La pieuvre FIFA (3/3): l’empire de l’argent sale

04
août
2017

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Catégorie : Dossiers FIFA

fifa-corruption

La confiscation du football

Dans cette logique mortifère qui frappe le football professionnel mondial constituée par la corruption, le symptôme le plus évident demeure sans conteste cette confiscation du foot à laquelle aboutit cette telle logique. Nous l’avons vu dans la partie précédente, à la fois Joao Havelange et Sepp Blatter se sont méthodiquement appliqués à verrouiller l’accès à la présidence dès lors qu’ils l’avaient obtenu. Ce verrouillage en règle est assurément passé par une forme de corruption effectuée envers les fédérations africaines et leurs dirigeants. En finançant des programmes fantômes visant à améliorer les infrastructures dans nombre de pays africains notamment le Cameroun et en étant très peu regardant sur l’utilisation réelle des fonds, la FIFA par l’intermédiaire de ses présidents a acheté sciemment le vote de ces fédérations. Cet argent généré par le football et prétendument pour l’amélioration de ce sport aura donc servi à gaver les caciques africains de la même manière que certaines transnationales n’hésitent pas à acheter les dirigeants politiques africains pour obtenir des marchés publics. Le drame de cette logique absolument délétère est bien que cet argent soit prétendument dévolu à l’amélioration des infrastructures dans les pays en ayant le plus besoin. C’est là le propre de la fraude ou de la corruption où l’enrichissement de quelques-uns aboutit à l’appauvrissement de tous.

La FIFA a beau jeu de dire qu’elle n’est au courant d’aucun de ces détournements de fonds et qu’elle a été elle-même escroquée mais les responsables de ces détournements demeurent en place et les audits censés attester de la bonne utilisation des deniers ne trouvent rien à redire. Nul n’est plus aveugle que celui qui ne veut pas voir. En permettant que l’argent dévolu à l’amélioration du football à l’échelle de la planète profite à l’enrichissement de quelques-uns, en se fourvoyant dans les limbes de la corruption, la FIFA enclenche une logique de destruction qui pourrait bien aboutir à l’effondrement du football professionnel dans le monde. Il est, à ce titre, assez significatif de s’intéresser à l’étymologie même du mot corruption. Le Vocabulaire technique et critique de la philosophie d’André Lalande l’explique très clairement, le terme corruption est une traduction latine (corruption) du grec ancien phtora : « Ce terme s’emploie en philosophie pour désigner le concept grec de phtora, opposée à la genesis (génération, production) : évènement pour lequel une chose cesse d’être telle qu’on puisse encore la désigner par le même nom ». Plus loin il ajoute : « Une traduction plus exacte serait destruction ». A force d’être gangréné par ces affaires de corruption, le football professionnel pourrait très bien finir par franchir l’un de ces seuils invisibles qui finissent par précipiter des changements très profonds et absolument pas attendus. Nous sommes d’ailleurs peut-être à l’orée d’un tel seuil mais par définition c’est une fois que celui-ci sera franchi que nous nous rendrons compte que nous y étions. Il devient chaque jour un peu plus urgent de lutter contre ces dynamiques et ces tendances de fond qui minent quotidiennement notre sport favori.

Conflits d’intérêts et rétrocommissions 

L’on pourrait croire que la corruption ici mise en évidence n’a servi à enrichir que quelques potentats africains. Il n’en est pourtant rien. Si les présidents de la FIFA s’accrochent tant à leur siège c’est également parce que celui-ci est très lucratif et permet d’amasser des fortunes colossales par le biais de conflits d’intérêts manifestes, de rétrocommissions occultes (ou parfois moins occultes par maladresse) et in fine d’une corruption sans vergogne de la part de certaines transnationales qui s’enrichissent également grandement grâce à ce phénomène. On voit ici se dessiner le fameux concept « win-win » si cher au monde du business à ceci près qu’il s’agit ici de pratiques non seulement immorales (mais après tout le monde du business est-il vraiment moral ?) mais surtout illégales. D’aucuns n’hésiteront pas à dire que ce sont en partie ces pratiques qui ont permis au football de devenir la véritable machine à cash qu’il est dorénavant. Le cynisme de ces personnes va jusqu’à nous expliquer que ce sont ses pratiques qui ont permis à la FIFA d’investir dans les pays les moins avancés en termes d’infrastructures. Nous l’avons pourtant vu, ces soi-disant investissements ne sont que de la poudre aux yeux et finissent bien souvent dans la poche de dirigeants véreux.

