Kylian Mbappe ou le personnage de roman

21
septembre
2017

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Catégorie : Editos

mbappe

Après l’arrivée de Neymar au PSG cet été, le transfert de Kylian Mbappe a sans conteste constitué l’autre grande attraction du mercato estival. Deuxième joueur le plus onéreux de l’histoire derrière le brésilien, le natif de Bondy a alimenté de manière bien plus longue – en raison du fait que son transfert a trainé – les colonnes que la transaction concernant Neymar. S’il a suscité, voire déchainé, les passions au cours de l’été, c’est parce que le néo-parisien est considéré comme un prodige par beaucoup, comme le futur meilleur joueur du monde par d’autres mais aussi et peut-être surtout parce que le jeune joueur est brandi comme un étendard de fraîcheur par un nombre conséquent de médias.

Au-delà de ses performances impressionnantes pour un jeune joueur la saison passée du côté de Louis-II et de la Turbie, Mbappe a en effet fasciné le monde du foot et des médias par sa manière de s’exprimer comme s’il avait déjà dix années d’expérience derrière lui. Un peu comme pour Neymar, c’est donc tout autant le terrain que ce qu’il se passe autour qui confère à Kylian Mbappe cet aura que tous les jeunes joueurs prometteurs n’ont pas. En ce sens, plus qu’un joueur de football, le jeune joueur semble être un personnage sorti tout droit d’un roman de Zola, Balzac ou Hugo. Dans cette comédie humaine qu’est devenu le football, Mbappe me semble être une forme d’avatar de Raphaël de Valentin, le jeune homme mis en scène par Balzac dans La Peau de chagrin.

 

L’insupportable storytelling

 

Dès son éclosion, en effet, Kylian Mbappe a été placé au cœur d’un storytelling, d’une histoire à raconter. Ceux qui ont été les promoteurs de cette histoire à raconter n’ont pas hésité à prendre leurs gros sabots et à ne pas faire du tout dans la finesse pour survendre leur histoire. Il fallait voir le nombre d’articles ou d’interventions à la radio – Daniel Riolo tient sans doute la palme avec son analyse morphologique du visage de Mbappe pour expliquer à quel point il était phénoménal en comparaison de Martial – vantant les qualités du jeune joueur. Loin de se borner à l’analyse du jeu et du comportement de Mbappe, ces laudateurs n’hésitaient pas à forcer allègrement le trait.

En somme, grâce à (certains diront à cause de) cette campagne de louanges, Kylian Mbappe s’est retrouvé pareil à Raphaël au début du roman de Balzac lorsqu’il découvre la peau de chagrin. Ladite peau de chagrin dans le roman balzacien est un outil qui permet au jeune Raphaël d’exaucer tous ses vœux. La contrepartie de cette chance est que « le cercle de vie » du héros se restreint à chaque fois qu’un vœu est exaucé. Si je trouve que l’on peut faire un rapprochement entre Mbappe et le héros balzacien c’est précisément parce que l’élan de sympathie qui a entouré son éclosion pourrait très rapidement se réduire à mesure qu’il sera utilisé.

 

L’insulte faite à notre intelligence

 

Dans le célèbre triptyque lécher-lâcher-lyncher qui régit bien souvent les relations entre médias et personnalités publiques, Kylian Mbappe a effleuré du doigt la deuxième étape lors du feuilleton interminable de son transfert au PSG cet été. Nombreux, en effet, ont été les journalistes et autres éditorialistes à ne plus louer le jeune prodige mais rien de bien méchant ne vous inquiétez pas. En revanche, paradoxalement, il me semble que plus certains médias ou journalistes couvrent de louanges le jeune joueur et plus il paraît insupportable aux yeux de beaucoup. La peau de chagrin de la sympathie risque fort de se réduire non pas en raison des actes, ou plutôt des paroles, de Mbappe mais bien plus en raison de la manière qu’ont la quasi-totalité des médias de les présenter et les commenter. On quitte ici la pure sphère du terrain pour se concentrer plutôt sur des questions communicationnelles. Je sais que pour certains la com n’entre pas en ligne de compte dans le jugement d’un joueur, d’un entraîneur ou d’un président mais le cas Mbappe me semble être particulier.

Comment nier, en effet, que c’est également sa manière de s’exprimer qui est constamment louée par ses laudateurs ? Nombreux sont ceux qui nous expliquent matin, midi et soir que le néo-parisien est porteur d’un rafraîchissement du foot pour sa précocité sur le terrain mais aussi parce qu’il s’exprime bien devant les médias. A écouter certains, nous serions en face d’un prix Nobel de littérature. Kylian Mbappe s’exprime bien de manière correcte il ne s’agit pas de le nier. Il ne s’agit pas non plus de nier que dans le monde du foot il dénote quelque peu au vu de sa manière de s’exprimer. Toutefois beaucoup tendent à nous expliquer qu’il s’exprime tellement bien qu’il devrait être un modèle pour les jeunes à ce niveau-là. Cette manière de faire me fait personnellement penser à la Liberté guidant le peuple de Delacroix. Dans cette peinture, l’artiste représente une insurrection et place à la gauche de Marianne un jeune garçon tenant un pistolet. Quiconque a déjà lu Les Misérables ou connaît Gavroche ne peut s’empêcher de voir en ce jeune garçon armé sur la toile un avatar du si attachant personnage de Victor Hugo. Pourtant, la toile fut peinte bien avant la publication du roman hugolien. En cela ce qui apparait de prime abord comme un clin d’œil sympathique à Hugo dans la toile est en réalité une représentation quelque peu anxiogène des choses (un garçon en arme n’est pas très rassurant). De la même manière, faire de Kylian Mbappe un modèle pour l’expression des jeunes semble être quelque chose de positif alors même qu’il s’agit d’une manière bien perverse de présenter les choses selon moi en cela que cela suppose que les jeunes ne savent pas s’exprimer comme Mbappe. Il suffit d’aller dans un collège pour se rendre compte que l’extrême-majorité des collégiens s’expriment tout aussi bien sinon mieux que le natif de Bondy.

C’est donc bien plus les médias et autres éditorialistes qui sont à incriminer dans cette affaire que Kylian Mbappe lui-même – bien qu’il ne se prive pas lui non plus de jouer sur cela. L’on peut craindre que cet élan autour de lui déconcentre Mbappe, notamment quand l’opinion se retournera si cela arrive un jour. Si cela devait arriver il me semble qu’il se devra alors d’appliquer méthodiquement la maxime énoncée par le docteur Bernard Rieux dans La Peste de Camus qui affirmait que « l’important est de bien faire son métier ».

Auteur : Marwen Belkaïd

Qui a dit que le foot et la culture étaient antinomiques ? Mon (humble) ambition est de réunir Camus, Jaurès et Shankly et de montrer que non le foot n'est pas un monde de débiles et de brutes

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