« Le foot va-t-il exploser ? », la conférence de Richard Bouigue et Pierre Rondeau

11
mai
2018

Auteur :

Catégorie : Culture foot

Pierre-Rondeau-Richard-Bouigue

Richard Bouigue, responsable du pôle sport à la Fondation Jean Jaurès, et Pierre Rondeau, économiste du sport, sont les auteurs du livre « Le foot va-t-il exploser ? » paru le 3 mai dernier aux éditions de l’aube. L’ouvrage est un essai dressant un constat de la situation économique actuelle du football. Les deux auteurs soulèvent les problèmes liés à cette situation et envisagent des solutions pour éviter qu’elle ne devienne insoutenable pour les acteurs du ballon rond. A la veille de la parution du livre, APP a pu assister à la conférence prenant appui sur le livre.

Le football, un secteur économique florissant

La conférence commence par un constat posé par les deux auteurs : Johan Cruyff, le meilleur joueur du monde, a rejoint le FC Barcelone pour une somme avoisinant 1 million d’euros en 1973. A l’été 2017, c’est pour 222 millions que Neymar, considéré comme le troisième meilleur joueur du monde, est transféré au Paris SG. Néanmoins, s’il illustre parfaitement l’expansion économique du football, le montant des transferts n’est pas le seul élément inflationniste. Pierre Rondeau souligne par exemple que la masse salariale des meilleurs clubs européens a augmenté de 450 % depuis le début des années 2000. L’économiste insiste sur ce point car il démontre que les dépenses des clubs de football ont considérablement augmenté, en particulier pour les « top clubs » européens. Le football est désormais un secteur économique dans lequel transite énormément d’argent.

Plusieurs éléments expliquent cet état de fait selon les auteurs. Tout d’abord, si les clubs ont pu augmenter à ce point leurs dépenses (transferts, salaires, marketing, etc.), c’est parce qu’ils ont parallèlement augmenté leurs recettes. Jusque dans les années 90, les clubs se finançaient essentiellement grâce à la billetterie et au sponsoring. Aujourd’hui, la billetterie est peu rémunératrice pour les clubs mais le sponsoring a gardé une place conséquente dans leurs recettes. L’entrée en vigueur du fair-play financier (FPF) n’y est pas étrangère. Le FPF, instauré par l’UEFA, stipule que les clubs européens ne peuvent dépenser plus que ce qu’ils ne gagnent. Ainsi, les clubs ont été incités à augmenter leurs revenus afin de pouvoir s’autoriser des dépenses conséquentes, notamment en transferts et salaires. Le montant des contrats de sponsoring a ainsi explosé, d’autant que les clubs ont cherché à internationaliser leur rayonnement. Par ailleurs, les droits TV, qui se définissent comme la somme d’argent versée par les chaînes de télévision aux clubs pour obtenir le droit de diffuser leurs matchs, ont bondi. En quête de spectacle à diffuser sur leurs antennes, ces chaînes n’ont pas hésité à acheter les droits TV pour des montants élevés, qui continuent de progresser. Aujourd’hui, les droits TV représentent environ 60% des recettes des clubs professionnels en France.

 

TV-tim-mossholder

 

Par ailleurs, la tendance expansionniste des transactions financières dans le football s’expliquent par l’arrivée de riches investisseurs. Richard Bouigue et Pierre Rondeau relèvent que ces investisseurs n’hésitent pas à dépenser des sommes conséquentes pour permettre à leurs clubs de prospérer. Les auteurs ajoutent que cette tendance est renforcée par le fait que ces investisseurs n’ont pas forcément d’objectifs de rentabilité. Certains recherchent uniquement la médiatisation à outrance (PSG, Manchester City) alors que d’autres lorgnent sur les compétences sportives du milieu du football. C’est le cas des investisseurs chinois (Auxerre, Sochaux, Milan) qui achètent des clubs européens afin de bénéficier de leurs compétences en formation. Ils espèrent ainsi rattraper leur retard footballistique sur les autres nations. D’autres investissent uniquement par plaisir comme a pu le faire Roman Abramovitch à Chelsea. Ainsi, les investisseurs en quête de rentabilité, qui s’illustrent notamment à Monaco ou Porto en achetant des joueurs à bas prix pour les revendre à prix d’or, sont minoritaires. La majorité des investisseurs n’ayant pas le souci de la rentabilité, il n’est pas surprenant de voir les dépenses exploser et l’économie du football prospérer.

