Lens, la voix du Nord

19
février
2019

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Catégorie : Ligue 2

Hommage_à_André_Delelis_(supporter_RC_Lens)

La semaine dernière, à l’occasion du match de Ligue 2 opposant le RC Lens au FC Metz, le hasard m’a permis d’assouvir l’une de mes curiosités footballistiques : découvrir le stade Bollaert. Curieuse curiosité me direz-vous. Pas tant que ça en réalité. Le stade Bollaert est pour moi, et sûrement pour d’autres passionnés de football, une madeleine de Proust.

Déjà parce que c’est l’un des rares stades dans lequel les groupes de supporters sont placés en tribunes latérales plutôt qu’en virage, ce qui produit un rendu visuel et télévisuel unique en France.  Il en résulte une forme de proximité entre les supporters, les joueurs et le spectateur qui est embarqué, malgré lui ou non, dans cette atmosphère grisante. Et surtout parce que le titre de champion de France remporté par le Racing Club de Lens marque en quelque sorte le début de ma passion pour le football. Au printemps 1998, après un dernier point glané sur le terrain de l’AJ Auxerre, les Sang et Or sont sacrés champions et rentrent triomphants à Lens. Au milieu de la nuit, les attend alors un stade Bollaert plein à craquer et prêt à passer une nuit blanche pour célébrer ses champions. Le lendemain, la célèbre émission de TF1 « Téléfoot » montre 30 000 Lensois chantant à la gloire de leurs joueurs à 3 heures du matin dans un stade en fusion ainsi qu’une ville en véritable liesse. Un instant d’allégresse à priori banal mais qui restera pour moi l’évènement ayant éveillé ma conscience quant à la place du football dans la société et sa vocation populaire. Sans que le RC Lens ne devienne mon équipe fétiche, ce souvenir m’amène à porter une affection particulière et indélébile au club Sang et Or.

Le cœur Sang et Or

Retour en 2019. Le titre de 1998 est désormais un lointain souvenir et, dans ce qui constitue un choc de Ligue 2, Lens passera son samedi après-midi à affronter le FC Metz, leader du championnat, et lutte pour accéder à la Ligue 1. Il n’existe pas d’indicateur formel et pertinent pour mesurer l’engouement et la passion que génère un club de foot. Néanmoins, j’ai mon propre avis sur le sujet. En arrivant dans une ville abritant un club professionnel, le temps que vous mettez à tomber, par hasard, sur une référence (un maillot, un fannion, un sticker, une vitrine, etc.) au dit club est révélateur. Moins vous mettrez de temps à tomber sur cette référence, plus la dimension populaire et passionnelle du club est prégnante. Par exemple, il ne vous faudra parcourir que quelques mètres dans Saint-Etienne pour croiser un maillot des Verts. Et même si le supporter olympien se fait de plus en plus volatile, il en sera de même à Marseille.

 

Pour le Racing, j’ai vite été fixé. Rejoignant Lens depuis Paris en train dès le samedi matin, il m’a uniquement fallu sortir du métro pour trouver une quinzaine de voyageurs arborant une écharpe du RC Lens sur les quais de la Gare du Nord. Une scène classique à première vue mais pas pour un club qui n’a jamais retrouvé son lustre d’antan depuis sa relégation « surprise » en Ligue 2 au printemps 2008. Inutile, donc, de vous dire que dès mon arrivée à Lens, j’ai rapidement été rassasié en références au club. Ce qui frappe cependant, c’est le foisonnement de ces références. Chacun, sans exception, va au stade avec un maillot, une écharpe, une casquette, un survêtement, à l’effigie du RCL. J’ai eu l’occasion de fréquenter plusieurs stades (Marseille, Paris, Nantes, Rennes, Angers, Red Star) et je n’ai jamais constaté et ressenti un tel engouement pour le club. On ne va pas à Bollaert pour voir un match de foot, on y va pour voir le Racing et exprimer ses sentiments envers l’équipe. A Lens, tout le monde, ou presque, semble avoir chez lui un objet en référence aux Sang et Or. La ville est imprégnée de son club. A quelques minutes du coup d’envoi, les joueurs sont accueillis par un somptueux tendu d’écharpes qui garnit la quasi intégralité du stade – saupoudré d’une Marseillaise à la sauce lensoise – qui ne fait que confirmer la passion que génère le club. Qu’on soit en tribune latérale ou en virage, parmi les groupes de supporters ou non, on arbore simplement et fièrement une écharpe du RCL. Un moment, ou plutôt un rendez-vous, de communion très attendu par les Lensois dont émane l’ampleur des sentiments envers le club et qui exprime aussi une forme de fierté quant à ce que représente le RC Lens, en dépit de la dure réalité de sa situation sportive.

