Le vrai visage de la VAR

11
août
2019

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Catégorie : Editos

Arbitre_visualisant_la_VARe

La VAR (l’assistance vidéo à l’arbitrage, « Video Assistent Referee »), c’est forcément bien, c’est le progrès, la high-tech, la justice ! Comment peut-on encore être contre ? Simplement en réfléchissant sérieusement, car le véritable visage de la VAR n’est pas celui que nous présentent la FIFA et de trop nombreux médias.

Si l’on n’est pas ébloui par le prestige -par ailleurs souvent fondé- de la technologie et de l’image (« C’est vu à la télé, donc c’est vrai »), il y a en effet beaucoup à dire contre l’arbitrage vidéo. Énumérons ces critiques :

– La VAR accroît encore le fossé, déjà bien large, entre le football professionnel et le foot amateur. Ce n’est pas parce que Platini et Blatter, maladroitement, ont argumenté sur le football à deux vitesses (c’est-à-dire avec des modalités et moyens pour l’arbitrage différents selon les catégories et compétitions) qu’il faut en ajouter et aller vers un football à 5, 6 ou 8 vitesses. Cette multiplication privilégie en effet de facto le foot des riches : ceux qui peuvent payer…

– Contrairement aux arguments avancés (pour « un football plus juste ») la VAR n’instaure en – presque – rien la justice ; la FIFA et Gianni Infantino, son président, se fichent de la justice et de l’équité, et le système mondial du foot est foncièrement inégalitaire. La VAR a en revanche un but réel : renforcer encore le pouvoir de la télévision sur le football, déjà gigantesque, et, de façon démagogique, aller dans le sens du poil de l’opinion publique, favorable dans son ensemble aux technologies et à la prétendue modernité.

– La VAR va aussi permettre d’introduire la publicité pendant les moments de visionnage des images pour cause de VAR. Un article du Financial Times du 8 mai dernier le dit clairement : « Les instances du football explorent la possibilité de sponsoring lucratif pendant les pauses VAR ». Lors d’un déjeuner avec un directeur influent d’un grand média, celui-ci m’avait assuré qu’une chose sur laquelle il n’était pas d’accord avec moi dans mon premier livre (Le Match de football télévisé) était cette possibilité que je mentionnais d’intégrer de la pub pendant les séances d’arbitrage vidéo. On voit ce qu’il en advient : c’était couru d’avance… Le football a résisté jusqu’à maintenant aux interruptions publicitaires (à de minimes exceptions près, comme par exemple en Italie) et c’est la VAR qui va leur ouvrir les portes !

Gianni_Infantino

– La façon dont la VAR a été imposée par Gianni Infantino pour le Mondial 2018 est éminemment suspecte : on ne sait rien de la façon dont la Commission des arbitres FIFA a été consultée ou non et la mise en place précipitée de ce système apparaît avant tout comme la décision (le fantasme) d’un seul homme. Une décision prise sur la base d’analyses très insuffisantes voire inexistantes et en se basant sur des tests certes effectués -au moins partiellement- mais non satisfaisants, voire catastrophiques, notamment en Allemagne, mais pas seulement. Il faudrait ici faire une véritable enquête sur ce qui a conduit à une aussi brutale évolution. Nous savons en tout cas que, interviewés par le magazine allemand kicker, trois anciens grands arbitres FIFA (Bernd Heynemann, Urs Meier et Markus Merk) étaient opposés à l’utilisation de la VAR en Russie, jugeant que les arbitres n’étaient pas prêts et que les risques étaient trop élevés.

Des interrogations semblables se sont sans doute exprimées à l’intérieur de la FIFA, mais elles ont visiblement été balayées. Aujourd’hui, les anciens arbitres responsables de ce dossier à la FIFA font consciencieusement la promotion de la VAR que leur employeur a décidé. Mais leur mauvaise foi – ou leur aveuglement, ce qui n’est guère mieux – est écrasante : cf. notamment les déclarations de G.Collina. Leurs bilans sont surréalistes et leurs appréciations déconnectées du réel. A ce niveau de propagande débridée, on est en droit de s’inquiéter pour le football.