Le père de ces pratiques hautement sulfureuses et assurément pas légales n’est autre que Joao Havelange qui, en association avec Horst Dassler (le fondateur d’Adidas), a mis en place un véritable système mafieux vis-à-vis de la vente des droits de diffusion de la Coupe du Monde. Prenant conscience de la manne financière quasi infinie constituée par la vente des droits télés, les deux compères ont mis en place un système permettant à chacun de s’enrichir en créant un monopole de fait sur l’octroi de ces droits TV. Dassler crée alors ISL (International Sport Leisure) et la FIFA de Havelange lui vend les droits de diffusion. ISL les revend ensuite aux chaines nationales s’attribuant au passage une marge confortable. De prime abord le système parait tout à fait normal. Il est rare en effet qu’une instance vende directement les droits TV sans passer par un intermédiaire. Le problème est que ce marché d’apparence ouvert à la concurrence était en réalité fermé à double tour par Havelange et Dassler dans la mesure où si un concurrent venait à faire une proposition financière plus intéressante qu’ISL, l’entreprise du fondateur d’Adidas était tout de suite prévenue afin de pouvoir s’aligner et donc ne jamais perdre le marché. Havelange, quant à lui, touchait de gracieuses rétrocommissions qui s’apparentent évidemment à une corruption crasse.

L’apocalypse du 2 décembre 2010

Etymologiquement le terme apocalypse signifie « révélation ». D’ailleurs, l’apocalypse de Saint-Jean présente dans le Nouveau Testament est à la fois la fin des temps et le moment de la révélation. Si l’on accepte cette définition, alors je suis fondé à dire que le 2 décembre 2010 a constitué une grande apocalypse pour la FIFA. Ce jour-là en effet, l’instance de Zurich a attribué l’organisation de la Coupe du Monde 2022 au Qatar. En procédant à ce choix, la surpuissante FIFA a franchi l’un de ses seuils invisibles dont je parlais précédemment. Beaucoup de personnes, en effet, soupçonnaient déjà la corruption et les valises pleines de billets de gangréner le choix des organisateurs du mondial tous les quatre ans mais pour le quidam, ces attributions semblaient relativement logiques. La désignation du Qatar aura envoyé en l’air le décor lisse et le vernis qui dissimulait ses pratiques honteuses ont craqué en cet hiver 2010. Le dossier de candidature du Qatar avait en effet été désigné comme le pire de tous ceux déposés tant et si bien qu’il a obtenu la pire des notes. Si aujourd’hui il a été décidé que la Coupe du Monde 2022 aurait lieu en hiver, le comité de sélection s’était prononcé pour le Qatar alors que la Coupe du Monde devait avoir lieu l’été – et donc sous des températures caniculaires faisant totalement fi de la santé des footballeurs ainsi que du spectacle potentiellement plus que terni par de telles conditions de jeu.

Face à un dossier aussi médiocre, l’attribution de la Coupe du Monde au petit émirat gazier laisse peu de place au doute quant à la corruption régnant dans les plus hautes instances de la FIFA. Tel un château de cartes s’écroulant tout d’un coup ou plutôt tel un voile arraché soudainement sur des pratiques décennales, l’attribution de la Coupe du Monde 2022 au Qatar a jeté une lumière crue sur la cuisine pas toujours ragoutante faite dans l’arrière-cuisine de l’instance de Zurich. Progressivement les coupes du monde 2010 et 2014 ont également attiré les soupçons, certains journalistes marocains reconnaissant à demi-mots que leur pays avait versé de l’argent mais que l’Afrique du Sud avait payé plus. D’ailleurs la FIFA garde la trace de ce paiement à un membre influent de la CONCACAF, celui-ci étant très mal dissimulé sous la couverture d’une subvention versée à la fédération nord-américaine. Je le disais plus haut, si cette attribution a constitué une véritable apocalypse pour la FIFA c’est aussi et surtout parce que la manœuvre est tellement grossière qu’elle a permis à tout un chacun de se rendre compte desdites manœuvres. C’est d’ailleurs cette attribution qui a enclenchée toute une série d’enquêtes et une prise de conscience mondiale dont l’aboutissement temporaire aura été l’éviction de Blatter lâché notamment par les sponsors mastodontes que sont Coca-Cola et McDonald’s.

