Lettre à un résistant romain

11
juin
2017

Auteur :

Catégorie : Europe

Totti-Curva

Le 28 mai dernier tu as fait ton dernier tour d’honneur. Il faut bien que les histoires, même les plus belles, s’arrêtent un jour nous disent ceux qui ont oublié que le rêve demeurait le plus formidable des moteurs de l’être humain. Dans le cycle de la vie en général et du football en particulier, le crépuscule est rapidement chassé par l’aube. Alors au crépuscule de la saison 2016/2017 et à l’aube de celle de 2017/2018, comme chaque année il est de bon ton de dresser une forme de bilan afin de se projeter dans l’année suivante. Pour ma part le bilan devrait être entièrement porté vers mon club qui a changé de propriétaire au cours de l’année qui vient de s’écouler et aura sans doute de nouvelles ambitions à partir de la saison prochaine.

Pourtant, il est des évènements qui dépassent le simple cadre du club que l’on supporte et pour lequel on se casse la voix un week-end sur deux. Il est même des évènements qui débordent allègrement le cadre du football pour devenir de réels faits de société. Ainsi en est-il de ton départ de la scène, de ton au revoir à ton Colisée. Je le disais plus haut le crépuscule est in fine toujours chassé par l’aube en principe mais il est des crépuscules qui nous paraissent interminables si bien que nous avons du mal à croire que les lueurs vespérales finiront par être chassées par celles de l’aube. Faire le bilan pour se projeter dans l’année à venir est devenu comme un geste machinal que l’on effectue sans réfléchir en se laissant porter par les flots et que tu as effectué durant 25 ans. Pourtant, le 28 mai dernier, la dernière de tes prestations a coupé les jambes et le souffle de bien des afficionados de ce sport que nous aimons tant.

Face aux émotions et aux larmes nous sommes tous égaux et en tirant ta révérence tu as de nouveau prouvé cet état de fait. Il était difficile en effet de ne pas avoir les yeux au moins embués en voyant tout l’amour qui s’échappait de ce Colisée dans lequel tu as réalisé tes plus grands exploits. Oui il y avait de la beauté dans cette cérémonie mais pas n’importe quelle beauté. Ce n’était pas de ces beautés artificielles qui ont conquises le monde aujourd’hui. Pas de fond de teint, pas de make-up, juste la beauté de la vie naturelle qui nous subjugue dès lors que l’on parvient à l’atteindre et Dieu sait à quel point il est difficile de parvenir à cette beauté et à cet amour simples mais si puissants. En te voyant les yeux plein de larmes tu m’as fait penser au Christ dans son jardin des oliviers au moment où il est redevenu humain, profondément humain.

Rarement un club, une ville, un peuple s’était autant identifié à un symbole que le peuple romain à toi. Il est finalement tout à fait normal que cet élan romantique qui a submergé les bords du Tibre ait eu lieu dans l’héritière de cette Rome antique si fière et si puissante. En parlant du Tibre, les larmes versées lors de cette si belle mais si triste après-midi de fin mai auraient sans doute fait déborder le fleuve qui t’a vu grandir si on les avait déversées dans son cours. Je te le disais un peu plus haut tu es un véritable symbole mais sais-tu d’où vient ce mot ? Il provient de la Grèce antique, ce pays que la Rome antique avait fini par soumettre mais qui, selon le si beau vers, vaincue vainquit son rude vainqueur. Le symbolon grec signifiait « mettre ensemble ». Dans la Grèce Antique le symbole était un morceau de poterie que deux cocontractants partageaient afin de se reconnaître à l’avenir. C’est bien pour cela que tu es pleinement un symbole en cela que tu es parvenu à rassembler autour de toi des personnes que tout ou presque éloignait. Les Laziales ne s’y sont pas trompés en te rédigeant une lettre pour te rendre hommage. Tu as réussi la prouesse d’être à la fois un empereur et un gladiateur. Sans doute aurais-tu réussi à empêcher la célèbre sécession de la plèbe sur l’Aventin à l’époque de la Rome antique. En réalité tu étais un tribun du peuple devenu patricien mais qui n’a jamais oublié d’où il venait et c’est assurément ce qui participait de ta grandeur.

Mais un symbole, dans sa définition la plus répandue, est aussi une chose ou une personne qui renvoie à autre chose qu’à elle-même. Et c’est précisément en ce sens que je trouve que tu as été tout au fil de ta carrière un symbole magnifique. Tu incarnais à la fois la résistance et un certain rapport à la vie. A l’heure où le pragmatisme est érigé en valeur suprême, où le cynisme semble être devenu une religion, où l’idéalisme et la fidélité sont vus comme des valeurs désuètes et bien naïves tu les portais en étendard. Au milieu de ce Stadio Olimpico qui te servait de Colisée tu demeurais debout, la tête haute, les mains propres et l’honneur pour toi. Nombreux sont ceux qui t’ont proposé des ponts d’or mais tel Saint-Just tu es resté fidèle à ton club, à ton peuple. Au-delà des ponts d’or que l’on t’a proposé tu aurais étoffé bien plus ton palmarès en partant à Chelsea ou au Real Madrid mais tu as décidé, là encore pour reprendre une figure biblique, d’être un avatar contemporain de Job, lui qui n’a pas renié sa foi alors même qu’il était dans l’indigence la plus totale.

Au-delà du football tu représentes donc une réelle résistance au courant qui voudrait que notre société ne puisse devenir que cynique. Plutôt que de courir derrière le triomphe pour rendre ton palmarès boulimique tu as préféré l’amour des tiens, la chaleur douce de cette Rome antique encore présente partout dans la ville. Peut-être ton refus de tourner le dos aux tiens est d’ailleurs lié au fait que les vestiges de la Rome antique sont bien visibles et donc que, de facto, Rome refuse elle aussi de tourner le dos à son passé. Cher Francesco, cher Capitano, merci pour le message que tu as indirectement porté tout au fil de ta très belle carrière. En restant fidèle à tout cela tu as construit ta légende qui fait que la tristesse durera désormais toujours. Tu fais bien partie de ces légendes avec lesquelles ma génération a grandi. La légende, la Res Legendare, la chose qui doit être racontée. Tu peux en être assuré, personne ne t’oubliera. Tu fais partie de ces géants à l’ombre desquels nous avons grandi et qui s’en vont les uns après les autres, seul ton compatriote Gigi est encore présent. Après que vous nous ayez initiés aux joies simples de ce sport que nous aimons tant, après avoir grandi dans votre ombre bienveillante, nous voilà jeté en pleine lumière en espérant que des légendes de votre rang projetteront, elles aussi, leur ombre bienveillante sur nos enfants. Après tout, c’est peut-être ça voir le temps passer et vieillir.

Auteur : Marwen Belkaïd

Qui a dit que le foot et la culture étaient antinomiques ? Mon (humble) ambition est de réunir Camus, Jaurès et Shankly et de montrer que non le foot n'est pas un monde de débiles et de brutes

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