Le tour du monde d’APP (1/32) : Brésil, le géant fébrile

12
mars
2018

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Catégorie : Coupe du Monde 2018

démocratie-corinthiane

Mardi 8 juillet 2014 à 17h30 c’est tout un pays qui a le regard hagard et qui se demande ce qui est en train de lui arriver. Il ne s’agit ni d’un tsunami (même si cela peut s’y apparenter) ni d’un attentat (même s’il y a bien une forme d’assassinat qui se produit) qui frappe violemment le Brésil. A cet instant, Sami Khedira vient d’inscrire le cinquième but de la Nationalmannschaft allemande à Belo Horizonte dans une demi-finale de Coupe du Monde déjà historique. Dans les aventures d’Astérix, les Gaulois n’ont peur que d’une seule chose, que le ciel leur tombe sur la tête. Voilà que les Brésiliens, ce peuple dont nous avons volontiers une image joyeuse et rieuse, sont en train d’expérimenter cela. La suite, tout le monde la connaît, la deuxième mi-temps s’apparente à une partie de voyeurisme quelque peu malsaine pour les spectateurs et l’Allemagne s’impose finalement 7-1.

Plus que le score impitoyable, et jamais vu en demi-finale de Coupe du Monde, ce qui a fortement marqué la planète foot ce 8 juillet 2014 est sans conteste la chute aussi soudaine que violente du géant du foot mondial. Le Brésil, seule nation à avoir participé à tous les mondiaux depuis la création de cette compétition mais aussi pays le plus sacré et les Brésiliens, considérés comme les rois de ce sport, qui placent le football au cœur de tout ou presque se sont subitement découverts fébriles et humiliés sur leurs propres terres. Ils rêvaient d’effacer le cauchemar du Maracanazo, de panser cette plaie qui les hante, ils se sont retrouvés avec un cauchemar plus grand encore et une plaie plus profonde – ce qui n’est pas sans rajouter au romantisme de ce pays. 2014 a donc été tout à la fois une annus horribilis et l’an zéro du reste de la vie du Brésil soit un formidable point de départ pour conter les relations intimes et tumultueuses qu’entretiennent le football et ce pays.

 

Le fil d’Ariane brésilien

 

Du Brésil, nous connaissons instinctivement les décors de carte postale, les étendues de sable blanc dont Copacabana est l’emblème, le Corcovado et donc la Seleção qui est bien plus l’ambassadrice du pays que l’ensemble des diplomates réunis. Pourtant, le Brésil c’est aussi les favelas qui surplombent les plages somptueuses et que le touriste ne voit pas, Porto Alegre et son Forum social mondial. Le Brésil, c’est avant tout un pays rongé par les inégalités où les riches vivent dans des gated communities à l’écart de la population et où les traces de discriminations raciales sont encore bien présentes. Les ambassadeurs à la tenue jaune et verte, dans un formidable retournement de l’Histoire sont partis à la conquête de l’Occident pour y imposer leur manière de faire. Le dribble a d’ailleurs vu le jour au Brésil quand les joueurs noirs ont gagné les terrains et que le racisme encore prégnant les obligeait à esquiver les coups donnés par les Blancs.

Le football, au Brésil, est finalement ce liant qui permet à toute la société de se retrouver derrière ses Auriverde. Le temps d’un match, les rivalités de club s’estompent et c’est toute une nation qui souffle dans le même sens pour pousser ses héros vers la victoire. Bien avant que le mot soft power ne fut inventé, avant même que la théorie ne germe dans les esprits, le Brésil l’appliquait. Sa Seleção, par son caractère spectaculaire et souvent pionnier, donnait le la du foot mondial. Longtemps le Brésil fut le maître incontesté du monde footballistique. De la même manière que le pays émergeait économiquement, les Auriverde régnaient sans partage. Il est d’ailleurs assez ironique de constater que depuis 2006 et le début du déclin relatif marqué par ce paradoxal 7-1 (paradoxal parce que meilleur résultat dans la compétition depuis 2002 mais humiliation absolue) de 2014, le pays s’est embourbé dans des problèmes économiques profonds, un peu comme si l’économie suivait la pente du football. 2011 et 2015 ont effectivement vu le pays subir une forte baisse de la croissance et, plus largement, les résultats de la Seleção depuis 2006 sont tout aussi moroses que l’économie du pays.

 

Football et politique, une autre histoire du Brésil

 

Je le disais, le foot est pleinement inscrit dans l’ADN brésilien et la devise positiviste d’Auguste Comte inscrite sur le drapeau – Ordem e progresso – pourrait très bien être remplacé par l’un des chants entonnés dans les stades brésiliens que cela ne choquerait personne ou presque. Il est assez marquant de voir que le parcours brésilien lors de la Coupe du Monde 2014 a en quelque sorte été une sorte de prophétie pour Dilma Rousseff, l’alors présidente du pays. Tout au fil de la compétition, en effet, la Seleção a joué sur un fil, elle s’imposait mais l’émotion et la tension était palpable. Cette aventure s’est terminée comme tout le monde le sait par une catastrophe au sens premier du terme – en grec la katastrophê signifiait le renversement. De la même manière, Dilma Rousseff au cours de son deuxième mandat a été soumise à des pressions et tensions constantes qui ont finalement abouti à sa destitution.

Si depuis 2014, le football brésilien semble avoir su se remettre en question permettant ainsi à la bande de Tite de se présenter en grand favori du mondial russe de cet été (bien que la blessure de Neymar soit une énorme épine dans le pied des Auriverde), on ne peut pas en dire autant de la vie politique brésilienne. Lula, l’ancien et très populaire président avant l’arrivée de Rousseff probablement écarté de la course à la présidence par la justice, Michel Temer (l’actuel président qui a manœuvré pour évincer Rousseff et prendre sa place) bien que cerné par les affaires de corruption mise beaucoup sur une potentielle victoire brésilienne lors de la Coupe du Monde tout comme Dilma Rousseff en 2014. L’Histoire bégaiera-t-elle et la Seleção préfigurera-t-elle de la vie politique brésilienne des prochaines années ?

Comment parler football et politique au Brésil sans évoquer, pour finir, la démocratie corinthiane ? En pleine dictature militaire après le coup d’Etat de 1964, le club des Corinthias de Sao Paulo va devenir un véritable laboratoire de la démocratie dans le pays. Alors même que les militaires dirigent le pays d’une main de fer, l’arrivée d’Adilson Monteiro Alves au poste de président du club en 1981 change radicalement les choses et la démocratie corinthiane incarnée par Socratès s’oppose avec force et vigueur au régime en place, ce qui contribuera en partie à le faire tomber. Alors que la Coupe du Monde va se dérouler en Russie dans quelques mois, au sein d’un pays où la démocratie n’est qu’un simulacre, il serait bon de se souvenir de la banderole déployée par les joueurs en 1983 lors de la finale du championnat de Sao Paulo pour lutter contre la junte militaire : « Gagner ou perdre, mais toujours en démocratie ».

Auteur : Marwen Belkaïd

Qui a dit que le foot et la culture étaient antinomiques ? Mon (humble) ambition est de réunir Camus, Jaurès et Shankly et de montrer que non le foot n'est pas un monde de débiles et de brutes

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