Fiasco à la DFL …

On sait mieux en revanche comment les choses se sont passées, en Allemagne, dans un domaine proche – bien que différent à plus d’un titre – de la VAR : la mise en place de la GLT (Goal Line Technology). Avant que la GLT ne soit adoptée en Bundesliga, la DFL (Deutsche Fussball Liga, la Ligue professionnelle) avait consulté, en mars 2014, les clubs de Bundesliga 1 et 2. Aucune de ces deux divisions ne voulait du système : selon elles, il ne valait pas le coût… Lors du vote, il fallait une majorité qualifiée, des 2/3, et la Bundesliga 1 s’est retrouvée avec 9 voix pour et 9 contre ; insuffisant, donc. La Bundesliga 2, elle, était défavorable à 15 contre 2 !

Y-eut-il des pressions, la mise en avant d’arguments financiers, développés par les hautes instances du football allemand ? (Wolfgang Niersbach, alors président de la DFB, Deutscher Fussball Bund, la Fédération allemande, fit notamment une campagne active pro-GLT dans les médias à l’été 2014). Quoi qu’il en soit, un nouveau vote fut organisé et la GLT fut largement adoptée en décembre 2014 (15 voix à 3 !!) après qu’on a soigneusement écarté de ce second vote la Bundesliga 2… Une mise à l’écart révélatrice. Les gros ont toujours raison et il ne fait pas bon être contre le soi-disant «progrès» dans le foot !

… Puis à la CAF

– Les différences en équipements télévisuels et en compétences disponibles (réalisateurs, techniciens, arbitres et assistants-vidéo) sont énormes d’un pays à l’autre, d’un continent à l’autre. Ceci pose de gros problèmes pour l’application de la VAR. Un exemple extraordinaire en a été donné récemment. Sur le site allemand tz.de (entre autres), on pouvait lire le 1 er juin dernier : « Tumulte et arrêt du jeu : un défaut de la VAR provoque de graves incidents en finale de la Ligue des Champions de la CAF » (Confédération Africaine de Football), qui avait eu lieu la veille. A Tunis (Stade de Radès) le match retour Espérance Tunis-Wydad Casablanca a dû être arrêté.

Pourquoi ? A la 59 ème minute, Casablanca égalisa à 1-1. L’arbitre gambien Gassama refusa toutefois le but pour hors-jeu et chacun pouvait s’attendre à une vérification « VAR » de la faute, ce qui est quasi systématique désormais, en tout cas sur les buts. Cependant, à cause d’une défaillance technique (ou plutôt d’un manque de matériel, voir plus loin), il fut impossible de vérifier avec la VAR la réalité du hors-jeu -une vérification d’ailleurs toujours aléatoire, en raison de la fiabilité contestable du système utilisé. Furieux, les joueurs du Wydad refusèrent de reprendre le jeu, qui fut arrêté plus d’une heure. Ceci donna lieu à de multiples incidents sur le terrain et en bord de touche, avant que l’arbitre ne déclare le match terminé, sur le score de 1-0. Tunis gagnait donc la Ligue des Champions d’Afrique (1-1 à l’aller, 1-0 au retour).

La dépendance technique de certains pays autres que ceux de l’Europe de l’Ouest et d’une partie de l’Amérique sera telle que lorsqu’ils voudront utiliser la VAR, ne serait-ce que lors de quelques matches-phares (ici : la finale de la Ligue des Champions de la CAF !) ils devront demander à ce qu’on leur envoie le matériel nécessaire, voire les assistants-vidéo. Ce n’est pas un fonctionnement viable. Si l’on en croit un article de talksport.com du 2 juin, pour le match de Tunis, le matériel de Hawk Eye n’est arrivé à destination qu’en partie seulement, ce qui n’a pas permis d’utiliser la VAR. Le parcours de ce matériel fut rocambolesque, son sort étant finalement scellé par une erreur dans les bagageries d’une grande compagnie aérienne ; c’est la version de Hawk Eye en tout cas… Les péripéties connues par cet équipement s’inscrivent à première vue entre le ridicule et l’incroyable. Cependant, ce genre d’épisodes est logique et sera récurrent dès lors que le pays qui veut utiliser la VAR n’est pas équipé lui-même et se trouve trop soumis à des acteurs et aléas extérieurs. Donc une VAR qui se perd dans un aéroport ou qui tombe en panne, oui, ça arrive. Une panne d’arbitre, c’est plus rare. Et s’il se blesse, il est remplacé immédiatement (vive l’Homme !).

