas rare de le voir s’avancer en dehors de la surface de réparation pour contrer les passes adverses adressées en profondeur. Autoritaire, Lev Yachine fut sans doute le premier gardien de football à boxer les tirs qu’il juge trop difficiles à maîtriser, au lieu d’essayer de les stopper. Mais comme le disait si bien Fiodor Dostoïevski, l’un des plus grands écrivains russes, dans son chef-d’œuvre “Crime et châtiment” : “Pour agir intelligemment, l’intelligence seule ne suffit pas.” De ce fait, totalement en avance sur son époque, Lev Yachine innove avec cette manière inédite d’aller au contact du ballon plutôt que d’attendre devant sa ligne de but et en relançant immédiatement le ballon après avoir effectué un arrêt, pour surprendre l’adversaire et permettre à son équipe de contre-attaquer rapidement. Imperturbable, capable de stopper des tirs à bout portant d’une seule main, sa souplesse lui permettait également d’être performant sur les tirs à ras de terre, malgré son imposant mètre quatre-vingt neuf. Et comme le raconte la légende, il était réputé monstrueux sur penalty, exercice dans lequel on lui prête environ 150 tirs au but arrêtés.

 

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Toujours vêtu de noir, casquette fétiche vissée sur la tête, charisme prolétarien et gueule d’acteur, rapide, agile, impressionnant de facilité tant sur sa ligne que dans les airs, Lev Yachine reste une icône incontestée du sport roi. Son palmarès, faut-il le rappeler, est éloquent : Champion d’URSS à cinq reprises et triple vainqueur de la Coupe avec son club de toujours le Dynamo Moscou. Également joueur référence sur la scène internationale, du haut de ses 78 sélections entre 1954 et 1970 dans l’équipe d’URSS – Yachine gardera les buts soviétiques à treize reprises en l’espace de trois Coupes du monde – il sera sacré Champion d’Europe en 1960 pour la première édition du Championnat d’Europe des Nations – dominant en finale la Yougoslavie au Parc des Princes – puis finaliste de l’Euro en 1964 et quatrième de la Coupe du monde 1966. Si sa carrière l’a élevé au rang de mythe, c’est avant tout car elle regorge d’anecdotes traduisant la dureté de l’époque et de ce pays pas comme les autres qu’est la grande Russie. En 1962 au et contre le Chili, par exemple, l’élimination de son équipe lui coûtera deux années d’exclusion de la sélection nationale. Mais son aura et sa réputation sont telles qu’il sera appelé dans une sélection mondiale pour le centenaire du football fin 1963 à Wembley, dont le capitaine est Alfredo Di Stefano et qui comptait dans ses rangs Eusebio, Kopa, Masopust, Denis Law ou encore Gento. Le monde le redécouvre alors et l’URSS en refait son gardien titulaire pour l’épopée de la Coupe du monde 1966, achevée sur deux défaites en demi-finale contre l’Allemagne et lors de la petite finale contre le Portugal du grand Eusebio, Ballon d’Or 1965, lequel lui rendra hommage en venant s’excuser auprès de Yachine d’avoir marqué le but décisif sur penalty.

 

 

Arrivé dans le monde professionnel en 1953, l’année de la mort de Staline, il est sacré Ballon d’Or lors de sa fabuleuse année 1963 – devançant l’italien Gianni Rivera et l’anglais Jimmy Greaves – année de la mort de JFK. Infranchissable, que ce soit avec l’écusson D du Dynamo brodé sur le maillot, ou avec la liquette marquée des lettres CCCP, grand ambassadeur du football et de la réussite communiste, à l’instar du cosmonaute Youri Gagarine, et encore aujourd’hui référence du monde à son poste, Lev Yachine est définitivement un des grands de ce monde.

Manuel Neuer et consorts n’ont donc rien inventé. L’héritage de Lev Yachine est immense. De Sepp Maier à Fabien Barthez, tous s’en sont inspirés. On s’accordera à dire qu’il est toujours très délicat en football de comparer les époques, tant les règles, les méthodes d’entraînement, et le jeu en lui-même ont pu évoluer. Mais si certains joueurs marquent à jamais les esprits et l’histoire de ce sport que nous chérissons tous, c’est bien souvent car ils semblent en avance sur leur temps, visionnaires, et sources d’inspirations pour les footballeurs qui leur succèdent. L’araignée noire était un de ceux-là. Dans son “journal d’un écrivain”, Fiodor Dostoïevski écrivait : “Si la foi en l’immortalité est si nécessaire à l’être humain (que sans elle il en vienne à se tuer) c’est donc qu’elle est l’état normal de l’humanité. Puisqu’il en est ainsi, l’immortalité de l’âme humaine existe sans aucun doute.” Lev Yachine est un immortel. Juste récompense dès lors que de le voir, tout de noir vêtu évidemment, sur l’affiche de la prochaine Coupe du Monde qui se déroulera cet été en Russie.

 

Crédits photos : Munster-express.ie & Marija Marković

Auteur : Yannis Eleftheria

Méditerranéen rebelle et romantique baptisé à la religion footballistique. Le foot pour sa dimension sociale, la plume comme arme.

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