Excroissance monstrueuse ou simple reflet ?

Dans notre époque contemporaine, il est de bon ton de fustiger le football afin de dire qu’il est le symbole de tous les excès de la société. Le foot business serait, dit-on nous, le visage de tous les excès et de toutes les turpitudes. Aussi ces multiples affaires de corruption et autres conflits d’intérêts sont-ils régulièrement pris en exemple du dévoiement que constitue ce football professionnel devenu complètement fou. Dans La Violence et le sacré, René Girard met bien en évidence la dynamique qui pousse à la création de bouc émissaire, ceux qu’il appelle les victimes sacrificielles. Il rapproche cette figure de celle du pharmakos. Qu’est-ce qu’un pharmakos ? Dans la Grèce Antique, il était une personne qui représente à la fois le poison et le remède. Concrètement il s’agissait de faire parader le pharmakos dans la ville afin qu’il draine tous les éléments négatifs avant d’être expulsé de la cité. Finalement, il agit comme une forme de paratonnerre puisqu’il attire à lui toutes les choses néfastes afin d’éviter à la cité de subir le courroux divin. A ce titre Œdipe fait figure de modèle puisqu’après s’être crevé les yeux il s’enfuit de Thèbes pour lui éviter de subir la malédiction qui lui est promise. Le football ainsi personnifié fait figure de pharmakos contemporain il me semble puisqu’en montrant du doigt le football comme ce sport devenu fou, le système politique, économique et médiatique actuellement en place se lave en quelque sorte. Le football serait la brebis galeuse.

Loin de ces fadaises, je ne crois pas que le football soit uniquement une excroissance monstrueuse de notre société. Je suis bien plus enclin à voir dans le football l’un des plus puissants reflets de la société actuelle. Le transformer en bouc émissaire c’est faire fi des affaires de corruptions, de népotisme ou de fraude qui ont cours dans la société. C’est précisément garder les yeux grands fermés sur tout le reste des problème et turpitudes qui frappent le monde actuellement. Effectivement le foot professionnel en général et la FIFA en particulier sont sujets à bien des errements et des turpitudes. Avec l’avènement du foot business et la mise en place de bulles spéculatives un peu partout dans le monde du foot et notamment sur les droits TV, l’on pourrait dire que le foot a complètement perdu la tête. Mais le football et sa pratique se limite-t-il au foot professionnel ? Faire du foot la brebis galeuse de la société contemporaine c’est faire insulte à tous les amateurs qui pratiquent le foot de manière passionnée, à tous ses éducateurs qui ont un réel rôle social. Se cantonner au foot professionnel pour parler du foot revient à se contenter de parler des entreprises du CAC40 lorsque l’on évoque la micro-économie, une vue partielle et partiale. Je crois au contraire fermement que le football est un reflet puissant – quoique parfois déformant – de la société dans laquelle nous vivons. Nous le voyons, dans le football comme ailleurs, les inégalités ne cessent de se creuser et la folie qui frappe le football professionnel (c’est-à-dire finalement les ultra-riches du foot) sont à analyser en regard de la précarisation croissante de l’ensemble du monde amateur ou même semi-professionnel. En cela, le football peut également être le vecteur d’une révolte qui pourrait finir par ébranler bien plus que la seule FIFA. De Sisyphe à David il n’y a qu’un pas. Pas qui pourrait être franchi bien plus rapidement que prévu. Que Goliath prenne garde.

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Auteur : Marwen Belkaïd

Qui a dit que le foot et la culture étaient antinomiques ? Mon (humble) ambition est de réunir Camus, Jaurès et Shankly et de montrer que non le foot n'est pas un monde de débiles et de brutes

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