La pieuvre FIFA (1/3): l’organisation la plus puissante du monde ?

31
juillet
2017

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Catégorie : Dossiers FIFA

fifa

« Le football est un sport qui se joue à onze contre onze et à la fin c’est l’Allemagne qui gagne ». Ces mots, prononcés un jour de juillet 1990 par Gary Lineker à la suite d’une défaite en demi-finale de coupe du monde, demeurent l’une des plus célèbres phrases du monde du foot – en dépit du fait qu’elle ne soit pas traduit exactement de la bonne manière en français. Bien que plus de 20 ans nous séparent de cette assertion, son humour ainsi que son ton direct ont assurément contribué à la faire entrer au panthéon des petites déclarations ayant un rapport avec le sport roi de la même manière que les saillies de Bill Shankly, par leur sens de la formule, demeurent, pour certaines, ancrées profondément dans l’inconscient collectif du monde du football. Au vu de l’évolution de notre sport, il ne me paraît pas exagéré de pasticher ladite phrase de Gary Lineker et d’affirmer qu’aujourd’hui le football est un sport qui dépasse le simple cadre du terrain bien qu’il se joue à onze contre onze et à la fin c’est toujours les instances dirigeantes de la FIFA qui s’enrichissent.

De sa création très confidentielle en mai 1904 dans une arrière-cour parisienne à aujourd’hui, il est euphémique de dire que la Fédération Internationale de Football Association – plus connue sous son acronyme FIFA – a changé de dimension. Devenue un véritable colosse avec lequel il faut compter dans le monde de la géopolitique en général, la FIFA a profité en même temps qu’elle l’a initié de l’avènement du foot business qui lui a permis dans des conditions pas toujours très claires ou légales, nous y reviendrons, d’amasser un véritable trésor de guerre et de devenir l’une des organisations les plus puissantes du monde, si ce n’est la plus puissante. Drainant dans son sillage des fédérations venues des quatre coins du monde comme très peu d’organisations en sont capables et bénéficiant jusque très récemment d’une immunité quasi-totale, la FIFA s’est progressivement érigée en lieu d’influence et de reconnaissance privilégié par nombre de pays pour y faire entendre leur voix. D’aucuns n’hésitent d’ailleurs pas à comparer le fonctionnement de l’organisation à celle de la mafia tant la loi de l’omerta semble y être omniprésente. Ces comparaisons, si elles peuvent sembler exagérées, trouvent pourtant leur fondement dans une véritable culture tant de la corruption que du détournement de fonds qui, in fine, profitent avant tout à une petite caste agissant comme une coterie et n’hésitant pas à montrer les crocs à l’encontre de ceux qui, au sein de l’organisation comme en dehors, osent remettre en cause les pratiques honteuses qui y ont cours. Précisément parce que la FIFA est assurément le symbole d’un football professionnel devenu complètement fou, il me paraissait essentiel de s’intéresser à cette si puissante organisation qui, malgré les déboires qu’elle vit et qui s’annoncent, demeure plus que jamais la pierre angulaire du football professionnel mondial.

 

FIFA et géopolitique

 

Bien avant qu’Edward Luttwak ne théorise le principe de la géoéconomie venant accompagner celui de la géopolitique et donc la présence d’un soft power concomitant au hard power dans lequel le sport s’inscrit pleinement, la FIFA appliquait déjà les préconisations du théoricien américain. Lors de sa création, en effet, celle-ci n’était que peau de chagrin et n’avait, il faut bien le dire, aucune influence ou presque sur le sport mondial. Le CIO voyait effectivement d’un très mauvais œil l’apparition d’une telle organisation dans la mesure où le tournoi majeur de football était alors les Jeux Olympiques. Jules Rimet, le fondateur de la FIFA, avait la ferme intention de créer une Coupe du Monde de football et piaffait d’impatience devant la prééminence du CIO sur l’organisation de cette compétition. C’est ainsi que la FIFA obtint de la part du CIO la responsabilité d’organiser les JO de foot – c’est d’ailleurs pour cela que l’Uruguay porte 4 étoiles sur son maillot car le pays considère que les deux tournois olympiques remportés alors équivalent à des Coupe du Monde. Très rapidement pourtant, le foot gagne en popularité si bien que les recettes générées par le tournoi olympique sont sensiblement les mêmes que celles générées par toutes les autres disciplines olympiques. Aussi Jules Rimet décide-t-il finalement de rompre avec le CIO et d’organiser une Coupe du Monde propre à la FIFA, Coupe du Monde encore présente aujourd’hui. Nous le voyons donc, dès sa création la FIFA s’est donnée pour vocation de supplanter les autres instances qui lui préexistaient.

