Le sport est-il le nouvel opium du peuple ?

02
juin
2017

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Catégorie : Editos

stade-plein

« La misère religieuse est tout à la fois l’expression de la misère réelle et la protestation contre la misère réelle. La religion est le soupir de la créature accablée, l’âme d’un monde sans cœur, de même qu’elle est l’esprit d’un état de choses où il n’est point d’esprit. Elle est l’opium du peuple ». Souvent simplifiée ou caricaturée en un vulgaire « la religion est l’opium du peuple » et utilisée pour s’attaquer frontalement aux religions, la réflexion de Karl Marx, élaborée dans Pour une critique de la philosophie du droit de Hegel, est pourtant immensément plus complexe. Son cheminement aboutit à dire que lorsque l’être humain est aliéné socialement et économiquement, lorsqu’il souffre de sa condition, et qu’il ne peut se réaliser, s’épanouir véritablement dans « la vallée de larmes » qu’est le monde terrestre alors, il ne parvient à l’apaisement que par l’imagination et la fiction de ses croyances compensatrices.

Nos sociétés occidentales contemporaines sont des sociétés au sein desquelles la sécularisation est si avancée que la religion semble être rejetée à la marge. Pourtant, il serait plus que cavalier d’affirmer que l’aliénation sociale et l’exploitation de l’Homme par l’Homme ont disparu de nos sociétés. Dès lors, il ne me paraît pas aberrant de postuler que le sport s’est peu à peu substitué à la religion pour servir d’illusion. Le sport en général et le football en particulier de par leur sacralisation croissante dans nos sociétés peuvent très bien occuper le rôle anciennement dévolu à la religion dans la philosophie de Marx. Si Marx a parlé « d’opium du peuple » en parlant de la misère religieuse c’est aussi pour signifier que la religion permettait aux dirigeants de faire passer tous les problèmes économiques et sociaux au second plan. En ce sens, le sport apparait aussi comme le nouvel opium puisque les politicien(nes) de tous bords ont tendance à l’instrumentaliser pour reléguer tous les autres problèmes en arrière-plan.

 

Le sport comme illusion

 

Dans bien des pays le sport est une manière d’occuper les populations populaires et la jeunesse afin d’éviter tout soulèvement ou toute révolte contre un système injuste. L’Algérie est à ce titre exemplaire : elle a investi dans des terrains de football dernière génération pour permettre à sa jeunesse débordante de trouver un exutoire et oublier les problèmes économiques et sociaux, chômage et injuste redistribution des richesses en tête. Le symbole de cette politique est sans doute le stade de football à l’entrée de Tamanrasset. Celui-ci répond à un besoin de canalisation des populations du sud algérien qui se sentent spoliées et pas assez rétribuées du pétrole que leur région procure au pays.

En France, le paroxysme de ce mouvement de récupération politique du sport a été la victoire française lors de la coupe du Monde 1998. La génération « black blanc beur » brandie comme un étendard par les politiques de l’époque a servi à masquer les problèmes d’unité que le pays pouvait rencontrer à ce moment. S’en est ainsi suivie une période d’enthousiasme dans le pays due au simple fait de cette victoire en coupe du Monde. De la même manière, jusqu’à très récemment, les résultats probants du Brésil lors des compétitions internationales servaient d’échappatoire aux millions de jeunes déshérités vivant dans les favelas. Le sport est, en effet, un fédérateur très puissant capable d’électriser les foules et de servir de liant social et identitaire.

Le sport comme affirmation géopolitique

 

Théorisée par Edward Luttwak, la géoéconomie a progressivement gagné en importance dans les relations internationales au point de venir concurrencer la géopolitique. Aussi avons-nous vu se mettre en place en parallèle du concept historique de hard power (lié aux armes et donc à la géopolitique et à une diplomatie agressive) le concept de soft power (l’influence par la culture et par le mode de vie). Il va sans dire que la globalisation qui est à l’œuvre depuis des décennies n’a pas épargné le sport si bien que celui-ci représente désormais une composante parfois primordiale pour certains pays sur la scène internationale. A ce titre le Kosovo ou la Palestine font littéralement figure d’exemple tant ils tentent d’utiliser le sport à des fins diplomatiques. Etant aphones sur la scène internationale, ils se servent du sport roi pour obtenir de l’audience – la Fifa compte d’ailleurs 211 fédérations alors que l’ONU ne comporte que 193 nations.

