La criminalisation des ultras, meilleur moyen de fracturer la société

05
mars
2016

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Catégorie : Le monde des ultras / Ligue 1

Le mouvement ultra est sans cesse harcelé. Réflexion sur les conséquences de cette répression sur notre société.

Amende pour l’ASSE à propos des banderoles hostiles au PSG et au projet de loi Larrivé, menaces d’interdiction de stade pour le capo de la Brigade Loire, interdiction du déplacement des supporters nantais à Bastia, chaque jour apporte son lot de sanctions abusives et de traitement inégalitaire à l’égard des ultras. Prestement caricaturés comme des barbares, les ultras se voient poursuivis avec acharnement par des autorités – qui montrent au passage combien il va être difficile de bien organiser l’Euro et d’accueillir les marées de supporters polonais, croates ou turcs. Non contents de brimer les supporters, nos dirigeants leur font même porter la responsabilité de ce qui leur arrive.

C’est, en effet, le message qu’a récemment fait passer Thierry Braillard, le secrétaire d’Etat aux sports. Dans une interview, à propos de la fameuse loi Larrivé qui est contestée par l’ensemble des mouvements de supporters, il expliquait que le principal problème était l’absence d’interlocuteur du côté supporters. L’hypocrisie est grande dans la bouche d’un secrétaire d’Etat qui ne veut pas entendre parler de dialogue – ou plutôt qui n’accepte le dialogue que si la personne en face est d’accord avec ses idées. Cette manière de procéder, brutale et anti-démocratique, est à mon sens le reflet d’un certain mépris envers une couche de la population. Ce mépris ne peut mener qu’à une fracturation plus grande de notre société.

Le mouvement ultra et son long chemin de croix

Depuis la mise en place du plan Leproux au Parc des Princes, le mouvement ultra est sans cesse harcelé par les autorités. Caricaturés en sauvages, avides de violence, les ultras sont classés comme personnes à risque que l’on doit surveiller et tenter d’évacuer de l’espace public. Ainsi une catégorie des fameuses fiches S est en partie dévolue à des membres de ce mouvement. Prenant le prétexte de la lutte contre la violence, l’Etat se permet absolument tout et n’importe quoi à l’égard du mouvement ultra. Il faut savoir que l’état d’urgence est quotidien pour lui et que les autorités n’ont pas attendu les attentats de 2015 pour nier les libertés fondamentales des personnes appartenant à ce mouvement : interdiction de déplacement, fichage abusif, mépris de la parole d’autrui ou le triptyque régulièrement mis en place pour lutter contre une prétendue menace.

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Le mouvement ultra est sans cesse harcelé. Réflexion sur les conséquences de cette répression sur notre société.

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Chaque jour, un clou de plus est planté sur la croix du mouvement ultra et son chemin de croix, loin de le mener au Golgotha vise à l’accompagner au fond de la caverne afin de le cacher au reste de la société. Lui qui serait dangereux doit retourner, tels les Titans, au fin fond du Tartare, comme s’il faisait partie des plus grands criminels de ce monde. La mythologie grecque est, d’ailleurs, bien plus pertinente que l’histoire judéo-chrétienne pour décrire ce que vit actuellement le mouvement ultra. La figure de Prométhée lui sied à ravir. Prométhée avait fait offense à Zeus en volant le feu pour le transmettre aux Hommes, le mouvement ultra fait offense aux autorités en réclamant la liberté pour tous et une application équitable de la loi. Prométhée fut enchainé nu à un rocher et condamné à se faire dévorer le foie quotidiennement par un aigle – son foie repoussant chaque nuit rend le châtiment éternel – le mouvement ultra voit ses libertés broyées et sa voix éteinte.

Une division profonde de la société

Après le match OM-OL et les incidents – 3 bouteilles de bières envoyées sur la pelouse pour ceux qui l’auraient oublié – nous avons vu l’intelligentsia footballistique et politique française se succéder pour parler du mouvement ultra comme de personnes violentes et rétives à l’autorité. Ne se gênant pas pour généraliser à outrance, les chantres de cette pensée n’ont pas hésité à voir dans tous les ultras de sombres barbares violents et abrutis. Cette manière de faire – en plus d’être malhonnête – contribue à fracturer un peu plus notre société à un moment où elle n’a franchement pas besoin de ça. Si « le barbare c’est d’abord l’Homme qui croit à la barbarie » selon la géniale phrase de Lévi-Strauss, alors ces grotesques personnages nous démontrent leur ignorance du monde ultra, qui peut se comprendre, mais plus grave encore leur ignorance fondamentale des ressorts nécessaires à la cohésion de la société, ce qui est censé être leur domaine.

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Le mouvement ultra est sans cesse harcelé. Réflexion sur les conséquences de cette répression sur notre société.

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Sans retomber dans le manichéisme archaïque de la lutte des classes, ces personnes savent-elles que pour beaucoup d’ultras l’action de supporter ampute une part non-négligeable de revenus déjà modestes ? Sont-ils au courant des réalités sociales qui parcourent le mouvement ultra, véritable catalyseur de rencontres entre personnes de catégories socio-économiques différentes ? Savent-ils que le mouvement ultra reste l’un des derniers domaines où la France se mélange encore ? Aborder la question du mouvement ultra comme ils le font, de manière pédante et lointaine, est le meilleur moyen de fracturer un peu plus la société entre une élite complètement déconnectée des réalités concrètes et tangibles que vivent la majorité des Français au quotidien. Longtemps canalisateur de revendications, le football pourrait bien rapidement se retourner contre des dirigeants qui ne comprennent rien à ce monde et voudrait y imposer leur grille de lecture.

A moins de 100 jours de l’Euro et avec une potentielle finale OM-PSG en Coupe de France, il devient urgent pour notre société d’arrêter la stigmatisation du mouvement ultra et de prendre conscience que les supporters sont la dernière chose qu’il reste à une Ligue 1 moribonde. Les groupes de supporters ont compris tout l’enjeu qui repose derrière cette question et commencent à s’organiser – notamment par l’intermédiaire de l’Association Nationale des Supporters – pour parler d’une voix unique et forte. Les autorités feraient bien de les écouter si elles ne veulent pas fracturer un peu plus la société et démontrer leur enfermement dans leur tour d’ivoire. Sans cette prise de conscience nécessaire et dont le besoin impérieux se fait toujours plus pressant, les autorités n’auront rien à rétorquer lorsque la distinction faite en son temps par Charles Maurras entre pays réel et pays légal viendra grossir un peu plus chaque jour la contestation envers les élites déconnectées. Espérons que cette prise de conscience aura lieu avant que ne deviennent irréversibles les fractures de notre société. Dans le cas contraire, nul ne saurait présager de ce qu’il se passera et, malheureusement, la violence pourrait bien survenir.

Auteur : Marwen Belkaïd

Qui a dit que le foot et la culture étaient antinomiques ? Mon (humble) ambition est de réunir Camus, Jaurès et Shankly et de montrer que non le foot n'est pas un monde de débiles et de brutes

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