L’absurde campagne d’abonnements de l’OM

30
mai
2017

Auteur :

Catégorie : Ligue 1

om-virage-sud

« Vraiment le peu de morale que je sais, je l’ai appris sur les terrains de football et les scènes de théâtre qui resteront mes vraies universités ». Cette phrase bien connue a été prononcée par Albert Camus, prix Nobel de littérature et passionné de foot – il a pendant longtemps joué au poste de gardien de but. A l’heure du foot business triomphant et de la spéculation accrue, le philosophe franco-algérien aurait-il encore tenu ce propos ? Sans doute que oui dans la mesure où il faisait alors écho à la pratique du football amateur. Aujourd’hui plus que jamais la morale n’est en effet pas à chercher du côté des instances dirigeantes.

Albert Camus est, en partie, demeuré célèbre pour avoir théorisé l’absurde d’une certaine façon et d’avoir articulé l’ensemble de son œuvre depuis ce point de départ. « Je suis donc fondé à dire, écrit le philosophe dans Le Mythe de Sisyphe, que le sentiment de l’absurdité ne naît pas du simple examen d’un fait ou d’une impression mais qu’il jaillit de la comparaison entre un état de fait et une certaine réalité, entre une action et le monde qui la dépasse. L’absurde est essentiellement un divorce. Il n’est ni dans l’un ni dans l’autre des éléments comparés. Il naît de leur confrontation ». En cela, il ne me paraît pas incohérent de voir dans la campagne d’abonnements menée par l’Olympique de Marseille et symbolisée par Jacques-Henri Eyraud un profond moment d’absurde camusien.

 

Montrer les muscles ou forcer la main ?

 

Par la voix de son président, le club a en effet annoncé qu’il bouleversait la manière de procéder à la campagne d’abonnements par rapport aux années précédentes. C’est la deuxième grande rupture en deux ans. L’année dernière le club avait effectivement repris la main sur les abonnements dans les virages. La nouveauté de l’année consiste à réduire la période d’abonnements à un mois – ouverte hier celle-ci se clôturera le 1er juillet. Eyraud a expliqué cette « innovation » par la volonté de frapper fort d’entrée sur le marché des transferts et d’ainsi montrer à la France entière que l’OM était bel et bien de retour. L’idée de la direction est donc sans aucun doute de plastronner devant la France en montrant les muscles.

Toutefois, il me semble que si l’on retourne la perspective on peut voir dans cette nouveauté une manière de forcer la main des Marseillais pour s’abonner. En affirmant haut et fort que si l’on veut s’abonner c’est en juin et plus après sans même que le mercato ne soit terminé et les ambitions réelles du club prouvées, Eyraud et la direction mettent en place une forme de chantage qui est, au mieux, inélégant. Cette stratégie de forçage de main n’a, pour le coup, rien à envier aux techniques habituelles que l’on peut trouver dans le privé classique – les clubs de foot étant certes des entreprises mais des entreprises particulières. Il va sans dire que transposer les pratiques du privé classique – dont JHE est issu de par sa formation et son parcours – à un club de foot est à mes yeux une aberration profonde. D’autant plus que cette volonté d’imposer ce tempo fait tâche dans un club et une ville réputés pour leur caractère rebelle voire révolté.

 

L’étrange politique à l’égard des Virages

 

Cette année plus que d’habitude, les Virages du Vélodrome ont fait preuve de patience et de mansuétude à l’égard d’une équipe qui n’a, c’est un euphémisme, pas toujours été à la hauteur. En regard du début de saison compliqué mais également des humiliations infligées dans l’enceinte du Boulevard Michelet par l’AS Monaco et surtout le PSG, c’est peu dire que les Virages n’ont pas grondé alors qu’ils avaient bien des raisons de le faire. Ce soutien absolument sans faille n’a pas été récompensé tout au fil de la saison – la direction n’a par exemple pas soutenu le CU84 au sein de la Ligue à propos du match face au PSG, de peur de se griller sans doute. Il est clair que nous attendions plus de considération au moment de l’intersaison et voilà que le club ainsi que JHE jouent un jeu très dangereux.