Debout Bollaert

Sans faire offense aux vingt-deux acteurs de ce Lens-Metz, il n’aura fallu que quelques minutes à mon voisin pour se plaindre d’avoir payé quinze euros pour le spectacle offert et à moi-même pour me détourner du terrain au profit des tribunes. La première des attractions, c’est cette fameuse tribune debout. Avec Amiens, Saint-Etienne et Sochaux, Lens fait partie des clubs volontaires pour expérimenter des tribunes dans lesquelles les groupes de supporters sont debout et n’ont pas de siège comme dans le reste du stade. De fait et de par sa position latérale dans le stade, le kop lensois donne l’impression de ne jamais relâcher la pression sur les joueurs adverses comme sur les locaux. Un sentiment renforcé par les vives couleurs rouge et jaune que sont celles du RC Lens et qu’arborent les supporters. Cette tribune debout génère donc une animation continue sous l’œil admiratif de Bollaert que les groupes de supporters ont parfois exhorté à s’enflammer davantage en scandant « Debout Bollaert ». Une incitation qui n’est jamais restée sans réponse puisque le public a tantôt suivi les chants lancés par le kop, tantôt chaleureusement applaudi le spectacle offert par les groupes. Là encore, c’est un chaleureux sentiment de communion qui prédomine et fait de Bollaert une étreinte dans laquelle on ressent le caractère fédérateur et passionnel autour du club.

 

 

Déjà très animé et coloré, Bollaert se sublime lorsque la mi-temps se termine. Au retour des vestiaires, un chant cher au peuple lensois accueille les joueurs. C’est effectivement le moment choisi pour entonner le refrain de la chanson de Pierre Bachelet, Les corons. Il s’agit là aussi d’un rendez-vous incontournable auquel tout Bollaert participe fièrement sans avoir à se faire prier. Un moment unique et singulier qui exprime une partie de l’identité lensoise et artésienne. Les corons, ce sont des maisons individuelles faites de briques rouges s’élevant sur un étage et équipées d’un jardin privatif, destinées aux mineurs de fond jusqu’au milieu du XXème siècle. Pour beaucoup d’habitants de la région, cette chanson recouvre une charge émotionnelle importante car elle agit comme une réminiscence de leur histoire familiale. Elle témoigne aussi de la tendresse des jeunes générations lensoises – nées à partir des années 1960 – envers leurs aînés mineurs de fond. La tendresse, c’est sûrement le sentiment qui prévaut quand on assiste à cet instant du match. Une tendresse que ressent aussi bien celui qui assiste à ce spectacle que ceux qui y participent. A n’en pas douter, Bollaert reprenant Les corons debout et en cœur est l’une des grandes singularités du Racing. Debout, pour manifester respect et admiration envers le passé minier de la région, mais aussi pour montrer que ce territoire en proie à la relégation sociale – et sportive pour le club – conserve des valeurs populaires profondes.

