Eyraud : Sans rémission

05
juin
2018

Auteur :

Catégorie : Editos

F6A5F12E-55AD-4D02-977E-D4278C6B87A1

La nouvelle a fait l’effet d’un séisme au sein des habitués du Vélodrome et du peuple marseillais. Depuis ce lundi, l’OM ne reconnaît plus le groupe de supporters des Yankee comme groupe officiel. Ceux-ci ne pourront donc plus délivrer d’abonnement à partir de la saison prochaine. Une sanction collective froide, brutale, qui vient ternir le tableau idyllique de cette fin de saison remplie d’espoirs sur le plan sportif. En conflit permanent avec le peuple des virages, notamment sur la question des fumigènes, le président marseillais Jacques-Henri Eyraud vient de trancher dans le vif et d’amputer le virage nord d’un groupe trentenaire. Coup de froid sur le Vélodrome.

Ce n’est un secret pour personne, l’ambiance en bas du Virage Nord, zone réservée au Yankee Nord Marseille 1987 est en perdition. Depuis plusieurs années, les tifos se font rares, les chants ne se coordonnent plus à ceux des autres groupes et les pratiques frauduleuses se sont multipliées. L’état de délabrement de ce groupe historique, autrefois poumon du stade, et la cacophonie qui y règne a eu raison de nombreux supporters partis crier ferveur sous la bannière d’autres groupes. Ce lundi, le président marseillais Jacques-Henri Eyraud vient donc de porter l’estocade de manière très brutale. Une décision en partie motivée par l’affaire des fameux bracelets vendus par les Yankee à l’occasion de la réception de Lyon le 18 Mars dernier. Une énième fraude jetant le discrédit sur l’association – et sur son président Michel Tonini – dont les fidèles adhérents du groupe aux trente ans d’existence se seraient bien passé. Mais si la sanction du président marseillais semble justifiable, c’est avant tout la manière qui interpelle. L’absurdité de la sanction collective tout d’abord quand on sait qu’une enquête est en cours et que les « brebis galeuses » auraient pu être identifiées. De surcroît, la sanction infligée par JHE aux Yankee a réveillé chez le peuple olympien sa plus grande crainte : L’éviction des Yankee symbolise t-elle les prémices d’un plan d’éradication du mouvement « Ultra » et d’aseptisation des Virages du Vélodrome ? De l’aveu de nombreux observateurs avisés, le président marseillais a pleinement conscience du rôle que jouent les passionnés des virages dans le rayonnement de l’OM. Il sait qu’il est crucial de conserver des virages un peu bordéliques, où s’exprime avec démesure la culture populaire pour séduire les observateurs et remplir le reste du stade. Jouissant d’une très bonne côte auprès du public phocéen, fort d’une saison pleine d’émotions et globalement réussie, l’ancien directeur de la communication d’Eurodisney risque pourtant là de s’attirer les foudres de la vindicte populaire. À Marseille, on ne touche pas aux supporters. Les fidèles de l’OM sont l’âme de ce club. Aujourd’hui, c’est plus de 5000 adhérents qui se retrouvent sur le carreau. La violente décision du président de l’OM est parsemée d’incertitudes pour la suite et vient rompre avec l’atmosphère quasi idyllique que la saison qui vient de s’écouler avait engendré.

