Football et villes portuaires : Athènes

08
octobre
2017

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Catégorie : Dossiers APP

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Athènes est le berceau de la civilisation occidentale. Dotée d’un riche passé, elle est le cœur politique, économique et culturel de la Grèce. Son aire urbaine, le “Grand Athènes”, qui comprend notamment le Port du Pirée, compte plus de trois millions d’habitants. C’est sur ces terres que sont notamment nées la démocratie et la philosophie. Ardente et prompte à s’embraser, la capitale grecque est partagée footballistiquement en trois clubs : l’AEK Athènes, l’Olympiakos et le Panathinaikos. Plongée au cœur des fumis.

Champion de Grèce en titre sans interruption depuis 2011, le club de l’Olympiakos est souvent appelé familièrement le “Thrylos”, comprenez “la légende” en grec. Fondé dans le quartier portuaire du Pirée, c’était historiquement le club porte-parole de la classe ouvrière, mais paradoxalement, il règne aujourd’hui sans partage sur le football grec grâce à la fortune d’un richissime armateur, Vangelis Marinakis. Connu pour ses bouillants supporters, son histoire reste entachée de certaines tragédies, quand en 1981 par exemple, 21 d’entre eux sont morts écrasés dans le stade Karaïskaki à la suite d’un mouvement de foule dans l’escalier de la Porte 7 (Gate 7) restée fermée par erreur. Un très douloureux souvenir commémoré chaque année. Le Panathinaikos, surnommé “I Tryffili” (les trèfles) se veut lui le rassembleur de tous les habitants de la capitale grecque, son nom signifie d’ailleurs “panathénien” – pan = tout, Athinaikós = athénien – c’était à l’origine le favori des élites athéniennes, le club des classes aisées, mais il doit aujourd’hui faire profil bas, la crise l’ayant sérieusement touché. L’AEK Athènes, surnommé “Dikefalos Aetos” (l’aigle à deux têtes), est lui le club des réfugiés grecs d’Asie mineure, dont la majorité de ses sympathisants sont issus du quartier de Nea Filadelfeia, banlieue résidentielle et populaire d’Athènes. Monument du football hellénique, du haut de ses 11 titres de Champion, il vient de retrouver l’élite après avoir sombré en 2013.

Le derby des éternels ennemis

Si l’Olympiakos Le Pirée entretient également une forte rivalité avec le PAOK Salonique – symbole de l’antagonisme entre Athènes et Thessalonique, les deux grandes villes du pays – c’est bien la confrontation entre l’Olympiakos et le Panathinaikos, appelé communément le “derby des éternels ennemis” qui déchaîne les passions. Avec la grave crise que traverse la Grèce, l’animosité entre les deux clubs semble plus forte et plus malsaine que jamais.

Le 28 Octobre prochain, le Panathinaikos recevra l’Olympiakos dans son stade Apóstolos Nikolaïdis situé dans le quartier d’Ambelokipoi, au centre de la ville. De nouveaux affrontements entre supporters sont malheureusement à prévoir tant le hooliganisme ronge la mouvance Ultras en Grèce. Matchs sous haute tension, retardés, voire annulés, rixes, agressions de joueurs, supporters tués, on ne compte plus les incidents dus à ce derby ces dernières années. Pour agrémenter cette rivalité, en terme de palmarès l’écart est sans cesse grandissant. Sur le plan national, l’Olympiakos est largement devant avec 44 titres de Champion contre 20 pour le Pana. Mais sur le plan continental, seul le club panathénien a atteint une finale de coupe européenne : la finale de la Coupe des Clubs Champions en 1970-1971, perdue face à l’Ajax Amsterdam.

 

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Depuis 2008, la Grèce est au cœur d’une grave crise économique entraînant des troubles sociaux connus de tous. Le football est quelque peu passé au second plan, car acheter un billet devient difficile et superflu. Le championnat grec a été grandement touché par la crise, les clubs ont du mal à payer les joueurs et les stades peinent à se remplir. Mais si les supporters désertent quelque peu les stades, un derby n’est pas un jour comme les autres, et quand l’Olympiakos reçoit son ennemi héréditaire, l’antre du Karaïskaki est comble et la rivalité plus présente que jamais.

