La Ligue 1 et la pensée primaire

22
novembre
2017

Auteur :

Catégorie : Analyse tactique / Editos

coachs-pensée-primaire

Samedi dernier, Jean-Louis Garcia l’entraineur de Troyes était passablement énervé en conférence de presse d’après-match. A l’issue d’un match où son équipe s’est inclinée 3-1 à Dijon après avoir relativement bien joué, l’entraineur du club aubois avait l’air ulcéré et a fustigé la naïveté de son équipe sans le dire. « Bien jouer et perdre, j’en n’ai rien à foutre ». C’est avec ces mots qu’il a résumés sa pensée samedi soir. Deux semaines plus tôt, le Stade Malherbe de Caen se déplaçait au Vélodrome pour y affronter l’OM. Patrice Garande, son entraineur, avait fait le choix de modifier le schéma tactique de son équipe en mettant en place une défense à cinq. 90 minutes plus tard et 5 buts encaissés, il paraissait évident à tout le monde qu’il s’était fourvoyé dans les grandes largeurs.

Ces deux exemples, que rien ne relie sinon le fait que les deux clubs cités jouent en général le maintien – en général, parce que les joueurs du Calvados sont actuellement dans la première partie du classement après un début de championnat réussi – permettent d’illustrer, à mon sens, la présence d’une pensée primaire dans notre chère Ligain. La présence et la diffusion de ladite pensée primaire est bien évidemment à nuancer par les choix faits à la fois par les coachs étrangers mais également par certains coachs français. Toutefois, il ne me parait pas aberrant de dire que la pensée primaire dont il est question ici (principalement en termes tactiques et d’approche des matchs) fait système dans notre pays et n’est pas le fruit de cas isolés.

 

Simplisme tactique et absence de travail

 

La première des choses qui sautent aux yeux lorsque l’on regarde la Ligue 1 régulièrement est sans aucun doute le simplisme tactique ambiant qui y règne. Je prenais l’exemple de Caen au Vélodrome en introduction mais l’on pourrait dresser une liste longue comme le bras des expérimentations tactiques qui n’ont aucun sens sinon celui de jeter de la poudre aux yeux. Il est assez dramatique de constater que malgré le temps qui passe et l’apport des entraineurs étrangers, bien des coachs de notre championnat demeurent incapables de penser en dehors de leur cadre préconçu qui sent bon le formol.

Nous vivons en effet dans un pays où un nombre conséquent d’entraineurs pensent que mettre cinq défenseurs suffira à défendre de manière plus efficace – l’exemple de Caen au Vélodrome, celui de l’OM à Monaco en début de saison, celui de Metz à Lyon plus récemment, etc. – sans même se poser la question du travail d’un tel schéma tactique. Dans les trois exemples que j’ai cités (et je pourrai en citer bien d’autres) une même chose réunit les trois équipes : l’absence totale d’animation défensive digne de ce nom. Lors de la déroute de Caen à Marseille, il était frappant de voir à quel point les défenseurs caennais semblaient complètement perdus et la facilité déconcertante avec laquelle les Phocéens trouvaient des décalages dans une défense supposée regroupée. Bien défendre (tout comme bien attaquer) n’est pas la résultante du nombre de défenseurs (inversement d’attaquants) placés sur le terrain mais bien plus assurément celle d’un travail acharné. Montpellier, par exemple, joue avec cinq défenseurs mais dans un schéma et une animation tactiques travaillés qui répondent à une certaine vision des choses.

 

Le mirage du résultat

 

De la même manière, en introduction j’ai cité Jean-Louis Garcia mais j’aurais pu citer un nombre conséquent d’entraineurs de Ligue 1 qui récitent le même catéchisme et la même litanie d’arguments – d’ailleurs Jean-Louis Garcia est l’un des entraineurs qui fait plutôt bien jouer son équipe ce qui rend sa sortie d’autant plus surprenante. Le mirage du résultat brandi en étendard par bien des coachs de notre championnat est assurément un cancer, non seulement pour le spectacle mais également d’un point de vue bien plus pragmatique de résultat sur le long terme. Je suis, en effet, de ceux qui croient que si l’on ne joue pas bien il n’est possible d’obtenir aucun résultat sur le long terme. S’il est impossible d’ériger en théorème que le résultat est toujours la conséquence du fait de bien jouer, il me semble que la contraposée (le refus de bien jouer implique des mauvais résultats) est presque toujours vraie sur le long terme.

