Insularité, méditerranéité et football

11
avril
2018

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Catégorie : Editos

SCB - CHATEAUROUX

Jusqu’à la récente rétrogradation du SC Bastia, les médias s’empressaient de faire appel au fameux « contexte corse » pour pointer du doigt de manière quasi-systématique et unilatéralement le moindre remous qui pouvait affecter l’environnement du club. Si, très largement, l’expression était totalement galvaudée et fausse dans son utilisation (a t’on évoqué le « contexte nordiste » ou le « contexte stéphanois » cette année ?), l’insularité est en soit une spécificité, dont le football peut parfois se faire le reflet. C’est à cette relation que cette article va s’intéresser, en faisant appel au besoin de comparaisons avec les îles voisines (ou presque) italiennes de Sicile et de Sardaigne.

Une insularité incomprise sur le continent

Il convient tout d’abord de bien cerner et définir, la complexité du terme « d’insularité », qui ne se limite pas à la simple caractéristique géographique d’une île. Jean-Louis Andreani, ancien journaliste au monde, en dresse parfaitement les contours dans un de ses livres consacrés à l’île de beauté[1]. En reprenant les propos d’un ancien préfet corse affirmant que « si la Creuse était une île, eh bien les creusois se comporteraient comme des corses », il introduit le fait que de nombreux travaux universitaires ont « montré que l’insularité est bien, en soi, un facteur objectif de particularisme ; qu’il s’agisse d’économie, de sociologie, de culture, d’environnement ; aussi bien que de la relation, le plus souvent passionnelle, de l’insulaire à sa terre et à son histoire, ou de ses rapports compliqués avec l’autorité centrale ». Il ajoute plus loin que les peuples insulaires ont en commun, la perception de leur île non pas comme une périphérie (telle qu’elle est vue depuis la métropole), mais comme des centres. Nicolas Giudici explique en ce sens que « loin de reconnaître leur marginalité par rapport au continent, elles satellisent le monde autour d’elles, s’inscrivant alors en résistance contre ce contexte qui leur semble exercer une pression »[2].

Ce dernier point est particulièrement intéressant dans sa manière de requestionner la façon dont la Corse est très souvent perçue par les habitants du continent. Dans un contexte sportif où le fait de recevoir une équipe adverse dans « sa » ville et dans « son » stade, la situation revêt un sens tout particulier pour les corses qui peuvent y voir une manière de « rentrer en résistance ». Les débordements n’y sont pas nécessairement plus nombreux que sur le continent, mais la manière dont les médias les traitent reflète cette posture dominante de perception de la Corse comme une périphérie, non pas en raison de sa situation géographique (qui renforce certainement ces positions), mais de ses différences culturelles.

Or, lorsque l’on parle de football, la culture des corses en la matière ne semble en rien pouvoir être qualifiée de « périphérique ». Rappelons deux faits en ce sens : jusqu’à une période très recentre, l’ile de Beauté comptait 4 équipes professionnelles (Le SC Bastia, le CA Bastia, le Gazélec d’Ajaccio et l’AC Ajaccio), un exploit pour une région qui compte autant d’habitants que la ville centre de Nice. De plus, lors de sa dernière remontée dans l’élite, ¼ des habitants de Bastia étaient abonnés à Furiani, et ils sont encore aujourd’hui très nombreux à suivre I Turchini à domicile dans les basses divisions. Il semblerait que le particularisme insulaire

Le constat est peu ou prou le même du côté de la Sardaigne (Cagliari), mais surtout de la Sardaigne qui abrite trois clubs professionnels : Palerme, Messine et Catane. Notons toutefois que l’île du Sud de l’Italie est la quatrième région la plus peuplée du pays avec 5 millions d’habitants, ce qui nuance la comparaison avec la Corse, mais qui n’enlève rien au caractère tout à fait notable de la concentration d’équipes de football professionnelles. Les deux exemples convergent et prennent toutefois sens lorsque nous nous intéressons à une autre particularité des ces deux îles : le contexte économique.

L’handicapante “méditerranéité”

Jean-Louis Andreani utilise un deuxième terme pour parler de la « corsitude », celui de « méditerranéité », qu’il définit comme « l’ensemble des caractéristiques communes, plus ou moins rémanentes, que le mare nostrum a imposées aux civilisations qui le bordent ». Il met ici en exergue, en s’appuyant sur d’autres travaux, le fait que « ces sociétés s’intéressent donc plus à l’homme, aux rapports sociaux et de pouvoir, qu’aux conditions de production des biens et des richesses », précisant également que « le miracle méditerranéen réside dans la capacité de chacun des peuples à préserver son identité (…) au fil des siècles »[3].

En restant à l’écart des mutations économiques par choix ou par la force des choses, la Corse et la Sicile font partie des régions les plus pauvres d’Europe. La première a un des PIB/habitant parmi les plus faibles de France, tandis que la seconde se trouve dans le « Mezzogiorno », ces régions du Sud de l’Italie caractérisée par d’importants retards en terme de développement économique (revenu annuel par habitant de 17 000€ en 2015, contre 29 000€ dans le centre et le Nord du pays).

D’un point de vue footballistique, cela se fait très nettement ressentir. La Corse ne compte plus aucun club dans l’élite, et seuls les deux équipes ajacciennes sont encore professionnelles, et évoluent en deuxième division. Palerme est en Série B, tandis que Catane végète à l’échelon du dessous, que Messine (qui connu la Série A en 2008), est en série D. Le constat n’est guère plus reluisant pour les autres équipes méditerranéennes des grands championnats : Cagliari lutte pour survivre en Série A, tandis que Majorque évolue au troisième échelon espagnol. Pour terminer ce tour d’horizon, nous pourrions même évoquer Las Palmas, le club basé aux îles Canaries (océan Atlantique) dont le maintien en Liga semble bien mal engagé.

Mettre en débat le fait que le football moderne de haut niveau serait voué à se développer uniquement dans les grosses aires urbaines mériterait d’y consacrer un article spécifiquement dédié. Ce qui est en revanche certain c’est que, devant le constat de plus en plus évident, en tous cas en France, de football à deux vitesses, les clubs insulaires présentent le risque d’être les premiers lésés. Ce phénomène d’hyper concentration des moyens au sein d’un nombre de plus en plus réduit de clubs, se fait tout d’abord aux dépens des clubs périphériques, ce qui risque d’affecter doublement les clubs insulaires qui n’ont rarement été considérés autrement par les instances et les observateurs, et qui évoluent dans un contexte territorial freinant davantage leur développement.

[1] Jean-Louis Andreani, Comprendre la Corse, édition de 2010

[2] Nicolas Giudici, Le Problèmme corse, 1998

[3] « La méditerranée réinventée », in Réalités et espoirs de la coopération, sous la direction de Paul Balta, 1992

Auteur : Raphaël G.

Enfant du Chaudron, c'est avant tout la ferveur du peuple vert qui m'a rendu fou de foot. Pour un football populaire et le respect des libertés des Ultras. (A gagné le 100ème derby).

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