Les clubs professionnels au chevet des territoires

08
février
2018

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Catégorie : Editos / Ligue 2

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Dans le football encore davantage que dans le reste de la société, l’argent est régulièrement au cœur de débats et de polémiques bien souvent stériles. Il n’y a qu’à voir la manière dont a été relayée un peu partout l’enquête menée par l’Equipe sur les salaires des joueurs et des entraineurs de Ligue 1, y compris par certains opposant au « foot business », bien plus par voyeurisme que par réel souci d’information (l’intérêt de ces chiffres demeurant tout à fait discutable). Pourtant, l’économie est une discipline tout à fait intéressante et son application au football peut l’être tout autant. Une étude du centre de droit et d’économie du sport de Limoges commandée par l’AC Ajaccio, apporte un regard nouveau sur les liens entre clubs professionnels et argent.

 

Tout fan de football a déjà dû affronter dans sa vie au moins une fois le discours à charge contre le football d’un ami, un collègue, un oncle ou une personne en soirée avec qui vous vouliez simplement vous montrer avenante, ponctué d’un « de toutes manières ils sont trop payés ». Les salaires pratiqués dans le football professionnel sont en effet pour le moins élevé et posent une évidente question éthique, mais ils sont en réalité à la hauteur des volumes financiers générés par les clubs, pour qui le financement direct (subventions) par les collectivités locales est presque indolore dans les finances. Certains provocateurs n’hésiteraient certainement pas à qualifier l’organisation des clubs professionnels de quasiment communiste : les profits générés sont reversés aux salariés (les joueurs) ! Au-delà de la boutade faisant totalement l’impasse sur les salariés administratifs des clubs, l’idée reste que ces salaires, aussi astronomiques soient-ils, ne sont pas financés par de l’argent public. A l’inverse, les clubs ont un réel impact économique sur leur territoire, comme l’a mis en évidence une récente étude du CDES.

La démarche entreprise par l’AC Ajaccio constitue un des rares cas en la matière enregistré en France récemment. Le club Corse a effet commandé au CDES une étude, « dans un contexte d’une réflexion stratégique plus large lancée par les dirigeants du club afin d’assurer sa pérennité », selon Christophe Lepetit, responsable des études économiques et des partenariats au CDES. Les récentes péripéties du voisin bastiais ont mis en exergue les risques encourus par les clubs professionnels rencontrant des difficultés financières et sportives. Il est donc important pour les dirigeants de mieux cerner la valeur économique de leur club afin de pouvoir mettre en œuvre une stratégie de pérennisation. Le CDES a ainsi réalisé un double travail : un calcul d’impact économique permettant de mesurer « l’effet d’entraînement » de l’ACA sur son territoire (la communauté d’agglomération du pays ajaccien – CAPA), ainsi qu’une analyse de l’utilité sociale du club visant à mesurer son degré d’intégration et sa contribution au projet de territoire de la CAPA.

L’impact économique calculé par le CDES prend en compte « le surcroît d’activité qu’il induit sur le territoire sur lequel est situé le club », en analysant ce que serait l’économie de la CAPA si le club n’existait pas. Le raisonnement est en outre effectué non pas en chiffre d’affaires, mais en valeur ajoutée nette. Ainsi, le CDES en arrive à la conclusion que « si l’AC Ajaccio n’existait pas, le territoire de la CAPA serait privé d’une injection nette de revenu de 6,61 millions d’euros ». Sont ici pris en compte : le fonctionnement quotidien du club (5,45 millions d’euros) et l’impact des supporters visiteurs des dépenses relatives à la venue des 19 autres équipes de championnat (hébergement, restauration, transport…) représentant au total 1,16 millions d’euros. Précisons enfin, que le club a reçu environ 6 millions d’euros de subventions publiques entre 2004 et 2017 (environ 230 000€/an).

Cette étude menée sur un club qui se rapproche bien plus de la réalité du football professionnel que le PSG ou l’OM amène à reconsidérer l’ancrage, d’un point de vue économique, de ces clubs dans leur territoire. La synthèse du CDES ne consacre qu’une petite partie à l’utilité sociale de l’AC Ajaccio, mais d’un regard extérieur au football corse, il semblerait que le club joue moins le rôle de marqueur territorial que le SC Bastia. Les moyennes d’affluence restent en tous cas supérieures à Furiani : autour de 10 000 avant la rétrogradation, contre aux alentours de 5 000 à François Coty. D’un point vue économique, même si il est difficile de se figurer ce que représentent 6,61 millions d’euros, l’impact du club semble en revanche prépondérant, encore plus dans un contexte économique corse moribond souffrant de la saisonnalité et de déséquilibres démographiques. Pour essayer de donner un ordre d’idée de ce que peut représenter un tel montant, et à défaut d’études comparables en France, le budget de la CAPA pour l’assainissement était de 6,7M€ en 2017, et ce montant de 6,61 millions d’euros se rapproche de ce que doit verser la ville de Bordeaux tous les ans jusqu’en 2042 à Vinci pour la construction de leur stade (6,5M€).

En somme, le CDES qualifie et quantifie ce qui était pressenti par de nombreux observatoires : les clubs professionnels sont des acteurs économiques comme les autres présents sur « leur » territoire. Néanmoins, à la différence notable de ces derniers et dans l’espoir que ce sport ne soit jamais franchisé, un club de football ne peut délocaliser son activité ailleurs. L’ancrage est bien plus identitaire qu’économique : la tête de maure sur l’écusson d’Ajaccio, la croix de Lorraine sur celui de Metz, la tour Eiffel du Paris FC… Ainsi, le calcul fait en 2014 par certains sénateurs souhaitant supprimer les subventions faites aux clubs professionnels semble particulièrement mauvais. Si ces montant s’élèvent à 850 000€ en moyenne selon un rapport au Sénat de 2014, par club et par an, les travaux du CDES sur le cas ajaccien laissent penser que cet « investissement » est en vérité bénéfique pour la collectivité.

Dans une grande majorité des cas, les agglomérations de petite taille accueillent des clubs financièrement fragiles, à l’image de l’AC Ajaccio, mais à l’impact que l’on peut penser non négligeable sur ces territoires au tissu économique instable (Auxerre, Chateauroux, Lens, Bourg-en-Bresse…). Déstabiliser ces clubs en les privant d’une subvention publique « rentable » pour le territoire tout en investissant parallèlement dans la création de zones d’activités qui, au pire ne trouvent pas acquéreur, et « au mieux » vident les centres-villes, semblerait dès lors déconnecté de toute logique de développement territorial.

Auteur : Raphaël G.

Enfant du Chaudron, c'est avant tout la ferveur du peuple vert qui m'a rendu fou de foot. Pour un football populaire et le respect des libertés des Ultras. (A gagné le 100ème derby).

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