La télé ce n’est pas la vraie vie

– Toutes ces dernières années, les risques présentés par l’omniprésence des images dans les stades, en particulier sur les écrans géants, ont été oubliés, pouvoir de la télévision et des fabricants d’électronique oblige… Pourtant, la FIFA et l’UEFA s’en méfiaient comme de la peste au début des années 2000, craignant que des incidents, voire des émeutes, n’éclatent dans les stades au vu d’un ralenti d’action litigieuse apparu sur l’écran géant. Le sujet des risques dus aux images réapparaît maintenant et se concrétise avec la VAR !

C’est ainsi que lors du récent Mondial féminin en France, on a pu voir, face à l’Angleterre, des joueuses du Cameroun désespérées et furieuses de l’annulation d’un de leur but pour hors-jeu, après consultation de la VAR. L’une d’entre elles montra évidemment à l’arbitre l’écran géant du stade où on pouvait voir l’action ; c’est là un effet pervers aussi classique que sous-estimé : l’écran géant du stade (donc, en gros, la télé) tend à devenir un juge de paix officieux, alors que souvent -et surtout sur un hors-jeu- on n’y voit pas grand-chose. Les Camerounaises parurent être à deux doigts de quitter le terrain, mettant un temps infini à reprendre le match.

Il y eut donc aussi l’épisode de Tunis, mentionné plus haut. On devine ainsi que les demandes de vérification VAR d’une action par les joueurs et joueuses risquent fort de se généraliser, affaiblissant encore l’autorité de l’arbitre, déjà très atteinte. Et puis, on n’a pas beaucoup parlé de ce moment de grand énervement, lors du France – Honduras de la Coupe du monde 2014. Après un tir de Benzema, une erreur survint dans l’affichage du verdict de la GLT sur l’écran géant, provoquant l’incompréhension et une extrême nervosité dans le public, chez les joueurs et entraîneurs. C’était la première utilisation de la GLT au Mondial, et les médias retinrent surtout la validation du but de Benzema par la technologie, davantage que le bogue de l’affichage

France_Honduras_2014

Ce n’était certes pas la VAR, mais le problème était déjà là. La VAR et l’emploi des technologies sont loin d’être des facteurs apaisants, comme certains ont pu le dire et le croire naïvement, notamment Joël Quiniou, ancien grand arbitre international, et Chantal Jouanno, alors qu’elle était ministre des Sports, en 2011. Même si on n’en parlait plus guère, les risques n’avaient donc pas disparu pour autant, surtout lorsqu’on s’éloigne de régions et pays où les matches et les débordements sont très encadrés, et les publics peut-être un peu moins bouillants qu’ailleurs. Cette combinaison de moyens techniques limités (peut-on comparer la télévision roumaine avec SKY ?) et de compétences absentes ou insuffisantes peut entraîner une défaillance partielle ou complète de la VAR. Rien que cette question très concrète et matérielle suffit à la discréditer, elle qui est lourde à gérer et expose à des risques bien plus importants et divers que ne l’est la simple prestation d’arbitres et assistants.

En outre, une VAR présente partout au niveau mondial est une pure utopie, ce qui entraîne automatiquement de la discrimination. Quand la verra-t-on au Paraguay, en Biélorussie, au Congo, des pays qui ont bien d’autres priorités pour le développement du football ? Les pays bénéficiaires de la VAR ne profitent d’ailleurs que médiocrement de ce privilège (piégé…), la VAR étant pour le football un mauvais système, ce que nous disons depuis longtemps. Mais l’illusion de justice donnée par la VAR n’est, elle, réservée qu’aux puissants. Un arbitrage à six (et non pas à cinq : le quatrième arbitre existe…) n’aurait aucun de ces inconvénients pour un résultat identique voire meilleur, sinon un budget arbitres légèrement en hausse par rapport à l’actuel, mais sans aucun obstacle rédhibitoire pour un large développement géographique qui, lui, ne sera jamais possible avec la VAR.

Ainsi se dessine, derrière l’affichage de justice et de modernité, le véritable visage de la VAR : un système lourd, injuste et discriminant, qui porte atteinte au jeu, et peut même susciter des troubles pendant les matches. A quand des émeutes dans les tribunes ? Soumission à la logique télévisuelle et aux droits télévisés, lieux communs et manipulation sont les maîtres-mots et les vrais moteurs de la VAR. Maintenant que les dégâts sont faits, il va bien falloir sortir de cette impasse. Cela s’annonce long et compliqué… Impossible ?

Jacques Blociszewski
Chercheur indépendant et rédacteur sur Les Cahiers du Football, auteur de Arbitrage vidéo : Comment la FIFA tue le foot Editions de l’ARA, 2019.

 

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