En augmentant les tarifs pour les abonnements en Virages (de 5€ mais tout est dans le symbole) alors que les tarifs des abonnements les plus onéreux ont, eux, diminué la direction envoie un message calamiteux à l’encontre de ceux qui font vivre le stade tout au fil de la saison. Alors même que le président a affirmé vouloir récompenser les supporters fallait-il comprendre que c’était les plus fortunés qui bénéficieraient de cette récompense ? Au-delà de cette question importante, la politique d’abonnements du club est allée encore plus loin concernant les Virages puisque non contents de limiter la période d’abonnement à un petit mois en l’arrêtant bien avant la fin du mercato, les pontes du club ont également décidé que celui-ci ne commercialiserait plus de places sèches en Virage pour les matchs. Le message est donc limpide : « Abonnez-vous dès juin en Virages sinon vous irez voir les matchs en Ganay ou en Jean Bouin ». Demeurant sourds aux revendications des groupes de supporters, Monsieur Eyraud fait un pari qui ne pourra être que perdant pour le club ou pour lui puisque soit notre président demeure droit dans ses bottes et accepte de voir les Virages clairsemés tout au fil de la saison soit il devra revenir sur au moins l’une des deux innovations (période d’abonnements limitée et absence de places sèches en Virages). Au vu des caractéristiques de la ville de Marseille – populaire diront certains, pauvres rétorqueront d’autres – mettre fin à la commercialisation de places en Virages c’est se couper de la partie la plus fervente des supporters marseillais alors même que certains ne peuvent pas assumer un abonnement annuel. Quoiqu’il en soit le message envoyé est catastrophique.

 

Depuis son arrivée au club, Jacques-Henri Eyraud s’applique à demeurer dans un jeu de séduction qui fonctionne bien jusque-là mais il devrait prendre garde à ne pas finir par se brûler les ailes, il ne serait pas le premier président olympien à avoir perdu la tête. Toujours dans Le Mythe de Sisyphe, Albert Camus écrit qu’il « il arrive que les décors s’écroulent. […] La suite, c’est le retour inconscient dans la chaîne, ou c’est l’éveil définitif ». Dans la philosophie camusienne de l’absurde naît la révolte. Dans L’Homme révolté, le philosophe théorise cette dernière en expliquant : « Dans l’épreuve quotidienne qui est la nôtre, la révolte joue le même rôle que le « cogito » dans l’ordre de la pensée : elle est la première évidence. Mais cette évidence tire l’individu de sa solitude. Elle est un lieu commun qui fonde sur tous les hommes la première valeur. Je me révolte, donc nous sommes ». Jacques-Henri Eyraud serait bien inspiré de lire ces deux livres s’il continue à mener la politique qui est la sienne quant aux abonnements. Lors des 30 ans des South Winners (l’image à la une de ce papier), le groupe de supporters a déployé un immense et magnifique tifo représentant un squelette portant une massue et jonchant des crânes sur lesquels étaient inscrits notamment le nom des présidents tombés après des conflits avec les Virages (Rousset, Labrune, Bouchet, etc.). Si l’OM persiste dans cette logique folle vis-à-vis des abonnements voire si elle l’accentue, il se pourrait bien que le nom d’Eyraud finisse par rejoindre ceux de ses prédécesseurs sur le tifo des 40 ans du groupe.

Auteur : Marwen Belkaïd

Qui a dit que le foot et la culture étaient antinomiques ? Mon (humble) ambition est de réunir Camus, Jaurès et Shankly et de montrer que non le foot n'est pas un monde de débiles et de brutes

Vous avez aimé cet article ? Partagez-le !

Les derniers articles de la catégorie Ligue 1

Plus dans Ligue 1
Jimmy Cabot
Jimmy Cabot et l’ESTAC : destins liés

Jimmy Cabot, milieu offensif lorientais, s'apprête à disputer un match capital face à son ancien club Troyes. Le virevoltant savoyard ...

Carrasso
Gardiens : une nouvelle politique à Bordeaux

2009-2017. Tels sont les bornes chronologiques de l'histoire de Cédric Carrasso aux Girondins de Bordeaux. Huit années marquées par des...

BALO
[Jeu concours] Mario Balotelli, Ange et Démon

Mario Balotelli va peut-être jouer son dernier match ce dimanche en Ligue 1. Pour l'occasion APP te permet de gagner...

Fermer