Les supporters grecs soutiennent leur équipe de manière inconditionnelle et parfois délirante. Les “éternels ennemis” étant des clubs omnisports, il n’est pas rare de voir cette rivalité dépasser le cadre du foot. Fervent et passionné, un supporter grec serait capable de craquer un fumigène lors d’un match de water-polo le dimanche pour soutenir son équipe. Si le côté festif de la mouvance Ultras est omniprésent, la Superleague Elláda voit inexorablement une grande frange de hooligans faire la loi. En effet, les conditions de vie épouvantables qu’endure le peuple grec depuis 10 ans sont le terreau d’un certain nationalisme nauséabond qui s’exprime dans les tribunes. Ces hooligans ne sont pas simplement là pour célébrer les victoires, ils voient dans le football un phénomène sociologique avec ses aspects politiques. Ingérables, ils sont à l’origine de ces violences qui gangrènent le football hellénique.

 

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Le foot en Grèce a toujours été lié au business ou à la politique.

Tasos Alevras, cinéaste. SoFoot – Septembre 2017

Mais le chaos que vit la Grèce n’est pas uniquement le théâtre d’événements détestables. Niché au cœur de la capitale grecque, mis en lumière par le réalisateur franco-grec Yannis Youlountas dans ses documentaires, le quartier d’Exarchia à Athènes est un quartier historiquement rebelle et contestataire. La contestation se lit sur les murs, couverts de dessins et de slogans. C’est dans ce quartier que se trouve le cœur anarchiste de la Grèce. Aujourd’hui, Exarchia est un quartier agité, politisé, où éclatent régulièrement des émeutes, mais c’est aussi un quartier qui s’organise de façon autonome face à la crise, en créant des lieux de solidarité. Cette fameuse solidarité qui a aidé le peuple grec à survivre ces dernières années. C’est de ce quartier qu’est survenue en 1973 le soulèvement des étudiants de l’université Polytechnique face à la dictature des colonels. Le ballon rond, comme dans bon nombre de régimes totalitaires, était déjà l’opium du peuple permettant de faire oublier aux citoyens la forte répression qui touchait la société.

“Nous ne jouons que pour la Grèce et le peuple grec”

L’équipe nationale revêt elle aussi une place à part dans le cœur des grecs. Champions d’Europe 2004 à la surprise générale, la génération des Karagounis et Charisteas emmenée par l’allemand Otto Rehhagel a marqué à jamais l’histoire du sport hellénique et du football européen. Dix ans plus tard, au mondial 2014, la Grèce obtint sa qualification pour les huitièmes de finale du mondial brésilien. Au vu de la situation financière de la Fédération, les joueurs renoncèrent alors à leurs primes de qualification, souhaitant investir cet argent dans un projet sur le long terme et arguant : “Nous ne jouons que pour la Grèce et le peuple grec. Tout ce que nous attendons de vous, c’est une aide pour trouver un endroit et y construire un centre d’entraînement pour notre équipe nationale”. Beau geste.

 

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Nous devons tant aux grecs. Du débat démocratique à la citoyenneté, du droit écrit à l’art du discours, des maths pures aux sciences humaines, de la tragédie à la comédie de mœurs, et du sport professionnel à l’éthique médicale, cette civilisation nous a tant donné. Soyons conscients que chaque citoyen moderne porte en lui un morceau de cette civilisation inoxydable. Nous n’aurons de cesse de le répéter, le football n’est en fait que le reflet de la société. Ainsi, rien de surprenant de voir s’exprimer dans les gradins tous les maux mais aussi toutes les revendications de la société grecque. La frénésie qui entoure le football là-bas reflète le tempérament de tout un peuple. Les grecs, peuple chaleureux et accueillant, ont un besoin constant de liberté. C’est un peuple que le capitalisme a brisé, qui souffre, mais qui prouve ses vertus dans la difficulté à travers sa générosité et sa solidarité. Un peuple qui s’insurge face au totalitarisme néo-libéral dont il est victime. Un peuple qui, à l’heure où les mesures d’austérité n’ont jamais été aussi fortes, et où la répression face au mouvement Ultras s’intensifie, nous montre une nouvelle fois le chemin. Un peuple qui est en somme fidèle à la devise de son pays : “Eleftheria i Thanatos”, la liberté ou la mort.

Crédits photos : Goal.com, l’Express.fr, RMC Sport

Auteur : Yannis Eleftheria

Méditerranéen rebelle et romantique baptisé à la religion footballistique. Le foot pour sa dimension sociale, la plume comme arme.

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