Depuis le rachat par Franck Mc Court, l’Olympique de Marseille est entrée dans une nouvelle ère. Le club phocéen se veut élégant, proches des clubs locaux, et a désormais l’ambition d’accentuer son rayonnement à l’international, principalement pour y trouver de nouvelles sources de revenus. À la traîne sur le plan financier face aux trois autres projets d’ampleur présents en Ligue 1 que sont Paris, Monaco et Lyon, c’est devenu une nécessité. Surtout après avoir raté cette saison l’accessit à la lucrative Ligue des Champions. Cette recherche de rayonnement à l’international sonne le glas de ce qu’on appelle communément « le folklore marseillais », ces pratiques douteuses ancestralement ancré à Marseille et particulièrement autour de l’OM. Déjà dans le collimateur pour l’usage des fumigènes, les autres groupes de supporters ont eu la démonstration de la détermination de Jacques-Henri Eyraud à faire régner l’ordre dans le stade. Cependant, Marseille est une ville un peu rebelle qui se caractérise par un rapport nonchalant aux règles et aux lois. L’agacement de JHE sur la question des fumigènes par exemple peut être compréhensible, car tout cela a un coût pour le club. Mais toucher ainsi au peuple des virages, c’est toucher à la vie des marseillais. Nous avons déjà eu l’occasion de l’évoquer sur Au Premier Poteau, le Vélodrome est un lieu phare du rassemblement social marseillais. Marseille est une terre de contraste, avec sa lumière et ses zones d’ombre, et la ferveur qui s’élève des virages est le parfait reflet de l’identité marseillaise. Cette effervescence, cette démesure, font le charme et le particularisme de Marseille et de l’OM. Pour perdurer sous l’accablant soleil qui irradie à longueur d’année la cité phocéenne, il est primordial d’en prendre soin.

Les agissements des dirigeants des Yankee ces dernières années sont inexcusables. Escroquer des passionnés est en totale contradiction avec l’esprit des virages encouragé naguère par le désinvolte enfant chéri du Vélodrome, Patrice de Peretti. L’amour de l’OM se partage et se transmet. Se faire de l’argent sur le dos des amoureux de l’OM est intolérable et inadmissible. Mais sanctionner de la sorte un groupe aussi historique est la porte ouverte à toutes les dérives. L’ombre d’un « Plan Eyraud » plane désormais au dessus de l’enceinte du Boulevard Michelet. Mater les supporters et les réduire au silence c’est prendre le risque de réveiller des querelles intestines qui ont fait tant de mal à l’OM par le passé, et c’est aussi remettre en question l’essence même du club phocéen.

« Ici les jours passent, rien ne change vraiment dans les alentours / Coups tentants, mecs partis pour des aller sans retour / Tous attirés, ou presque par le biz, liasses et fesses, sex / Ici et là, ça rafle des tiroirs caisses, quoi / Qu’est-ce que tu veux faire contre ça.. » chantait Sat dans le titre phare de la Fonky Family « Sans rémission ». La cité phocéenne est ainsi, désinvolte, rebelle. À Marseille, rien ne se passe jamais réellement comme prévu, et le Mistral souffle vite dans un sens comme dans l’autre. Après avoir acquis la paix sociale à son arrivée, bien aidé par des résultats sportifs probants, un projet aux bases solides et une communication convaincante, Jacques-Henri Eyraud vient de faire soudainement trembler tout l’édifice.

Dans « Total Kheops », premier volet de sa célèbre trilogie, le regretté romancier marseillais Jean-Claude Izzo écrivait : « À Marseille, les belles journées n’existent qu’au petit matin. Les aubes ne sont que l’illusion de la beauté du monde. Quand le monde ouvre les yeux, la réalité reprend ses droits. Et l’on retrouve le merdier. »

Souhaitons que l’aube perdure encore un peu et que l’insatiable ferveur ne cesse jamais de s’élever des virages ..

Auteur : Yannis Eleftheria

Méditerranéen rebelle et romantique baptisé à la religion footballistique. Le foot pour sa dimension sociale, la plume comme arme.

Vous avez aimé cet article ? Partagez-le !

Les derniers articles de la catégorie Editos

Plus dans Editos
Bleus
Le foot international est-il intéressant?

Comme tous les ans, la finale de la Ligue des Champions clôture la saison européenne des clubs de la majeure...

supps
“Meilleurs supporters” : le non-débat stérile

A l’heure où sont écrits ces lignes, se jouera dans quelques heures la première finale européenne impliquant un club français...

Asse
Lutte contre les supporters : l’État de la honte

Lors de la 37ème journée se sont jouées un peu partout des rencontres cruciales tant pour la course à l’Europe...

Fermer