Au-delà de cette utilisation par des pays faibles sur la scène internationale, le sport est également largement utilisé par des pays déjà puissants ou qui rêvent de le devenir. L’organisation d’un évènement sportif de premier ordre (Coupe du Monde, Championnat continental, Jeux Olympiques) est, en effet, très souvent utilisée par les dirigeants pour flatter l’égo de leurs citoyens. C’est ainsi que nous voyons se mettre en place dans bon nombre de pays une véritable politique du sport afin de, au choix, faire son entrée dans la cour des grands (ce fut le cas du Brésil avec l’organisation de la Coupe du Monde 2014 et des JO de 2016 ou l’objectif du Qatar avec la Coupe du Monde de 2022), montrer sa puissance (les JO de 2012 à Londres ou l’Euro de football 2016 en France) ou enfin se réinsérer dans le concert des nations (Vladimir Poutine a utilisé les JO d’hiver de Sotchi et compte bien profiter de l’organisation de la Coupe du Monde de football en 2018). Dans tous les cas – tentative d’obtenir une voix à l’échelle internationale ou utilisation de l’organisation d’un évènement sportif à des fins politiques – le sport joue, là encore, le rôle d’opium.

 

L’arme à double tranchant

 

Néanmoins, le sport ainsi utilisé est intrinsèquement porteur d’une ambivalence – tout comme tous les éléments de masse utilisés pour détourner les masses des problèmes sociaux – en cela que l’accroissement de son efficacité dans l’objectif qui lui est assigné est également synonyme d’un accroissement des risques qu’il fait courir à ceux qui dirigent. De manière analogue, Internet a été utilisée pour divertir les masses et fini par se retourner contre les dirigeants à l’heure des mobilisations numériques qui permettent de fédérer des luttes et d’initier la difficile convergence desdites luttes à l’échelle planétaire. Le sport est, lui aussi, en train de petit à petit se retourner contre les apprentis sorciers qui l’ont utilisé durant des décennies.

Ce retournement de conjoncture est le fruit de trois dynamiques concomitantes et se renforçant mutuellement. La première de ces dynamiques, la plus évidente également, est sans conteste l’avènement du sport business. Fini le temps où le sport était encore pratiqué par des semi-amateurs ou par des professionnels encore proches du petit peuple. Avec l’avènement de la globalisation néolibérale financiarisée l’économie du sport s’est affolé et plutôt qu’être générateur d’illusion le sport a tendance à être le réceptacle des frustrations. Outre cette introduction du business pur et dur dans la sphère sportive, deux autres dynamiques directement liées au sport en lui-même concourent à transformer le sport en arme non plus au service des dirigeants mais bien plus des citoyens. Au fur et à mesure qu’une activité touche de plus en plus de monde, elle devient par la même occasion une caisse de résonnance absolument gigantesque pour toutes les revendications. Le sport est devenu une telle caisse de résonnance si bien que certaines revendications sont directement formulées dans la pratique de tel ou tel sport. Il y a quelques jours Envoyé Spécial a diffusé un documentaire sur le football en Turquie qui montrait à la fin comment le football par l’instauration de ligues amateurs LGBT faisait avancer les revendications. De la même manière certains clubs ont une authentique histoire contestataire voire révolutionnaire (Rayo Vallecano ou Sankt Pauli pour ne citer qu’eux sans oublier Socrates et la « démocratie corinthiane »). Enfin, dernier élément qui transforme le sport en arme au service des citoyens, la surmédiatisation si bien que nombreux sont les mouvements sociaux à se dérouler en marge des compétitions sportives afin d’obtenir une plus grande audience. De la même manière la répression des mouvements ultras pourrait à l’avenir induire une révolte qui pourrait être le fer de lance d’une contestation plus large des lois liberticides dans certains pays.

Nous le voyons donc, si le sport a pu jouer – et continue de jouer d’une certaine manière – le rôle d’opium du peuple, il a de plus en plus tendance à se transformer en véritable casse-tête pour les autorités. A force de lui avoir donner de l’importance pour cacher leurs faillites, voilà les dirigeants qui subissent un retour de manivelle aussi puissant que surprenant. Pendant bien des années nous avons été des sortes de Sisyphe condamnés à pousser notre rocher avant de le voir inéluctablement dévaler la pente. Albert Camus nous explique bien « qu’il faut imaginer Sisyphe heureux » mais aujourd’hui les Sisyphe que nous sommes semblent avoir muté pour tendre vers David qui a su abattre Goliath à l’aide d’un caillou. De Sisyphe à David il n’y a qu’un pas, franchissons-le.

Auteur : Marwen Belkaïd

Qui a dit que le foot et la culture étaient antinomiques ? Mon (humble) ambition est de réunir Camus, Jaurès et Shankly et de montrer que non le foot n'est pas un monde de débiles et de brutes

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