Les prophéties d’Arrigo Sacchi

23
octobre
2017

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Catégorie : Culture foot

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A l’heure où la planète football vit au rythme du débat entre la culture de la gagne et celle du beau jeu, il est bon de se souvenir des révolutions tactiques et culturelles qui ont marqué l’histoire du sport roi. Maître à penser du grand Milan AC de la fin des années 80, Arrigo Sacchi a inspiré des générations entières d’entraineurs par le football méthodique et résolument spectaculaire qu’il fit pratiquer aux rossoneri. Hommage au prophète.

Pour comprendre le personnage d’Arrigo Sacchi, il est nécessaire de se souvenir tout d’abord du joueur de football médiocre qu’il a été. Car à l’image d’un Marcelo Bielsa, la science tactique de l’italien ne découle aucunement de sa pratique du football mais bien de ses réflexions sur le jeu. Grand théoricien du football, pour le mage de Fusignano, le schéma prévaut sur les joueurs. C’est l’œil avisé de Silvio Berlusconi qui donne sa chance à cet illustre inconnu lors de la saison 86/87. Son grand Milan, au style offensif et spectaculaire, sera sacré Champion d’Italie en 87/88, double vainqueur de la Coupe d’Europe des Clubs Champions en 88/89 et 89/90, et remportera également deux Supercoupes d’Europe (89 et 90), deux Coupes Intercontinentales (89 et 90). Excusez du peu.

Soutenu par Berlusconi, son exigence aux entraînements et la rigueur tactique demandée à ses joueurs finira par faire des ravages sur le vieux continent. “En tant que joueur c’était dur d’évoluer sous ses ordres car c’était un perfectionniste qui demandait que chacun donne tout à chaque entraînement” avouera le triple Ballon d’Or Marco Van Basten. Une définition qui rappelle celle d’un certain professeur argentin du football. Son inamovible 4-4-2 basé sur un pressing haut, incessant, et un bloc équipe très compact positionné très haut sur le terrain règnera sur l’Europe durant quelques années. Autre concept phare de sa méthode, sa défense à plat – Maldini, Baresi, Costacurta, Tassotti – sans libéro, joue systématiquement le hors-jeu, ce qui tranche avec la tendance de l’époque qui était plutôt à la défense à trois dans le Calcio du Catenaccio. En effet, de l’aveu de Carlo Ancelotti : “Arrigo Sacchi a radicalement changé le foot italien”. Outre le fait de pratiquer la défense en zone, la méthode Sacchi suppose de faire évoluer chaque joueur dans une zone bien définie. Ce qui fera dire au tacticien milanais : “Mon Milan ne courait pas plus que les autres, il courait mieux.”

Si cette manière de jouer peut paraitre aujourd’hui très répandue, il faut comprendre qu’à l’époque, il s’agit là d’une véritable révolution qui fait de Sacchi l’un des principaux pionniers de l’ère moderne. Son envie de procurer de l’émotion, d’être acteur du jeu, laissant penser qu’il n’est pas né dans le bon pays pour cela. L’Italie, très conservatrice, ayant été historiquement bercée par la dictature du résultat.
On serait tenté de croire que, Sacchi n’ayant pas été joueur, il ne donnait que peu d’importance à ceux-ci au détriment de son schéma de jeu, mais c’est une vision erronée de la réalité. Le maître du football italien accordait une grande importance à l’intelligence, la motivation et au génie d’un Gullit et d’un Van Basten du moment que leur imagination s’exprimait au sein de son système. Cela est en totale opposition avec le Napoli de l’époque, Champion en 86/87 et 89/90 grâce à l’imagination et la liberté sur le terrain de son maître à jouer Diego Maradona. Pour Sacchi, attaché au concept “d’intelligence collective”, les joueurs doivent laisser parler leur instinct sur le terrain mais celui-ci ne peut servir d’idéologie. Car le football se joue à onze, et onze instincts qui s’expriment en même temps peuvent rapidement être source d’anarchie. Comme il aime à le répéter : “La seule façon de construire une équipe, c’est de faire en sorte que les joueurs parlent le même langage sur le terrain et soient capables d’avoir un jeu d’équipe. On n’arrive à rien seul. Et si on y parvient, ça ne dure pas.”

C’est sans doute la difficulté que rencontra le mage de Fusignano lors de son passage à la tête de l’équipe nationale de 1991 à 1994. Comment appliquer ses thèses quand la Squadra Azzurra disposait à cette époque d’un des plus grand virtuose que la planète football ait connu en la personne de Roberto Baggio. Comme nous l’évoquions il y a peu ici-même, le génie libre du Ballon d’Or 1993 emmena à lui seul l’Italie en finale de la World Cup aux Etats-Unis en 1994.

Lors des matchs qui marquèrent une passation de pouvoir au niveau européen face à l’OM de Raymond Goethals en mars 1991, le Milan de Sacchi finit par rencontrer son bourreau. Les marseillais, emmenés par un trio d’attaque magique Waddle-Pelé-Papin, arrachèrent un nul significatif à San Siro (1-1), avant de faire chuter les milanais dans une folle soirée dont le Stade Vélodrome a le secret. Pourtant cette double confrontation marquant le début de la fin de l’ère Sacchi au Milan avait bien démarré pour les lombards. Etouffés par le pressing très haut des italiens, Mozer et Casoni s’emmêlèrent les pinceaux au quart d’heure de jeu et permirent à Gullit d’ouvrir le score. Mais l’OM de Tapie était en ce temps là porté par son irrésistible élan vers le sacre européen, et au système imperméable qui animait alors le Milan, l’OM répondit par la virtuosité et le génie de ses atouts offensifs.

C’est un fait, en dehors de sa période milanaise, Arrigo Sacchi n’aura presque jamais réussi à valoriser son génie tactique. Sans doute, car le football pouvant être jouer de multiples façons, les principes de jeu trouvent toujours une réponse à leur domination. Et c’est ce qui fait le charme de ce sport en perpétuelle évolution. Une réponse peut en effet toujours être apporté à un schéma et des idées, aussi fortes soit elles.

Gagner avec la manière est sans doute le plus compliqué au football. Surclasser son adversaire, asseoir sa domination aux quatre coins du terrain et remporter la victoire n’est jamais chose aisée. Beaucoup d’entraîneurs, comme Klopp, Mourinho, Guardiola et Sarri, parviennent à développer une philosophie de jeu et donner un style à leurs équipes. Plus rares sont ceux qui ont réussi à révolutionner le jeu. Passionné de football d’un point de vue sportif, social et culturel, Arrigo Sacchi fut un prophète dans le sens où bon nombre de ses principes de jeu lui ont survécu et où certains de ses protégés du grand Milan – Rijkaard, Ancelotti, Donadoni, etc – se sont révélés être d’excellents techniciens une fois installés sur le banc. Mais peut-on marquer de son empreinte l’histoire du football en pratiquant un jeu attrayant mais dénué de ligne au palmarès ? La culture de la gagne à tout prix et les titres ne prévalent-ils pas au final sur la manière qu’on met en œuvre pour les conquérir ? Est-il impossible de concilier les deux sur la durée comme a réussi à le faire Sacchi à Milan ? Ce sont là deux courants de pensées qui n’ont pas fini de s’affronter et d’alimenter les débats.

 

Photo : Compte Twitter @MilanNazion

Auteur : Yannis Eleftheria

Méditerranéen rebelle et romantique baptisé à la religion footballistique. Le foot pour sa dimension sociale, la plume comme arme.

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