Le tour du monde d’APP (2/32) : Sénégal, les stigmates de la colonisation

19
mars
2018

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Catégorie : Coupe du Monde 2018

france-sénégal

Vendredi 31 mai 2002 à 22h15 passées, les Sénégalais exultent sur la pelouse du World Cup Stadium de Séoul. Pour le premier match de Coupe du Monde de leur histoire, les Lions de la Teranga sont venus à bout de l’équipe de France, championne du monde et d’Europe en titre. Au-delà de l’exploit sportif, le match est porteur d’une très forte charge symbolique. L’ancien colon, alors tout puissant dans le monde du foot, est vaincu sur le terrain du sport par l’ancienne colonie qui, à ce moment-là, découvrait la plus prestigieuse des compétitions de football. L’histoire est assurément sublimée par le fait qu’il s’agit de la première rencontre de Coupe du Monde disputée sur le sol asiatique, continent qui a lui aussi connu les affres de la colonisation.

Non repus de cette victoire si symbolique, les joueurs sénégalais réaliseront un parcours magnifique pour leur première participation au mondial en atteignant les quarts de finale de la compétition – stade le plus avancé auquel les pays africains ont réussi à accéder, le Cameroun avant eux, le Ghana après eux – puis en échouant sur un but en or au cours de la prolongation contre la Turquie. Si la victoire face à la France a été si retentissante, c’est parce que les stigmates de la colonisation sont encore bien présents dans le pays, qui est loin d’être une exception. Ces stigmates sont, à mon sens, ce qui marque pleinement le football mais aussi l’histoire du pays et sont donc à ce titre un formidable point de départ pour évoquer le football sénégalais.

 

La faille béante

 

Dans son magnifique roman Les Racines du ciel, dont l’intrigue se déroule en Afrique, Romain Gary met dans la bouche d’un prêtre nommé Saint-Denis un monologue dont les paroles éclairent, me semble-t-il, grandement la situation actuelle de bien des pays d’Afrique. « Oui, se dit Saint-Denis, c’était un homme de chez nous [en parlant de Waïtari]. Il pensait comme nous et il était nourri de nos idées et de notre matière politique. Je pensais : tu veux bâtir une Afrique à notre image, ce pour quoi tu mériterais d’être écorché vif par les tiens. Je sais bien que ça sera une Afrique totalitaire mais ça aussi, ça surtout, ça vient de chez nous. Je le pensai mais je ne l’ai pas dit. […] Je ne dis rien de ce que je pensais. Ce n’était pourtant pas l’envie qui me manquait. J’avais envie de lui dire : ‘ Vous allez accomplir pour l’Occident la conquête définitive de l’Afrique. Ce sont nos idées, nos fétiches, nos tabous, nos croyances, nos préjugés, notre virus nationaliste, ce sont nos poisons que vous voulez injecter dans le sang africain… Nous avons toujours reculé devant l’opération-mais vous ferez la besogne pour nous. Vous êtes notre plus précieux agent. Naturellement nous ne le comprenons pas : nous sommes trop cons’ ».

Par ces quelques mots, ce que le génial écrivain a tenté d’exprimer est selon moi la propension que pouvaient avoir les dirigeants africains issus de l’indépendance à singer les pratiques des anciens colons. Il faut bien reconnaitre que bien des potentats africains lui ont donné raison. Il n’est pas rare en effet que les dirigeants du continent, et le Sénégal n’échappe pas à la règle, ne comprennent tout simplement pas la jeunesse de leur pays qui est pourtant nombreuse et se retrouvent en total décalage avec la population. Je ne crois pas dire de bêtise en affirmant que cette construction se retrouve dans le football sénégalais. Il n’est d’ailleurs pas innocent qu’Augustin Senghor, président de la fédération sénégalaise de football, soit également un homme politique. Ainsi la fédération sénégalaise est-elle complètement en décalage du groupe de joueurs, plein d’énergie et d’enthousiasme, qui a obtenu son ticket pour la Russie.

 

Du foot à l’économie, le fil d’Ariane de la dépendance

 

Il est d’ailleurs assez ironique de constater que le président de la fédération sénégalaise porte le même nom que le premier président du Sénégal indépendant  – qui est également l’auteur de l’hymne national sénégalais – Léopold Sedar Senghor. Son héritage est l’objet de débats houleux, ses partisans voyant en lui un symbole de coopération entre la France et ses anciennes colonies quand ses détracteurs préfèrent y voir un symbole du néocolonialisme français en Afrique, la fameuse Françafrique. Il est vrai que les liens de dépendance n’ont jamais été réellement distendus entre un certains nombres de pays africains et la France. Le Sénégal, depuis l’arrivée au pouvoir de Macky Sall en avril 2012, fait figure d’exemple paroxystique de cette logique de dépendance.

Depuis son arrivée à la présidence, le ressentiment à l’égard de la France n’a en effet eu de cesse de s’accentuer. Il faut dire qu’un nombre important de marché ont été attribués à des entreprises françaises, ce qui a poussé un certain nombre de personnes à parler de « recolonisation ». Toutefois, le véritable nœud gordien de ce problème de dépendance – qui rejoint la question footballistique à bien des égards – reste assurément la construction et l’architecture du Franc CFA. Cette monnaie, que le Sénégal utilise, est effectivement sous la coupe de la Banque de France qui exerce une véritable tutelle monétaire sur les pays de la zone Franc CFA en ponctionnant une partie du PIB mais surtout en indexant sa parité sur celle de l’euro, ce qui grève le développement des pays. Par ailleurs les pays de la zone franc ont l’obligation de déposer 50 % de leurs réserves de change auprès du Trésor public français. De la même manière que l’équipe sénégalaise de football reste fortement dépendante de la France étant donné la propension de joueurs sénégalais ayant suivi leur formation (ou au moins leur post formation) dans l’Hexagone, l’économie sénégalaise reste extrêmement dépendante du bon vouloir de la Banque de France.

Le ressentiment grandissant à l’égard de l’ancienne puissance coloniale s’est matérialisé au Sénégal par la création d’une plate-forme d’organisations de la société civile réunies derrière un même slogan : « France dégage ». Lors de la Coupe du Monde 2014, le Nigéria avait croisé la route de la France en huitièmes de finale. Nul doute que si le Sénégal venait à croiser celle des Bleus lors du mondial russe, la symbolique d’une victoire des Lions de la Teranga serait encore plus grande qu’en 2002, puisqu’ils participeraient finalement à ce mouvement en dégageant la France.

Auteur : Marwen Belkaïd

Qui a dit que le foot et la culture étaient antinomiques ? Mon (humble) ambition est de réunir Camus, Jaurès et Shankly et de montrer que non le foot n'est pas un monde de débiles et de brutes

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