Football et villes portuaires : Casablanca

13
septembre
2017

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Catégorie : Dossiers APP

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Terres d’accueil, d’asile ou d’escale, les villes portuaires sont des cités ouvertes vers l’extérieur, d’où elles puisent leur richesse culturelle. Ce sont des villes-monde. Sport populaire par essence, langage universel, le football y est vécu de manière intense et démesurée, et tel un pilier identitaire fort. Ce qui fait de Casablanca, Istanbul, Athènes, Naples, Marseille, Amsterdam et Liverpool, à travers leur identification à leur club ou leurs derbys mythiques, de véritables capitales du ballon rond.

Casablanca n’est pas une ville à proprement parler. C’est un mythe. Une vaste cité effervescente à la fibre populaire omniprésente. Moderne et cosmopolite, elle est le symbole d’un Islam tolérant et ouvert sur le monde. Port dynamique, le plus grand du Maroc, capitale économique, Dar-el-Beida compte de nombreux clubs de foot dont deux clubs légendaires : le Raja et le Wydad. Le Raja étant traditionnellement considéré comme le club du peuple, alors que le Wydad est historiquement plus proche de la bourgeoisie. Carnet de voyage.

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Dans cette immense jungle urbaine en perpétuel mouvement, les supporters Rajaouis de Casablanca proviennent majoritairement du quartier populaire de Derb Sultan ainsi que d’autres quartiers périphériques, le club vert et blanc est en effet très soutenu par les tranches populaires de la ville. À l’opposé, on trouve les supporters Wydadis principalement dans le quartier Bourgogne, à l’ambiance fortement occidentale, ou dans l’ancienne Médina. Un grand nombre de sympathisants Wydadis appartient en effet à la classe moyenne.

Comme évoqué en préambule, il existe de très nombreux clubs à Casa – les casablancais ont une adoration sans faille pour le ballon rond – mais la rivalité la plus forte dans cette ville est bien celle opposant le Raja Casablanca au Wydad Casablanca qui réunit plus de 80000 spectateurs chaque saison dans l’immense Stade Mohammed V, à la capacité totale de …67000 places. Le 23 avril dernier, le WAC a disposé du Raja CA sur le score de 1-0, assurant le quatorzième titre de champion de son histoire. Ce derby est l’un des meilleurs du monde. Surnommé le “séisme de Casablanca”, il fait partie des derby légendaire d’Afrique, et nourrit une très ancienne et profonde rivalité entre le Raja CA et le Wydad AC. C’est un fait, le derby casablancais exprime implicitement une rivalité sociale, c’est un match en forme de lutte des classes, où le Wydad est le club des classes aisées, le Raja exprimant lui la voix du peuple. Cette saison, le premier rendez-vous est pris le week-end du 21 Octobre où le Wydad “recevra” le Raja pour le compte de la 10eme journée.

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Lors de mon expérience de vie dans le fabuleux royaume du Maroc, je me suis pris d’une grande admiration pour le Raja Casablanca. “Casa” est un paradis terrestre où tout est possible. Les nuits y sont torrides, festives et colorées, les femmes d’une beauté envoûtante, et l’atmosphère brûlant à peine rendu supportable par la brise de l’océan. Lors de nos journées au port de pêche à sillonner le marché aux poissons, mes compagnons de route Omar, Abdelhalim et Zakaria, tous issus des quartiers populaires, m’ont longuement conté les exploits des aigles verts. Fondé six ans plus tôt que son rival éternel, en 1949, le Raja Club Athletic a très vite adopté une manière de jeu élégante inspirée du système de jeu latino-américain, à la différence du WAC qui avait lui un jeu plutôt d’inspiration européenne et anglaise. Pour la plus grande fierté des supporters rajaouis, le Raja CA, qui compte à son palmarès onze titres de champion du Maroc, dont le dernier remonte à 2013, est le premier club arabe à avoir atteint la finale de la Coupe du Monde des Clubs en décembre de cette même année (défaite 2-0 face au Bayern Munich de Dante et Thiago Alcantara).

Le symbole de l’équipe est l’aigle. Pour la petite histoire, dans une période marquée par la colonisation du pays et par la résistance, il représentait pour les fondateurs le rapace fort, prestigieux et combatif. Considéré comme la couleur traditionnelle de l’Islam, la couleur verte a été choisie par les fondateurs du club car elle symbolise l’espoir. Ses supporters, impulsifs et passionnés, se regroupent derrière les buts sous l’horloge du stade, la fameuse “Magana”, tout simplement le premier virage au Maroc, un virage qui a connu et qui connaît toujours les plus fervents supporters rajaouis. Puisant leur amour dans l’histoire du club, les premiers “Green Boys” ont rapidement fait leur apparition, créant le premier groupe de supporters Ultras au Maroc au début des années 2000. Le Raja est le club du peuple par excellence, et la frénétique passion qui l’entoure n’a d’égale que les difficiles conditions de vie de ses sympathisants.

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Casablanca est un monde à elle seule. Comme dans tout le Maroc, on y trouve des gens accueillants, chaleureux, vrais, et d’une grande dignité. Le football joue un rôle central dans le cœur des casaouis, et plus particulièrement dans celui des supporters du Raja. C’est un moyen d’expression, un moteur d’ascension sociale. Partout, dans les parcs et sur les terrains vagues, des parties de foot ont lieu à n’importe quelle heure du jour et de la nuit. Le ballon rond apporte un peu de joie et de fierté dans ces vies d’infortune. Car là bas, la misère la plus sombre y côtoie pacifiquement la richesse la plus provocante. Aucun autre sport que le football ne pouvait aussi bien mettre en scène ce contraste à travers l’un des derbys les plus bouillant du monde.

@photos : Aujourd’hui le Maroc, insafpress.com, Bymaro.com

Auteur : Yannis Eleftheria

Méditerranéen rebelle et romantique baptisé à la religion footballistique. Le foot pour sa dimension sociale, la plume comme arme.

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