Si l’on s’intéresse aux exemples des saisons récentes, deux équipes du haut de tableau corroborent cet état de fait. L’OM d’Elie Baup en 2012/2013 a terminé dauphin du PSG à l’issue d’une saison où les Phocéens ont produit un jeu immonde. Vainqueurs de multiples fois par la plus petite des marges, les Ciel et Blanc ont fini par littéralement exploser l’année suivante – la tristement célèbre année du 0 point en Ligue des Champions – pour ne pas avoir su se réinventer, preuve que demeurer dans une position où seul le résultat prime finit par vous exploser à la figure. Inversement, l’AS Monaco de Leonardo Jardim en 2014/2015 est parvenu à terminer sur le podium en devançant l’OM de Bielsa malgré un jeu très restrictif. Contrairement à l’OM, l’AS Monaco et son coach ont su se réinventer les saisons suivantes pour finalement aboutir à l’apothéose de la saison dernière qui a vu les joueurs du Rocher ravir le titre de champion de France à Paris et atteindre les demi-finales de la Ligue des Champions après avoir sorti Manchester City puis Dortmund. Si l’on veut s’intéresser plutôt au bas du classement, on peut citer l’exemple de Bastia qui après avoir vivoté a fini par se crasher lamentablement.

 

Nous le voyons donc, la pensée primaire qui s’est développée en Ligue 1 est un véritable cancer qui ronge à la fois le spectacle et le développement de notre championnat. Il faut toutefois, il me semble, s’arrêter sur ce que signifie bien jouer. Dans l’imaginaire collectif, bien jouer s’apparente bien souvent à pratiquer un jeu offensif mais une telle vision est quelque peu réductrice selon moi. Parvenir à mettre en place un jeu cohérent quand bien même il serait défensif peut s’apparenter à bien jouer. En ce sens, ce que réalise Stéphane Moulin avec Angers depuis la remontée du club en L1 peut être une source d’inspiration pour bien des entraineurs de Ligue 1. De la même manière, l’approche qu’ont bien des entraineurs étrangers est une véritable bouffée d’oxygène dans notre championnat. A l’heure où le président de la République se gargarise d’une prétendue pensée complexe, il est grand temps qu’une véritable pensée complexe se mette en place dans notre pays d’un point de vue footballistique. Dans la nuit noire et menaçante dans laquelle nous nous trouvons, c’est assurément le plus sûr moyen de rallumer les étoiles.

Auteur : Marwen Belkaïd

Qui a dit que le foot et la culture étaient antinomiques ? Mon (humble) ambition est de réunir Camus, Jaurès et Shankly et de montrer que non le foot n'est pas un monde de débiles et de brutes

Vous avez aimé cet article ? Partagez-le !

Les derniers articles de la catégorie Analyse tactique

Plus dans Analyse tactique, Editos
fekir-maillot
Nabil Fékir, le Peter Pan au pays des pisse-froid

Dimanche 5 novembre 2017, aux alentours de 23h sur la pelouse de Geoffroy Guichard. Mariano lance parfaitement Nabil Fekir dans...

Au Premier Poteau recrute
3000 articles sur Au Premier Poteau et ce n’est pas prêt de s’arrêter …

Il y a presque un an jour pour jour, Au Premier Poteau fêtait dignement ses 5 années d'existence. Aujourd'hui, la...

banderole-marseille-antiracistes
Lettre ouverte d’un petit supporter marseillais à Pierre Ménès

Monsieur Pierre Ménès, j’ai entendu dimanche vos propos lors du Canal Football Club, ceux où vous avez affirmé que Patrice...

Fermer