Un modèle économique qui pose problème

Pour Pierre Rondeau et Richard Bouigue, cette situation pose problème. Il ne s’agit pas de pointer du doigt un milieu déjà très critiqué mais d’identifier les dérives générées par la tendance inflationniste du football. En premier lieu, c’est l’équité sportive qui est mise à mal, notamment par la hausse des dépenses. En effet, ce sont les clubs les plus puissants qui attirent les investisseurs et peuvent se permettre d’augmenter leurs dépenses. Autant de moyens qui renforcent leur capacité d’investissement et, de fait, leurs perspectives de développement sur le plan sportif. Ainsi, les deux auteurs établissent la corrélation entre le budget des clubs et les résultats sportifs à 79%. Cela signifie que si un club réalise l’investissement le plus conséquent de son championnat, il a 79% de chance de le remporter. La capacité d’investissement des clubs constitue donc le déterminant principal des performances sportives. L’actuel classement de Ligue 1 en est le parfait exemple puisque les 4 plus gros budgets du championnat occupent les 4 premières places. L’équité sportive des compétitions est alors remise en question puisque les clubs les plus riches sont les mieux à même de les remporter. En revanche, la ligue des champions est moins sujette à cette corrélation puisque les écarts budgétaires y sont moins importants et recentrent la compétition sur l’écart sportif entre les clubs.

 

Business-olu-eletu

 

Par ailleurs, le fonctionnement économique des clubs est problématique pour les deux auteurs du livre. Comme évoqué ci-dessus, les droits TV constituent plus de la moitié de leurs recettes. Les clubs européens en sont, de fait, très dépendants. Si toutefois les chaînes de télévision n’étaient plus en mesure de financer l’achat de droits TV, les recettes des clubs pourraient chuter de façon vertigineuse. Ce qui pose problème pour Richard Bouigue et Pierre Rondeau, c’est qu’une faillite des chaînes diffusant les matchs de football est plausible. Certaines d’entre elles sont d’ailleurs mal en point aujourd’hui. Bein Sports accuse un déficit énorme et voit ses dettes gonfler. De son côté, Canal+ perd des abonnés, et donc du chiffre d’affaires, chaque année. SFR Sports s’interroge également sur l’opportunité d’investir massivement dans les droits TV. Dans des situations financières difficiles, les diffuseurs pourraient donc renoncer à acquérir des droits TV et priveraient ainsi les clubs de ressources colossales. Un tel scénario pourrait être précipité par la lassitude des téléspectateurs qui, refroidis par le manque de suspense des compétitions, se désintéresseraient des diffuseurs en ne souscrivant plus à leurs abonnements. Une tendance qui aurait aussi pour conséquence réduire l’attractivité des clubs aux yeux de leurs sponsors, qui constituent la deuxième source de recettes dans le football.

Un autre problème lié à cette économie en pleine expansion est soulevé lors de la conférence : le football est propice aux inégalités. Les auteurs du livre indiquent même qu’elles sont plus fortes que dans n’importe quel autre secteur de l’économie. Par exemple, le taux de chômage est de 15% dans le football. Un chiffre qui ferait bondir n’importe quel ministre de l’économie de la zone euro. Les inégalités portent sur l’accès au travail et la rémunération des footballeurs mais elles se manifestent surtout à travers la concurrence entre clubs. Comme évoqué ci-dessous, les clubs les plus riches sont ceux qui rencontrent le plus de succès. Cette situation est difficile à vivre pour des clubs historiques qui n’ont pas les finances de leurs puissants rivaux mais ont contribué à façonner le football jusque dans les années 2000. Aucun autre secteur économique ne pourrait tolérer des inégalités d’une telle ampleur sans entreprendre une réflexion sur des mesures régulatrices. C’est d’ailleurs le sens du livre de Pierre Rondeau et Richard Bouigue : ouvrir la réflexion vers une régulation de l’économie du football.