Par ailleurs, tout le monde peut en témoigner, le football possède un fort potentiel d’agrégateur social. D’un point de vue micro sociétal en effet, il n’y a qu’à voir à quel point le football amateur joue le rôle associatif qui fait cruellement défaut dans bien des quartiers de la planète. Il n’est d’ailleurs pas innocent que les encadrants d’équipes amateurs des catégories jeunes soient appelés des éducateurs et non pas des entraineurs. Au-delà du terrain et des joueurs qui s’y opposent, le football a également une forte composante sociale qu’il est impossible d’écarter si l’on veut saisir toute la complexité de ce sport. Ce fort côté social associé à la simplicité de ses règles et de sa pratique expliquent sans aucun doute pourquoi le football s’est rapidement imposé comme le sport roi à l’échelle de la planète. Toutefois, pour saisir la globalité du dessin, il nous faut nous placer à un niveau plus macro et donc sauter du social à la géopolitique. Si le football joue un rôle avéré dans la construction identitaire et sociale d’individus, de quartiers voire de villes, il a joué (et continue de jouer nous le verrons ensuite) un rôle éminent dans la construction d’identité nationale, notamment au sortir de la colonisation. Après la Deuxième Guerre mondiale et au moment de la décolonisation, en effet, nombreux sont les pays nouvellement indépendants à avoir fait le choix d’intégrer d’abord la FIFA avant de se tourner vers l’ONU. Là est sans doute la preuve que le football apparaissait comme un vecteur plus fort d’intégration que la géopolitique pure dans la mesure où la FIFA est d’apparence plus démocratique puisqu’à Zurich, chaque pays dispose d’une voix et qu’il n’existe pas de nations plus importantes que d’autres dans les statuts de l’organisation contrairement au conseil de sécurité de l’ONU.

 

Le football comme masque

 

L’on pourrait penser que cette forte dimension géopolitique au sein de la FIFA n’est qu’un lointain vestige du passé. Il n’en est pourtant rien. Aujourd’hui comme hier, l’organisation basée en Suisse demeure un lieu à la fois singulier et privilégié aux yeux de nombreux Etats pour y faire de la géopolitique et avoir une place ainsi qu’une voix au sein du concert des nations. Aussi n’est-il pas absurde de voir dans le football une sorte de masque pour un certain nombre de pays. Dans la Grèce antique en effet, le masque avait une double utilité. La première, celle que tout le monde connaît encore aujourd’hui était esthétique. Il s’agissait pour les acteurs de revêtir le masque pour ressembler fidèlement au personnage joué. La seconde, bien moins connue et qui nous intéresse ici, était pratique. Les amphithéâtres étant très grands, le masque était également un porte-voix permettant aux acteurs d’être entendus par tous les spectateurs. C’est précisément en cela que le football en général et la FIFA en particulier sont de puissants masques pour beaucoup de pays. Ce masque constitué par le football prend, pour grossir le trait deux formes principales.

La première, c’est quand il permet à des pays relativement ou totalement aphones sur la scène internationale de se faire entendre. A l’heure actuelle la FIFA compte effectivement plus de membres que l’ONU (une vingtaine de plus). Par conséquent, le différentiel entre les deux assemblées est évidemment comblé par des pays n’ayant pas été reconnus par l’organisation de New-York mais qui le sont par la FIFA. Les exemples de la Palestine et du Kosovo sont à cet égard sans doute les plus éloquents dans la mesure où le sport est une stratégie pleinement assumée et réfléchie. Partant du principe que certains Etats (notamment les Etats frontaliers) refusaient (et refusent toujours) catégoriquement de reconnaître leur existence, Palestine et Kosovo ont décidé de passer par le biais du sport et du football en particulier pour se frayer un chemin dans les instances internationales. Toutefois, dans cette logique du football comme masque, il ne faut pas négliger une autre logique toute aussi importante appliquée par certains pays. Loin d’être des pays non-reconnus par l’ONU, certains pays utilisent le levier constitué par le sport en général et le football en particulier pour gagner en influence. Il ne s’agit donc pas ici d’apparaitre sur la scène internationale ou de forcer sa reconnaissance par le biais du sport mais bien d’une stratégie de soft power au sein de laquelle le football est l’un des pivots essentiels. L’organisation de la Coupe du Monde est à cet égard un puissant vecteur de puissance à la fois diplomatique et géopolitique pour certains Etats. On pense évidemment ici à la Russie et surtout au Qatar qui sont les deux prochains hôtes de la Coupe du Monde et qui utilisent l’organisation de cet évènement pour parfaire leur stature internationale. Mais on peut également penser à la Chine qui s’est lancée dans une politique très volontariste vis-à-vis du football afin de pouvoir organiser et remporter à terme le mondial.

