La pieuvre FIFA (2/3): le triumvirat infernal

02
août
2017

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Catégorie : Dossiers FIFA

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Du verrouillage de la présidence

Joao Havelange, Sepp Blatter, Gianni Infantino. A eux trois ces présidents de la FIFA comptent plus de 42 années de direction de l’organisation de Zurich. Si Gianni Infantino n’est en place que depuis un peu plus d’une année, tout indique que son règne risque de n’avoir rien à envier aux 24 et 17 années de présidence de Havelange et Blatter. Il faut dire que les trois hommes, chacun dans leur style, ont fait tout ce qui était possible pour verrouiller de manière absolue la présidence dès lors qu’elle leur est revenue. Joao Havelange fait, à ce titre, figure de maître pour les deux autres tant il a pavé la voie d’un tel verrouillage. Premier et seul président élu de la FIFA non-européen – Issa Hayatou a certes fait un intérim de deux mois à la suite de la démission de Sepp Blatter en décembre 2015 mais ce très court mandat n’est en rien comparable à celui du brésilien – Joao Havelange a succédé à Stanley Rous, un britannique très condescendant à l’égard du football non-européen. Celui-ci était d’ailleurs persuadé de l’emporter largement face à Havelange lors du congrès de 1974. Le brésilien surprit pourtant le monde du football en étant élu de manière très confortable lors du congrès, infligeant une défaite quelque peu humiliante au britannique.

Néanmoins, si cette leçon donnée à une personne arrogante et eurocentrée à l’extrême a quelque chose de jouissif, il serait à la fois partiel et partial de passer sous silence les circonstances plus que troubles de cette victoire de Havelange. L’art du verrouillage de la présidence commun aux trois membres du triumvirat de la FIFA trouve d’ailleurs sa source lors de cette élection. Profitant de l’adhésion massive des pays anciennement colonisés à l’organisation, Havelange a axé sa campagne sur les fédérations africaines notamment qui fournissent le contingent le plus important à la FIFA. S’échinant à faire un véritable tour du monde faisant office de campagne préélectorale pendant que Rous ne fit rien ou presque, Havelange se rendit donc compte qu’une dizaine de fédérations africaines n’étaient pas à jour de cotisations et ne pouvaient donc pas participer au vote lors du congrès à venir. Etant fortuné, Joao Havelange s’acquitta lui-même de la cotisation de ces fédérations en échange de leurs votes – ce qui peut s’apparenter à une forme de corruption. Tout au fil de ses mandats le brésilien, à l’instar de Sepp Blatter plus tard, accordera une attention toute particulière à ces fédérations à la fois pauvres et nombreuses afin de s’assurer une réélection confortable à chaque fois ou presque. De la même manière que Havelange, Blatter est fortement soupçonné d’avoir soudoyé nombre de fédérations africaines lors de sa première élection à la tête de la FIFA alors qu’il était opposé à Leenart Johannson. Une fois leur élection acquise, les trois larrons ont ensuite tout fait pour empêcher qu’une tête autre que la leur émerge et la version la plus contemporaine de ce que l’on pourrait appeler cette tradition présidentielle est assurément la manière qu’a Gianni Infantino de gérer l’instance de Zurich depuis son élection à sa tête puisque l’ancien Monsieur tirage au sort de l’UEFA s’est méticuleusement appliqué à effectuer une forme de nettoyage dans les hautes instances afin d’être assuré d’avoir une mainmise totale sur l’administration de la FIFA.

L’air de Lampedusa

 

Il flotte depuis des décennies un air de Lampedusa sur la FIFA. Non pas cette île italienne devenue à la fois forteresse et cimetière mais plutôt l’auteur du Guépard. Dans cet ouvrage, Tancredi Falconeri, le neveu du personnage principal, affirme « pour que tout reste comme avant, il faut que tout change », phrase que l’on a souvent résumée en « il faut que tout change pour que rien ne change ».  A chaque changement de présidence, en effet, l’on nous promet des changements importants afin, disent-ils, de ne plus tomber dans les écueils du passé. Pour autant, ces changements annoncés ne sont bien souvent que superficiels et la réalité des choses est bien plus une continuité presque totale plutôt qu’une grande rupture. Mais cet air de Lampedusa se retrouve à différentes échelles puisque si le moment de transition entre présidents est assurément un moment privilégié pour mettre en évidence ce processus pervers, la suite de divers scandales – dont nous parlerons en troisième partie – est également un moment très pertinent pour étudier cette logique qui semble être devenue la tradition dans les instances dirigeantes de la FIFA. Ainsi en est-il allé de l’embauche de Michel Garcia dont le rapport a récemment été publié par l’organisation de Zurich après les forts soupçons de corruption lors de l’attribution de Coupe du Monde ou de la surréaliste conférence de presse au cours de laquelle Sepp Blatter fut accusé en direct de corruption par un membre de son administration.

Il s’agit en réalité finalement de faire semblant que l’on agit pour pouvoir continuer à ne rien faire contre les pratiques délétères qui ont cours au sein de la FIFA et qui gangrènent le football mondial depuis bien trop longtemps. La production de rapports d’enquête sur ces questions existe bel et bien mais lesdits rapports sont – comme nombre de rapports dans le monde politique d’ailleurs – enterrés aussi vite qu’ils sont publiés. L’embauche de ces personnes censées lutter contre la corruption et qui se retrouvent finalement piégées a tout de la logique perverse. Pervers est ici pris dans son sens originel à savoir une chose qui semble bénéfique mais qui se révèle maligne sur le moyen ou le long terme. Finalement, les personnes embauchées pour lutter contre la corruption et cette espèce de népotisme qui sont des personnalités reconnues de la lutte contre la fraude ont servi de caution aux dirigeants de la FIFA pour continuer à agir en toute impunité pendant un moment. Qui dit triumvirat dit forcément intrigues et trahisons entre les membres qui le composent et là encore il y a une forme de continuité dans cette logique de trahisons. Blatter a essayé de trahir Havelange et de lui ravir sa place à la fin de son avant-dernier mandat et cette entreprise n’a échoué que parce que les fédérations européennes ont refusé de marcher dans la combine. Aussi Havelange et Blatter ont-ils fini par se mettre d’accord sur une transition de l’un vers l’autre à l’issue du congrès de 1998. Tel l’arroseur arrosé, Blatter a finalement fini par être éjecté de la tête de la FIFA après les injonctions de Platini et Infantino. Pour ne rien simplifier, Blatter mis un point d’honneur à ne pas tomber seul et entraina Platini dans sa chute, ce qui aboutit à la prise de pouvoir d’Infantino. Nous le voyons donc, au sein de ce triumvirat infernal ce qui est important était de conserver le pouvoir et non pas d’œuvrer pour l’amélioration du football mondial. Il faut dire qu’être à la tête de la FIFA était un peu comme être assis sur la poule aux œufs d’or tant la corruption et les détournements de fonds sont monnaie courante à Zurich et dans les instances du football professionnel mondial.

Auteur : Marwen Belkaïd

Qui a dit que le foot et la culture étaient antinomiques ? Mon (humble) ambition est de réunir Camus, Jaurès et Shankly et de montrer que non le foot n'est pas un monde de débiles et de brutes

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