Les droits TV, puissant révélateur de l’absurde contemporain

10
septembre
2017

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Catégorie : Europe

droits-TV

« L’absurde naît de cette confrontation entre l’appel humain et le silence déraisonnable du monde. C’est cela qu’il ne faut pas oublier ». Cette définition de l’absurde, nous la devons à Albert Camus qui l’a énoncée dans Le Mythe de Sisyphe. « « Je suis donc fondé à dire, continue le philosophe dans le même livre, que le sentiment de l’absurdité ne naît pas du simple examen d’un fait ou d’une impression mais qu’il jaillit de la comparaison entre un état de fait et une certaine réalité, entre une action et le monde qui la dépasse. L’absurde est essentiellement un divorce. Il n’est ni dans l’un ni dans l’autre des éléments comparés. Il naît de leur confrontation ». L’absurde camusien est donc avant tout le fruit d’une comparaison entre deux états de fait.

Ce sentiment d’absurde s’applique, il me semble, pleinement au monde du football professionnel actuellement. L’on a souvent disserté sur l’augmentation foudroyante des droits TV, sur leur caractère spéculatif, mais l’autre conséquence de ladite augmentation est précisément de creuser les inégalités entre clubs européens. Il y a quelques jours – nous y reviendrons en deuxième partie – nous apprenions que les droits de diffusion de la Ligue des Champions avaient atteint de nouveaux sommets. Cette nouvelle donne ne manquera pas d’accroître le fossé existant entre ceux qui participent à la reine des compétitions européennes et les autres. Toutefois, avant même de se pencher sur les conséquences néfastes de ce nouvel état de fait, il convient selon moi de déconstruire un mythe franco-français à propos des droits TV.

 

Arrivée de Neymar et fable autour des droits TV

 

Dans la Grèce Antique, le mythe – qui dérive de muthos – définissait le domaine de l’opinion fausse, de la rumeur, du discours de circonstance. En somme, le mythe est le discours non-raisonné, qui se veut être une forme de fable. Par opposition, le logos était, lui, le discours raisonné. C’est précisément le passage du muthos au logos qui a posé la pierre fondatrice des philosophes de la Grèce Antique. De la même manière que le mythe de la Grèce antique a empêché durant de longues années la mise en place de la philosophie, la fable que racontent bien des observateurs autour de l’arrivée de Neymar au PSG et de ses supposées conséquences sur les droits TV nous empêche de réfléchir avec lucidité sur cette question éminemment importante.

Si l’on veut saisir la globalité de la question des droits TV, il convient de séparer lesdits droits : d’une part nous avons les droits locaux (relatifs à la diffusion dans le pays de la compétition) et de l’autre les droits internationaux. Evacuons d’emblée la question des droits internationaux, il n’y aura sans doute pas d’augmentation de ces droits TV pour la simple et bonne raison que, si le PSG va assurément être plus suivi à l’échelle de la planète, il le sera surtout en Ligue des Champions et pas ailleurs. Quant aux droits locaux, trois éléments principaux sont à prendre en considération pour saisir pourquoi il est peu probable que les droits TV augmentent. Le premier, le plus simple aussi, réside dans le fait que la prochaine négociation se fera dans quelques années et que l’euphorie Neymar sera sans doute passée à ce moment-là. En outre, ici le raisonnement devient plus intéressant, les droits TV en France sont déjà tirés à la hausse par la présence de Bein Sport et donc artificiellement élevés. Enfin, d’aucuns nous expliquent que les droits TV vont assurément augmenter car le Qatar se sert desdits droits pour financer indirectement le PSG. Cet argument pouvait tenir il y a quelques années mais, et cet été l’a démontré pour ceux qui en doutaient, le Qatar n’est plus dans l’optique d’agir de manière discrète ou indirecte. Il ne se contentera donc plus des quelques miettes représentées par les droits TV pour subventionner le PSG. Tous ces éléments mis bout à bout suffisent, il me semble, à battre en brèche la fable que l’on nous raconte sur la supposée future hausse exponentielle des droits TV.

 

Vers une super ligue fermée ?

 

Une fois ces quelques considérations nationales établies, il devient possible d’élargir la réflexion à l’échelle européenne. Les droits de diffusion de la LDC ont en effet augmenté de près de 50% pour la période 2018-2021 – cette hausse s’accompagne d’ailleurs de la fin de la diffusion en clair de la compétition dans les cinq grands pays du foot européen (c’était déjà le cas en France) – en s’établissant à 1,5 Milliards d’€ de recettes pour l’UEFA par exercice. Cette forte augmentation, au-delà du caractère spéculatif qu’elle peut revêtir, va jouer le rôle de catalyseur d’inégalités et accélérer les ruptures entre clubs d’un même championnat selon qu’ils participent à la LDC ou pas. A cet égard, les barrages d’accession à la compétition (qui changeront de forme dès la saison suivante en raison du changement de format de la LDC) seront économiquement plus importants que jamais pour les clubs les disputant.

L’exemple de la France est éloquent. Cette saison les droits TV français de LDC s’élevaient à 140 Millions d’€ dont une part importante est partagée entre les clubs disputant la compétition. L’année prochaine cette somme s’élèvera à 315M d’€, toujours avec une forte part à partager entre deux ou trois clubs. A titre de comparaison, les 20 clubs de Ligue 1 se partagent environ 700 Millions d’€ chaque année en droits TV. Nul besoin d’avoir suivi des études de maths très poussées pour se rendre compte que les inégalités de budget vont littéralement exploser. Finir 4ème aura des répercussions beaucoup plus importantes à l’avenir qu’aujourd’hui si bien que rater la LDC un an sera certainement synonyme de ventes encore plus forcées de joueurs pour équilibrer les budgets. Cette situation sera la même dans tous les grands championnats européens.

Nous le voyons donc, les droits TV sont finalement le cheval de Troie du creusement des inégalités dans le monde du football pro. La LDC étant déjà la compétition reine pour de nombreux clubs, il y a fort à parier que dans très peu de temps nous pourrions nous retrouver avec une compétition qui supplanterait – et donc tuerait de facto – les compétitions nationales en les dépossédant de tout intérêt. C’est sans doute vers une Europe encore plus à plusieurs vitesses vers laquelle nous nous dirigeons au sein de laquelle une élite se regrouperait pour jouer une ligue fermée générant des recettes massives et où les autres seraient contraints de regarder les trains passer en étant voué au dépérissement.

Auteur : Marwen Belkaïd

Qui a dit que le foot et la culture étaient antinomiques ? Mon (humble) ambition est de réunir Camus, Jaurès et Shankly et de montrer que non le foot n'est pas un monde de débiles et de brutes

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