 

 

FIFA et Etats à genoux

 

Au-delà de ces aspects géopolitiques qui tendent à confirmer que la FIFA est l’une des organisations les plus puissantes du monde, il convient me semble-t-il de s’arrêter longuement sur le pouvoir qu’exerce l’organisation de Zurich sur les Etats membres. Le volet géopolitique pur nous montrait à quel point la FIFA pouvait être un vecteur de puissance – et donc in fine concourait à démontrer sa force. Le volet suivant tend davantage à montrer à quel point la FIFA est une entité forte politiquement et géopolitiquement en soi et non pas simplement en tant que vecteur. Structurellement, en effet, l’organisation se place au-dessus des Etats dans bien des domaines. Si l’on peut comprendre que la FIFA (ou ses succursales continentales) en vienne à sanctionner en termes footballistiques des pays – en les privant de compétitions par exemple – où le pouvoir politique fait preuve d’une ingérence manifeste il est en revanche beaucoup plus surprenant que le géant du football mondial parvienne à faire plier les pays sur des questions qui ne la concernent pas directement mais qui concernent bien le pouvoir politique et l’ensemble des citoyens du pays. Ainsi en est-il par exemple de l’exonération fiscale réclamée par la FIFA lors de l’organisation d’une Coupe du Monde pour tous les sponsors ou presque.

Loin de n’être qu’un folklore footballistique, cette exigence heurte de plein fouet en effet la souveraineté de l’Etat concerné puisque la levée de l’impôt est l’une des composantes essentielles sinon la principale composante de ce qui est regroupé sous le vocable de souveraineté étatique et ce, d’autant plus lorsque l’on connait les sommes générées lors de tels évènements sportifs et donc le manque à gagner important pour les Etats qui acceptent docilement de se plier à cette règle. Il ne s’agit finalement ni plus ni moins que d’accorder des cadeaux fiscaux gigantesques à la FIFA ainsi qu’à ses partenaires afin de pouvoir organiser tel ou tel évènement. En ce sens, il ne me parait pas exagéré de considérer que les Etats sont clairement à genoux face à la toute puissante FIFA. L’on pourrait toutefois affirmer qu’une telle décision n’enlève en rien la souveraineté des Etats en cela qu’ils sont au courant de cette nécessité lors de leur candidature. Il arrive pourtant que la FIFA s’impose non plus de manière structurelle mais bien de manière conjoncturelle et finisse par se surimposer à la loi de l’Etat organisateur, ce qui, vous en conviendrez aisément, constitue pour le coup une érosion manifeste de la souveraineté étatique. Dès lors qu’une organisation extérieure vous intime de changer vos lois, notamment pour satisfaire certaines firmes transnationales, il est difficile en effet de nier que vous avez été dépossédé de votre souveraineté. C’est par exemple ce qu’il s’est produit lors de la Coupe du Monde 2014 au Brésil lorsque la FIFA a fait changer la loi brésilienne pour permettre à son partenaire Budweiser de remporter de l’argent. Celle-ci stipulait en effet que le débit de boisson dans les enceintes sportives était prohibé et la FIFA n’a pas hésité à faire pression sur le pays en le menaçant de lui retirer l’organisation de la Coupe du Monde afin qu’il abroge cette loi et permette au vendeur de bières de réaliser un chiffre d’affaires conséquent.

Auteur : Marwen Belkaïd

Qui a dit que le foot et la culture étaient antinomiques ? Mon (humble) ambition est de réunir Camus, Jaurès et Shankly et de montrer que non le foot n'est pas un monde de débiles et de brutes

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