La fierté comme héritage

A partir du début des années 1960, le bassin minier du Nord-Pas-de-Calais est marqué par les fermetures successives des fosses d’extraction minière. La première conséquence est économique avec un taux de chômage qui augmente de façon exponentielle. Un stigmate qui persiste aujourd’hui, le département du Pas-de-Calais étant le plus touché par le chômage selon l’INSEE avec un taux de 17,7% (2015) contre 9,8% à l’échelle nationale la même année. Les conséquences deviennent rapidement sociales puisque le territoire est aussi marqué par la pauvreté. Toujours selon l’INSEE, le taux de pauvreté s’élève à 20,3 % alors qu’en France ce taux s’établit à moins de 14%. Derrière ces chiffres, il y a surtout une population en souffrance. L’une de ces souffrances porte sur la difficile transmission de valeurs aux nouvelles générations. Dans leur ouvrage Retour sur la condition ouvrière, les sociologues Stéphane Beaud et Michel Pialoux étudient les ouvriers des usines PSA de Sochaux. Ils établissent que le déclin de l’activité industrielle et les difficultés liées à l’employabilité qui en découlent privent les ouvriers touchés par désindustrialisation de la possibilité de transmettre les valeurs ouvrières à leurs enfants. Le monde ouvrier souffre ne pouvoir transmettre ses valeurs. On peut alors faire un parallèle avec le bassin minier du nord. La fermeture des mines après leur nationalisation a privé toute une génération de mineurs de cette transmission de valeurs. Le Racing devient alors le levier de cette transmission. C’est à travers le club que plusieurs générations cohabitent et que se partagent les singularités du passé minier de la région.

Des souffrances, le RCL en a pourtant connues et causées. Quand il fut relégué en Ligue 2 au printemps 2008, c’est tout un édifice qui s’est écroulé et un profond chagrin qui a touché le peuple lensois. La décadence sportive des Sang et Or prive le territoire de l’une de ses fiertés. Le glorieux passé du RC Lens marqué par le titre de 1998, des victoires en coupes nationales (1998, 1999) et de beaux matchs européens les années suivantes (contre Arsenal en 1999 et avec une place de demi-finaliste de la Coupe UEFA en 2000) est une réalité floue pour les jeunes lensois. Là aussi, l’héritage de la période dorée du club se révèle difficile à transmettre. Le RC Lens est remonté en L1 dès la saison suivant sa relégation, ce qui aurait pu laisser penser qu’il ne s’agissait que d’un accident dans l’histoire d’un club bien installé dans l’élite. Le mal était en fait plus profond, Lens connaîtra deux nouvelles relégations en 2011 puis 2015. De par sa situation sportive moins reluisante, le RCL ne semble plus en mesure d’assumer pleinement son rôle de vecteur de valeurs populaires. Alors, comme toujours dans pareilles situations, ce sont les supporters qui s’en chargent en faisant de Bollaert un théâtre où transpirent les valeurs chères à la région à travers des rituels caractéristiques. Ainsi, ils font perdurer l’identité d’un club particulier pour le football français. Le Racing, c’est eux.

De mon passage à Bollaert, je ne retiendrai rien des performances des joueurs lensois et messins, parce qu’il n’y a rien à en retenir. En revanche, j’en suis ressorti avec une conviction renforcée : alors que son voisin et rival lillois s’est lancé dans un business modèle conditionné par de froides réalités financières, le RC Lens demeure un club chaleureux et emblématique et donne la parole à un football populaire, passionnel et fédérateur. Des valeurs propres à la région du Nord-Pas-de-Calais dont le Racing se fait le porte-voix. De fait, sa place est parmi l’élite. Non pas que ses joueurs le mérite, mais parce que la voix du peuple lensois qui anime Bollaert en est digne.

Crédit photo : Hommage à André Delelis (supporter RC Lens) par Liondartois, Creative Commons

Auteur : Pierre Foucault

Le cœur noyé dans la sueur de Mamadou Niang, c'est enivré par la douceur d'Andrea Pirlo, bercé au jeu à la nantaise et fasciné par le couloir d'Highbury que j'ai commencé à flirter avec le foot.

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