Quelles solutions ?

La conférence et le livre débouchent alors sur une succession de solutions possibles à mettre en œuvre pour réguler l’économie du football. Les auteurs s’entendent sur l’idée que cette régulation ne pourra pas venir des instances du football que sont la FIFA (au niveau international) et l’UEFA (au niveau européen) qui ont tout intérêt à ce que les clubs prospèrent comme ils le font actuellement. Ces instances sont dans une approche à court terme de leur rôle de régulation et ne s’épanchent que trop peu sur des mesures structurelles à même de sécuriser le secteur.  En conséquence, les mesures régulatrices doivent venir des États. Il apparaît nécessaire que les gouvernements européens prennent le sujet au sérieux et mettent en place des mesures structurelles afin d’éviter l’explosion du foot.

Parmi les nombreuses solutions proposées par Richard Bouigue et Pierre Rondeau dans leur livre, certaines sont relayées avec plus de précision lors de la conférence. La mise en place d’une taxe appelée « Coubertobin » en fait partie. Elle trouve son nom en contractant ceux de Pierre De Coubertin, grand promoteur du sport en France et rénovateur des JO, et de James Tobin, prix Nobel d’économie à l’origine de la mise en place d’une taxe sur les transferts de capitaux. La taxe « Coubertobin » consisterait à taxer faiblement (à hauteur de 1%) tous les transferts afin de financer un fond de soutien destiné aux footballeurs contraints de freiner leurs carrières pour diverses raisons. Ceci permettrait de sécuriser les carrières des joueurs et d’agir sur les inégalités. Par la même occasion, on peut imaginer que cette mesure inciterait les clubs à réaliser des transferts de montants moins conséquents afin de réduire le coût de la taxe. Plus classique, le plafonnement des salaires est également évoqué lors de la conférence. Le fameux « salary cap », déjà pratiqué dans certains clubs, consisterait à limiter les salaires mensuels des joueurs à 460 000 € par mois mais autoriserait les clubs à dépasser ce montant en contrepartie d’une taxe sur le dépassement, elle aussi destinée à un fond de soutien. La mesure s’appliquerait partout en Europe par souci d’équité entre les différents championnats.

La conférence s’arrête sur cette proposition mais APP vous invite à découvrir le livre, passionnant pour qui s’intéresse de près ou de loin au football, qui foisonne d’autres constats et pistes à mêmes d’éclairer l’économie du foot et ses perspectives.

Crédits Photos : Fondation Jean JaurèsTim MossholderOlu Eletu

Auteur : Pierre Foucault

Le cœur noyé dans la sueur de Mamadou Niang, c'est enivré par la douceur d'Andrea Pirlo, bercé au jeu à la nantaise et fasciné par le couloir d'Highbury que j'ai commencé à flirter avec le foot.

Vous avez aimé cet article ? Partagez-le !

Les derniers articles de la catégorie Culture foot

Plus dans Culture foot
Conference-Supersub
Les nouvelles formes d’écriture du sport

A l'occasion de son premier événement, le collectif Supersub présentait une conférence autour des nouvelles formes d'écriture du sport avec...

ray-wilkins
Farewell Captain

Après un accident cardiaque survenu le 30 Mars 2018, l’ex-adjoint d’Ancelotti à Chelsea, lors du doublé coupe-championnat de 2010, Ray...

enzo-francescoli
Enzo Francescoli à l’OM : Le prince inachevé

Considéré comme l’un des meilleurs joueurs de l’histoire du football uruguayen, Enzo Francescoli posa ses valises sur la Canebière le...

Fermer