Le sens de l’Histoire ou le lâche bouclier

22
janvier
2018

Auteur :

Catégorie : Editos

marwen-belkaid

 Il est des périodes, dans le foot comme ailleurs, où un nombre conséquent de changements s’accumulent si bien que ceux-ci finissent par faire système et provoquer des bouleversements profonds. Dans un mouvement qu’il convient, me semble-t-il, de rapprocher du tremblement de concepts nietzschéen, notre cher football est en train de vivre l’un de ces moments. L’apparition de l’arbitrage vidéo ainsi que la concentration toujours plus grande de la puissance financière aux mains d’une poignée de clubs européens – et son corollaire évident qu’est la montée des inégalités – sont les deux principaux symptômes d’une période qui, malgré toutes les précautions qu’il faut prendre, paraît bel et bien historique en cela qu’elle constitue une rupture avec ce qui se faisait par le passé.

Alors bien évidemment la logique de concentration financière n’est pas une création ex nihilo, elle est au contraire l’aboutissement de la financiarisation croissante du football en même temps que l’émergence de puissances (étatiques ou privées) ayant décidé de transformer le football en outil de soft power ou de stratégie d’image. Il est toutefois indéniable que cette logique a connu une accélération proprement incroyable ces dernières années et que le cadre institutionnel – réforme de la qualification en Ligue des Champions par exemple – accompagne allègrement ladite logique. L’arrivée de la vidéo, elle, est de manière bien plus évidente un symptôme de cette rupture fondamentale que nous vivons et concourt à faire de cette rupture une véritable crise existentielle dans la mesure où le football ne peut assurément plus être le même avec l’apparition de cette technologie. Cette double lame mériterait des débats profonds et réfléchis. Malheureusement, les défenseurs de ces logiques ont désormais pris l’habitude de sortir de leur manche une nouvelle carte qui, selon eux, est imparable : le sens de l’Histoire.

 

Au royaume de Jacques

 

Dans Jacques le fataliste et son maitre, Denis Diderot met en scène le voyage de Jacques et de son maitre. Tout au fil du roman, qui s’avère bien plus être un dialogue philosophique, le narrateur est désagréable au possible ainsi que l’illustre l’incipit : « Comment s’étaient-ils rencontrés ? Par hasard, comme tout le monde. Comment s’appelaient-ils ? Que vous importe ? D’où venaient-ils ? Du lieu le plus prochain. Où allaient-ils ? Est-ce que l’on sait où l’on va ? Que disaient-ils ? Le maître ne disait rien ; et Jacques disait que son capitaine disait que tout ce qui nous arrive de bien et de mal ici-bas était écrit là-haut ». Au-delà du caractère plus qu’agaçant du narrateur, le roman est marqué par le martèlement par Jacques de sa doctrine : selon lui dans les Cieux est présent un grand rouleau sur lequel tout est déjà écrit à l’avance. En somme, pour Jacques, et c’est tout son côté énervant parce qu’arrogant, il existe un sens de l’Histoire.

Plus de deux siècles plus tard et dans un domaine totalement différent, Jacques semble avoir fait de nombreux petits. Les laudateurs des nouveautés dans le monde du foot utilisent presque tous, parfois en dernier recours il est vrai, cet argument. La vidéo connaît de nombreux couacs et tout tend à prouver qu’elle dénature complétement le jeu ? Sens de l’Histoire pardi ! Les Ultras sont pourchassés et victimes des politiques les plus liberticides qui soit afin de leur substituer un public docile de consommateurs ? Sens de l’Histoire encore ! La concentration financière crée les conditions d’une future ligue fermée qui anéantira tout suspens ? Sens de l’Histoire toujours ! En réalité le sens de l’Histoire est un bouclier bien commode et, osons le dire, le degré zéro de la réflexion en cela qu’il est une véritable démission de la pensée.

 

Courage où t’es ?

 

La charge peut paraître rude, je la crois pourtant juste. A mon sens, en effet, dégainer la carte du sens de l’Histoire revient à faire preuve d’une formidable paresse ou lâcheté intellectuelles. Qu’est-ce que cet argument sinon une espèce d’argument d’autorité du pauvre qui ne se donne même pas la peine de démontrer quoi que ce soit. On a le droit d’être pour la vidéo, pour la concentration financière et l’explosion des inégalités, pour la criminalisation des ultras mais encore faudrait-il avoir le courage d’assumer ses positions. Tous ceux qui fuient le débat – ou plutôt tentent de le clore avant même qu’il ne commence – en usant de cet argument me font penser à ces personnes qui utilisent la laïcité pour combattre le voile ou tout signe religieux.

Il est d’autant plus dommageable de constater cette manière bien peu honnête intellectuellement d’aborder le débat que les questions qui se posent aujourd’hui aux passionnés de foot que nous sommes mériteraient des débats bien plus profonds et sereins. Non le sens de l’Histoire n’est pas de faire advenir la vidéo et les inégalités entre club. Y a-t-il d’ailleurs un et un seul sens de l’Histoire ? Toute personne qui a quelque peu étudié la question sait qu’il n’en est rien que l’Histoire est en réalité bien plus des histoires en conflit les unes avec les autres et que le sens – qu’il soit pris dans son acception de signification ou de direction – ne saurait être unique pour la simple et bonne raison que l’histoire en temps que science humaine n’est jamais quelque chose d’absolu. Plutôt que de se réfugier derrière ce bouclier un peu lâche, souffrez chers laudateurs de la vidéo et autres nouveautés dans le football que nous débattions sur ces grandes orientations que vous défendez, loin de toute mauvaise foi et de tout argument d’autorité. Ne craignez donc rien, il n’arrivera rien de grave sinon des arguments.

Auteur : Marwen Belkaïd

Qui a dit que le foot et la culture étaient antinomiques ? Mon (humble) ambition est de réunir Camus, Jaurès et Shankly et de montrer que non le foot n'est pas un monde de débiles et de brutes

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